T HISTOIRE NARRATIVE ET PUREMENT OBJECTIVE: THIERS ET MIGNET
Ni Mignet ni Tliiers, que jo sache, n'ont jamais fait profession d'appartenir à l'école de Thierry. Pourtant ils sont demeurés, bien au delà de 1840, et presque jusqu'à nos jours, les représentants attardés de la pure narration historique, à la manière de Thucydide ou de Tite-Live.
Thiers, exclu du pouvoir par son rival tout-puissant, reprit, l'année même où Guizot l'emporta, en 1840, la suite de son histoire de la Révolution : en 1845 parut le premier volume de \ Histoire du Consulat; en 1855, le dernier volume de l'Histoire de lEmpire.
Je ne suis plus convaincu que Thiers, en écrivant ces livres, ait, comme dans sa Révolution, obéi à quelque suggestion l)olitique. Le gouvernement de Juillet n'avait plus grand pi-ofit à tirer des idées napoléoniennes; et d'ailleurs Thiers était chef de l'opposition libérale. Il voulut d'abord donner une suite à son premier ouvrage; il voulut ensuite, et surtout, traiter un sujet qui lui plaisait fort. L'Histoire du Consulat a contribué, très imprudemment, à développer le culte de Napoléon; elle est née en partie de ce culte : mais Thiers n'avait aucun motif pour le répandre.
Ce qu'il aimait dans son sujet, ce qu'il a traité avec le plus de complaisance, ce sont les questions budgétaires et les ((uestions militaires. Tel récit de bataille, tel examen de virements de fonds, se ressemblent et sont également des chefsd'œuvre d'exposition. Thiers fait mouvoir avec la même aisance les régiments et les chiffres. Tout est présenté avec une telle clarté, une telle simplicité, qu'on se sent gagné, à cette lecture, par l'illusion de l'expérience du métier même. Le Thiers de l'Empire est tout à fait celui que Jérôme Paturot prenait pour maître d'éloquence historique (1845-5),
« Il supposait toujours (et Dieu sait avec quel à-propos!) que la Chambre ignore jusqu'au premier mot des choses ; cela indiquait une lirofonde étude du cœur humain. Il prenait une question au berceau • t ne la quittait qu'après l'avoir épuisée. Grâce à lui, je faillis connaître la question d'Orient : un discours de plus et je mordais au problème. Rien n'effacera de mon souvenir les impressions que m'a
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laissées l'éloquence du plus éveillé, du plus alerte, du plus fécond de nos orateurs, son ingénieuse manière d'exiioser et de raconter, la ductilité, l'élégance de son langage, enlin une érudition historique qui n'est j amais à bout de ressources ni de rapprochements'. »
I////.s7oi/T du Consulat n'avait pas encore paru •. Ueybaud la jugeait par avance.
Si on ajoute à ces études financières et militaires l'analyse un peu longue des relations diplomatiques, et, à la fin du volume, une comparaison emphatique entre Napoléon et les autres grands capitaines, on aura l'essentiel de ces vingt volumes. Sur le mouvement littéraire, sur l'évolution religieuse, sur l'état des esprits, sur la situation matérielle, il n'y a quasiment rien. Thiers, qui a étudié avec soin les champs de bataille de l'Europe, qui a analysé tous les papiers diplomatiques, qui a lu tant de mémoires manuscrits, me paraît avoir trop négligé les rapports des préfets et des commissaires de police. La vie intérieure de la France, politique, économique et morale, l'intéresse à peine. Il ne quitte pas volontiers le voisinage immédiat de Napoléon. Comme Velly ou Anquetil, c'est un historien « dynastique ».
On lui a reproché ses erreurs : il est aisément excusable, si l'on songe qu'il a été le premier à faire cette histoire colossale, et que personne n'a osé l'entreprendre après lui. Bien des événements seraient ignorés aujourd'hui si Thiers n'avait demandé à les connaître : il les a mal vus, on a rectifié après lui, et son erreur a été une étape vers la vérité. — On lui a reproché un vice de méthode qui est plus grave : c'est d'avoir, avant chaque bataille, prêté à S'apoléon un plan définitif, alors que presque toujours l'empereur n'a développé ce plan que peu à peu, au fur et à mesure des incidents de la journée. Dans ce cas, Thiers a été trompé par son désir d'être clair : il a été victime de ses procédés d'exposition-.
Thiers a eu son idéal en histoire. Son genre est celui des écrivains anciens, Tite-Live ou Thucydide. Il n'intervient jamais; n a « éteint toute passion dans son âme; il a cherché à ce que ses sentiments ne soient jamais ni aperçus ni sentis ». Les réflexions que peuvent suggérer les événements, il les place dans des discours indirects; et en revanche, il analyse ou il
1. Reybaud, Jérôme Patnrot à 1 ciale, 6* édit., 1845, p. 356. la recherche d'une position so- \ 2. Voyez Zévort, Thiers.
INTRODUCTION. i.xin
refait les documents originaux, il transforme en sa prose molle et abondante les violentes et saccadées boutades de Napoléon. Le sentiment de l'auteur n'est presque jamais dans ce livre, et sa parole y est toujours. Le but de l'historien est, selon lui, d'abord de raconter, et ensuite d'inviter le lecteur à conclure et à profiter des leçons du passé. C'est un idéal extraordinairement reculé, celui de la préface de Tite-Live ou des Institutions de Quintilien, mais enlin c'est un idéal. C'est l'esthétique diamétralement opposée à celle du romantisme, dont Thiers est, en toute chose, l'ennemi.
Mais le modèle de l'historien suivant le cœur de Thiers — « être simplement vrai, être ce que sont les choses elles-mêmes, n'être rien de plus qu'elles, n'être rien que par elles, comme elles, autant qu'elles* », — ce modèle est donné par Mignet, demeuré le meilleur ami de l'auteur du Consulat. Mignet a sur Thiers l'avantage de n'avoir aucune passion politique, de se vouer exclusivement aux travaux historiques et à l'éloquence des Académies. Il vit surtout à l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences Morales et Politiques; et, sans raillerie, il fait de l'histoire avec l'aimable impartialité, l'effacement intelligent qui conviennent ù un secrétaire perpétuel. Nul historien en France, Barante excepté (mais est-ce bien un historien?), n'a fait preuve d'une telle objectivité scientifique.
Ces mémoires et ces livres sont tous (même la Révolution] conçus suivant un type uniforme. A peu près toujours, ils ont été déterminés par une publication récente de documents importants, que Mignet veut faire connaître, mettre en œuvre et compléjer : par exemple, les pièces diplomatiques sur la succession d'Espagne, qu'il a réunies et qu'il fait précéder d'une Introduction. Ses renseignements sont donc puisés aux sources, et les erreurs, s'il en est, ne seront pas le fait de Mignet. Au début, très peu de considérations générales, d'ordinaire un résumé historique : par exemple, dans son mémoire sur Genève, quelques pages sur la réforme en France jusqu'en 1550; et dans ce résumé, l'objet du travail fermement indiqué : « Pour que le protestantisme français eût sa forme particulière et sa marche décidée, il avait besoin d'une ville qui lui servît de centre, et d'un chef qui devînt son législateur*. » Le corps