LA DEMOCRATIE CHEZ LES HISTORIENS
(( LA RÉVOLUTION )) , DE MICHELET ; (( LES REVOLUTIONS d'iTALIE »,
Depuis 1840, le gouvernement de Juillet luttait contre les j.rincipes libéraux et les aspirations démocratiques auxquels il avait dû sa naissance. Guizot, qui le dirigeait, essayait d'entraver le courant qui l'avait porté au pouvoir. Il voulut arréler la marche de la Révolution au jour de triomphe des classes moyennes : il refusa au peuple sa part de pouvoir. Les conflits qui s'étaient produits vingt ans plus tôt reparurent : seulement, la démocratie remplaça la bourgeoisie dans la guerre au pouvoir.
INTRODUCTION. lxix
Après vingt ans de labeurs désintéressés, l'histoire se jeta de nouveau dans la mêlée polilique ; comme en 1820, ce furent des historiens et des pliilosophes qui prirent l'initiative des poléujiques. Durant tout ce siècle, il est arrivé que les partis ont eu leur apologie historique avant d'avoir leur triomphe public. Le gouvernement de la bourgeoisie avait inspiré Guizot bien avant 1850; celui de la démocratie inspira Michelet longtemps avant 1848.
Michelet fut en effet un des premiers à prendre part à la lutte des partis; sa vie suivit une marche inverse de celle de Thierry ou de Guizot : ceux-ci furent ramenés par la politique à l'histoire, Michelet fut poussé par lliistoire dans la politique.
Si l'on se rappelle le point de départ de ses premières pensées et les influences maîtresses de ses œuvres, la transformation de Michelet en homme pohtique paraîtra toute naturelle. Depuis 1825, il s'était laissé obséder par l'enthousiasme des « nations » ressuscitées : il avait vu l'Allemagne et compris son génie. En 1830, il « aperçut » la France, non pas la France bourgeoise et parlementaire qui prit le pouvoir, mais la France plébéienne et populaire qui espéra ce pouvoir pendant soixante-douze heures et qui se le vit confisquer. Dans son His-^ toire de France (même dans son Histoire Romaine), Michelet' cherche, au-dessous des chefs, en dehors des institutions, le peuple lui-même, et parmi les grands hommes naime que' ceux qui sont « peuple » ou « humanité* ». S'il a été merveilleusement inspiré dans son chapitre sur Jeanne d'Arc, c'est parce qu'en elle apparurent la France et le peuple. — Or, en' 1840, c'est la France plébéienne qui réclame ses droits à la vie publique. Parler en sa faveur c'est, pour Michelet, continuer son œuvre d'historien.
Depuis 1858, Michelet est au Collège de France, professeur d'iiistoire. Il a pour collègues (depuis 1841) son ami Quinet'^, qui enseigne les littératures du midi de l'Europe, et le réfugié Mickiewicz, qui enseigne les langues slaves. Ce que la Sorbonne était en 1828, le Collège de France le devient maintenant : au triumvirat bourgeois de Guizot, Villemain et Cousin succède un; triumvirat démocratique.
Et ce ne sont pas seulement « les génies des nations » pros-i
1. Cf. ici, Ck)usin, p. xxxn. I 'de la Grèce moderne (1830), le