Cf. ici, p
INTRODUCTION. lxxxi
Son ami d'autrefois, Baraiite, vivait, comme lui, dans la retraite et le travail. Il publiait, de temps à autre, des livres sur la Révolution 1, où l'on eut cherché en vain l'éclat des anciennes « enluminures ». II mourut en 1866.
Thiers, chassé de France en 1851, n'y rentra que pour reprendre et achever son Histoire de lEmpire. Il fit effort pour demeurer impartial et pardonner au fondateur du régime napoléonien ce que lui avait fait souffrir le restaurateur de l'Empire. Quoi qu'on en ait dit, il l'a été. Sans doute, dans les livres parus de 1855 à 1862, la parole est plus acerbe, l'éloge plus rare. Napoléon avait été à ses yeux, jusque-là, « les délices de son pays et l'admiration du monde » ; il est, maintenant, surtout l'homme « à l'insatiable orgueil ». Mais on songe que Thiers a repris son histoire à la date de 1808, qui est l'année où commencent les folies de Napoléon, et on peut croire que c'est l'étude du passé et non la rancune du présent qui explique la volte-face de l'historien. Aussi bien, dit-il en terminant, quand le peuple a perdu sa liberté (en 1851 ou en 1790, il ne le dit pas), il est le premier coupable, et ses fautes ou sa lâcheté expliquent le despotisme de ses maîtres :
« Qui donc eût pu prévoir que le sage de 1800 serait l'insensé de 1812 et de 1813? Oui, on aurait pu le prévoir, en se rappelant que la toute-puissance porte en soi une folie incurable, la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. — Ainsi, dans cette grande vie où il y a tant à apprendre pour les militaires, les administrateurs, les politiques, que les citoyens viennent à leur tour apprendre une chose, c'est qu'il ne faut jamais livrer la patrie à uii homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances! En finissant cette longue histoire de nos triomphes et de nos revers, c'est le dernier cri qui s'échappe de mon cœur, cri sincère, cri que je voudrais faire parvenir au cœur de tous les Français, afin de leur persuader à tons qu'il ne faut jamais aliéner sa liberté, et, pour n'être pas exposé à l'aliéner, n'en jamais abuser*. »
Puis, son Histoire linie, il rentra peu à peu dans la politique ^1863), qui ne le quitta plus.
Michclet est peut-être celui qui souffrit le plus : la réaction catholique de 1849 fut pour lui, comme pour tous les libéraux de son temps, un désastre intime. Puis vinrent les persécutions
1. Histoire de la Convention, ] 2. Dernier mot de l'ouvrage, lSoI ; Histoire du Directoire ^i^s^. 1 écrit en 1862, je crois.
EXT. DES HIST. VK. f
Lxxxii [NTROnilCTION
politiques : en 1851, il perd sa cliaire au Collège de France, eu 1852 sa place aux Archives. Le travail le console à peine : il a hâte de terminer son Hisfoire de la Hévolulion et l'arrête, brusquement et sans conclusion naturelle, au 9 Thermidor (1853). On sent qu'à lui, comme à Thierry, l'histoire n'apporJe plus que délia nce ou regrets.
Il revint pourtant, deux ans après, à son Histoire de France, interrompue en 1844, par son livre sur la Renaissance. Mais Michelet n'a plus, dans ses nouveaux volumes, le chaud enthousiasme des premiers. Lui qui admirait sans cesse, désormais, plus volontiers, grincera des dents. Sa Renaissance est tout aussi bien une attaque sauvage contre le moyen âge qu'une apologie du xvi* siècle. Sa Héforme est d'une émotion puissante, mais trop contiime. et qui sent l'apothéose voulue. I^s volumes sur la royauté sont un long dénigrement. Décidément le polémiste l'emporte : le voyant est devenu halluciné. Michelet raconte de moins en moins; on devine qu'il a moins lu ses sources, ou qu'il les a mal lues*, qu'il se perd dans la multiplicité des documents, qu'il préfèi'e apprécier plutôt qu'exposer, conclure d'un seul fait qu'amasser des preuves. Et avec tout cela, nul ne lira ces pages, même les dernières (18G7), sans en emporter la conviction profonde que cet homme-là, au milieu de tous ses défauts, demeurait le génie même de l'histoire : je prends l'expression qui lui était chère.
Du reste la foi lui levenait : il était trop foncièrement bon, tro|> tenace dans l'espoir pour dout«r longtemps de l'avenir. *Ses livres de V Amour, de la Femme, ses écrits descriptifs sur l Insecte, la Montagne, la Mer, VOiseaic (le plus beau de tous). le bonheur domestique qui lui fut rendu, firent à Michelet une nouvelle vie. Quand en 1869 il écrivit la préface de son Histoire de France, il parla de son œuvre avec un orgueil légitime et un jugement équitable-. De nouveau, après 1870, le deuil de la France, les fatigues de l'âge le mirent à bas. Si en trois ans il écrivit trois volumes de son Histoire du A7A* siècle, cette fois la décadence est ii'rémédiable. Il mourut la même année que Guizot, en 1874, à soixante-seize ans.
1. « Michelet dit : « Voyez de Lnynes, voyez d'Argenson. » Nous avons vu d'Argenson, nous avons vu de Luynes. Ils ne disent rien de
ce qu'en tire Michelet. » (Tliiénot dans les Rapports pour l'exposition de 1867. p. 178.) 2. Cf. ici. p. 512.
INTRODUCTION. lxxxiu
« Jficlielet », a dit l'historien qui l'a le plus connu et qui est demeuré le plus lidcle à sa mémoire, M. Gabriel Monod *,« n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son enseignement. 11 a laissé des cliefs-d'œuvre à admirer, il n'a pas laissé de modèles à imiter.
« Sans doute, il a mis en lumière des côtés de l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place qu'elle méritait à la peinture des mœurs et des caractères, et il a montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence, jusque-là négligée, des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et ouverl aux investigations une voie nouvelle très dangereuse il est viai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets qu'il a traités, d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux qui s'en occupent après lui, de négliger ce qu'il a dit, et il est bien rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur, qui, sans lui, serait resté dans l'ombre.
« Néanmoins il ne peut servir de guide; il faut toujours le contrôler, le rectilier, et très souvent le contredire. 11 voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit pas tout, et il ne voit pas toujours juste. II na pas la précision scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont nécessaires pour devenir le chef d'une école historicjue. »
I/influence de Michclet a été plus grande cependant que ne le pense M. Monod. Directement, elle a agi sur Cliéruel, sur Duruy, sur bien d'autres de ses élèves immédiats, sur Renan enfin. Et si Renan, avec des tendances semblables à celles de Michelet, a pu éviter quelques-uns de ses défauts, c'est grâce aux précieux avertissements d'Augustin Thierry 2. Indirectement, je crois, cette action de Michelet a agi sur Fusfcl de Coulanges'. C'est dans ses livresque celui-ci a appris l'histoire; son meilleur maître. Cliéruel, a été un des meilleurs élèves de Michelet. Fustel et Michelet, au fond, ont la môme manière de juger l'histoire et ont combattu les mêmes ennemis. Tôt ou lard on reconnaîtra que le rôle de Michelet dans notre littérature historique a été plus étendu, plus durable qu'on ne veut l'avouer. D'autres, Guizot, Fustel, ont mis dans l'histoire plus de vérités; aucun n'y a mis plus de sentiments et plus d'images, sans doute. Mais nul historien n'aura mieux compris l'histoire, donné plus de sensations profondes, laissé une jfloire plus complète.
nenanJnine.}Iirhelet,nAm. j fie la Science. Cf. ici, p. i.ix. n.l. Cf. la préface de l'Avenir \ 3. Voyez plus loin. p. en et cxxi.
Lxxxiv INTRODUCTION.
Nous avons parlé de Mignet, celui dont toutes ces crises politiques changèrent le moins la vie. Quinet, qui avait abandonné le Collège de France en 1846, dut quitter la France en 1851 et, comme Victor Hugo, ne termina sa vie d'exil que dix-huit ans plus tard*. Tocqueville, un instant emprisonné en 1851, vécut désormais loin de la vie publique et mourut, prématurément, en 1859.
Quinet et Tocqueville, les plus jeunes d'ailleurs de celle génération, durent à ces années de retraite leurs meilleures œuvres ; et, chose singulière, ces œuvres semblent se compléter l'une l'autre.