‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 63 sur 246 · Présenté à llnstilut en 1853, paru en · texte numérisé non relu

Présenté à llnstilut en 1853, paru en

INTRODUCTION. xcv

cossairement, et Taine oublie les mille circonstances, connues ou inconnaissables, qui font dévier les destinées d'une nation. A son compte, il n'y aurait, dans le monde, qu'un petit nombre de catégories humaines, car, en somme, les divers élénicnls dont il parle ne se prêtent pas à des combinaisons infinies, et les facultés maîtresses ne sont point si nombreuses chez les peuples et chez les individus. — Après tout, ne serait-ce pas la vraie pensée de Taine? Il constate, dans son Essai, que, de son temps, on a refait l'histoire de toutes les provinces romaines : «Le Grec, le f'omain, l'Espagnol, l'Égyptien, le Numide sont entrés dans l'histoire avec leur physionomie propre ». Est-ce un progès? Il semble bien qu'il ne le croit pas : a Cette recherche des trails particuliers o, ajoute-t-il, « finit par changer l'histoire en une suite d'anecdotes ». Et par cette boutade, voilà tout le travail d'érudition condanmé au nom d'une incertaine science de psychologie générale.

Si Taine fait bon marché (au moins quand il a trop d'esprit) des résultats de l'histoire, il s'exagère étrangement la précision scientifique de Vanalomic ou de la critique historique, et cette confiance a été un autre danger, pour lui comme pour ses élèves. — Il est impossible, quoi qu'on en ait dit, de comparer le texte ou le docmnent au fait scientifique, observé ou expérimenté. Le document est œuvre d'iiomme, et échappe à la précision mathématique, comme tout produit de l'àme humaine : il peut être incertain ou mensonger, et souvent même on ne le saura jamais. Vous appuyez votre dire sur \\\\ texte de Tacite, mais, pour bien juger ce texte, il faut d'abord connaître Tacite, ses opinions et ses tendances, et vous ne les connaîtrez que par d'autres textes qui vous offriront les mêmes difficultés. A force de critique, vous arriverez sans doute à des probabilités infinies; à la certitude mathématique l'histoire doit renoncer. Ses procédés sont scientifiques, mais d'une application si délicate, qu'il n'est historien au monde dont la main ne doive trembler.

Taine est trop sûr de ses raisonnements et de ses textes. Ni dans son TitcLive ni dans sa Littérature il ne jaugera ses documents et ne contrôlera ses déductions avec la défiance nécessaire. Certains passages résistent peu à la chicane. On connaît le beau portrait des Saxons au début de sa Littérature : ce Sous celte barbarie native, il y avait des penchants

INTRODUCTION

nobles, inconnus au peuple romain » : je cherche le texte, et je trouve une phrase de Grimm. « Même dans leurs villages », continue-t-il, « leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air libre. » Cela est du Tacite : mais chez quel peuple sauvage, laotien ou malgache, sans parler des premiers Latins ou de l'Attique avant Thésée, ne trouve-t-on pas des chaumières ainsi construites, et que peut-on en conclure pour l'humeur des peuples?

Taine, qui s'est rendu compte un des tout premiers de cette analomie de l'histoire, n'a pas eu de suite l'aptitude à la faire. Après tout, il n'avait pas reçu de son passé l'éducation historique ; elle ne lui venait pas de ses premières études.

Eu revanche, YËssai sur Tile-Live renferme une admirable définition de l'hieloire, à laquelle on ne peut rien ajouter ni rien retrancher :

« Que l'histoire, pareille à la nature, louche le cœur et les sens en même temps que l'intelligence. Que le passé, reconstruit par la raison, ressuscite devant l'imagination. Jusqu'ici nous n'avions que des matériaux inertes et des lois inactives. Les voilà qui se meuvent au souffle divin de l'âme. La science devient art....

« L'artiste dans l'historien n'est pas séparé du savant. Les deux génies s'entr'aident, ou plutôt il n'y en a qu'un, qui tantôt prépare et raisonne, et, appliqué deux fois au même objet, y découvre, par la même clairvoyance, d'abord la rérité, puis la vie '. »

Certes l'histoire est un art autant qu'une science, et elle est un art un peu à cause de la délicatesse infinie de ses procédés scientifiques. — Chez Taine, la science est nombreuse, complexe et parfois de mauvais aloi. L'art, sans être très varié, est incomparable. Son tableau du peuple anglais, son étude sur l'Angleterre de la Restauration (après 1660) et sur l'Angleterre de la Révolution (1688) sont des morceaux historiques de premier ordre. Faux peut-être à ccrtahis endroits, ils sont en tout cas présentés avec une esthétique oratoire incomparable ; le raisonnement n'y est point sûr, la description y est parfaite. Taine n'est pas un dialecticien, c'est un avocat de premier ordre, et Cicéron se fût singulièrement délecté de

1. Cf. Taine. Essais de critique et d'histoire (o' édii.,\Sli), p. 111 (1855) : « L'histoire est un art..., elle demande à l'écrivain l'inspi-

ration..., elle a pour ouvrière l'imagination créatrice... ; il faut que ses peintures soient auss vivantes que celles de la poésie. »

INTRODUCTION. xcvii

ses portraits r ils font tlièse; l'auteur ne les prouve pas. et s'en sert comme de preuves ^

La défniition de l'histoire, donnée par Taine, ne convient à personne mieux, après Michelet, qu'à Ernest Renan. Michelet et Renan ne doivent point être séparés. Celui-là, passionné et incohérent, cehii-ci, calme et onctueux; Renan, formé à la double sévère discipline du séminaire et de la philologie, Michelet, suragité dès les premières années de sa vie scientifique par les rêveries idéalistes de la philosophie allemande, l'un et l'autre cependant ont eu la même manière de travailler, de comprendre et de présenter l'iiisloire. L'un et l'autre l'ont vue dans sa plénitude et son intégrité, et tous deux, avec une curiosité particulière du document, ont eu une rare puissance de vision. Ces deux chercheurs minutieux ont été des voyants.

Pour Renan comme pour Michelet, le domaine de l'histoire est à la fois la terre et l'homme, le monde physique et le monde moral. Le premier volume de l'Histoire des Origines du christianisme est consacré à la Vie de Jésus. Mars, avant d'étudier la vie et l'action du fondateur du christianisme, Renan ira visiter la Palestine; il l'étudiera village par village, pierre par pierre, presque arbre par arbre, et il risquera la mort par la fièvre à Reyrouth. De retour en France, les yeux imprégnés des paysages galiléens, il les reproduira dans les premières pages de son livre en traits ineffaçables :

« La ville de Nazareth, au temps de Jésus, ne difTérait peut-être pris beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui. Les rues où il joua entant, nous les voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces pauvres boutiques, éclairées par la porte,

pvant à la fois d'établi, de cuisine, de chambre à coucher, ayant

i\xr ameublement une natte, quelques coussins à terre, un ou deux

ses d'argile et un coffre peint. »

classer les idées en files régulières, avec progression... bref oratoirement. » Citation prise dans Monod, p. 98.

Page 1