Mot de Thierry, à propos de 1850, Considérations, IV
INTRODUCTION. cvii
C'est encore à l'École des Chartes que s'est fondée la science de l'histoire littéraire de la France médiévale, avec MM. Paris et 3Ieyer : celui-là, attiré plus volontiers par la littérature comparée, et dont Y Histoire poétique de Charlemagne (1865) fait époque dans l'étude du rôle intellectuel de la France; celui-ci, adonné de préférence à la pure philologie, et le chef souverain de la science des langues provençales : tous deux ardents au travail et à la propagande scientifique, chefs d'école et organisateurs de premier ordre; il suffirait pour le montrer de raconter l'histoire de la revue la Homania, qu'ils ont fondée en 1872.
Enfin, les études de philologie et d'histoire celtiques se rattachent encore à l'enseignement de l'École des Chartes : c'est à la Gaule celtique que, sorti de cette dernière école, s'est consacré maintenant M. d'Arbois de Jubainville. Grâce à lui, à M. Gaidoz et à quelques autres, le « celtisme » a été renouvelé ; il s'est dégagé de cette atmosphère de nuages religieux, de symboles moraux et de nco-druidisme où il vivait depuis 1830 (avec Henri Martin, Jean Reynaud, de Belloguet), et il est entré dans une nouvelle voie, la critique philologique des documents anciens et des textes du moyen âge : la Revue celtique (1870), comme la Romania sa camarade, a organisé le travail et surveille les travailleurs, sous la direction successive de MM. Gaidoz et d'Arbois de Jubainville.
La France administrative des temps modernes était étudiée dans quelques livres qui furent regardés, en leur temps, comme des révélations : les cinq ou six livres de Clément sur Colbert et son gouvernement ( 1846-74), celui de Rousset sur Louvois (1861-65), ceux de M. Dareste sur la Justice administrative en France (1862) et sur les Progrès du pouvoir royal (1848), et surtout les livres de Chéruel [Administration de Louis XIV, 1849; Minorité de Louis XIV, 1879 et ^\x\v .; Administration en France, 1855).
Chéruel (mort en 1891) mérite, entre tous ces noms, une place à part par l'influence qu'il a exercée, surtout dans le milieu de l'École Normale. Son Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France (1855), est demeuré classique : peu de manuels ont eu une telle valeur scienlifi((ue et ont i-endu des services aussi salutaires. Chéi'uel, par ce livre et par son enseignement, a formé des centaines
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d'élèves •• à tous il a inculqué le respect de la vérité, le culte du lexle^, la précision de l'expression, la clarté de l'exposition, le goût des études d'institutions. Fustel de Coulanges relevait directement de lui, le répétait et s'en faisait gloire : élève de Miclielet, Cliéruel fut peut-être le trait d'union entre celui-ci et Kustel. Puis, si réservée qu'elle ait été, la vie de Cliéruel a été fort belle. Il a publié, enseigné pendant soixante ans. Dans les derniers jours, pJus qu'octogénaire, il continuait paisiblement ses œuvres d'enseignement et d'érudition, sacliant que la mort allait l'interrompre, et faisant comme si elle ne devait point venir. Je ne connais, dans ce siècle, qu'une carrière d'historien aussi droite : celle de son élève préféré, Fustel.
En dehors de toute tradition d'école et de toute influence oflicielle, quelques écrivains s'attachaient, un peu en manière de protestation politique, à l'histoire contemporaine : VEmpire de Thiers suscitait un virulent pamphlet historique dans Vllistoire de Napoléon (1867 et suiv.), de Lanfrey. — L'histoire étrangère avait de nombreux et brillants adeptes, avec Geflroy (Suède), Rosseeuw Saint-Ililaire (Espagne), MM. Perrons et Zeller (Itahe), M. Wallon (Angleterre).
A la différence de la génération précédente, celle-ci semble préférer, en archéologie classique, Rome à la Grèce. D'ouvrages sur la Grèce, les plus célébrés furent alors ceux de Beulè'-*, grâce auquel, en 1855, « la France a découvert la porte de l'Acropole ». L'École française d'Athènes recevait, chaque année, des recrues intelligentes et vaillantes : mais, de retour en France, l'enseignement des Lycées, les lettres pures, le journalisme les disputaient souvent à l'archéologie. De ses membres, About ne voulut connaître que la Grèce contemvoraine, Fustel de Coulanges s'attacha surtout aux institutions. Mais trois érudits en fondaient et en représentent particulièrement l'esprit et les méthodes : M. Foucart, fidèle surtout à l'épigraphie grecque, M. Ileuzey, à l'archéologie, M. Perrot, hésitant encore entre l'épigraphie, le droit et l'histoire de l'art.
Rome au contraire redevient première favorite : elle l'est sous
1. Fustel de Coulanges a dit de Chérnol : « li nonn enscif^'^nait les conditions rigoureuses par lesquelles ou obtient l'exactitude ; il
nous habituait à aimer la vérité, quelle qu'elle puisse être ».