FUSTEL DE COULANGES, (( LES INSTITUTIONS DE LA FRANCE
VHisloire des Institutions polilirjiies de lanciennc France, de Fustel de Coulanges, forme contraste avec les Origines de la France contemporaine. Malgré la vivacité des polémiques scientifiques, l œuvre est faite de prudence, de sagesse, de tranquillité. Qu'on fasse lire ces volumes à un homme que le courant habituel de sa vie et de ses pensées éloigne des choses historiques, il sera surtout frappé de la dignité, de la noblesse, de la probité qu'ils respirent. On peut presque prononcer à leur sujet le mot dé santé scientifique. C'est une des œuvres les plus saines et les plus franches de notre littérature historique.
L'unité de l'ouvrage consiste en ceci : Fustel étudie, du I" au x" siècle, l'évolution, la lutte ou l'accord des deux principes de gouvernement qui unissent les sociétés politiques — la subordination des hommes à la loi, la toute-puissance de l'État, le principe, en un mot, de la res publica^ — et d'autre part, le système aristocratique de la subordination de l'homme à l'homme, de la terre à la terre, la clientèle ou la vassalité, le principe, en un mot, de la fidélité réciproque, de la fides. — Celui-là est le principe organisateur auquel les Romains ont soumis la Gaule ; celui-ci, développé d'abord dans les rapports privés, gagnant de proche en proche les rapports publics, a donné naissance au régime féodal. — En d'autres termes, le but des Institutions, du moins dans la forme dernière que l'ouvrage a reçue de Fustel*, est de montrer la formation de la féodalité.
Ces origines du régime féodal, la presque totahté des historiens français les avaient jusque-là cherchées dans les institutions de l'ancienne Germanie^. Depuis Montesquieu, on eût répété volontiers que le sentiment de la fidélité personnelle avait été « trouvé dans les bois » de l'Allemagne, et implanté en Gaule, dans le vieux monde romain, par la jeunesse conquérante des
1. Que dans les deux premières éditions de son livre, Fustel ait voulu le conduire jusqu'en 1789, cela est certain. Mais dès 1880 il ne songeait plus, je crois, qu'à
arriver à l'an mille.
2. Sauf Dubos, qui d'ailleurs ne fut jamais très populaire en France. Voyez nos Extraits de Montcsauieu.
Cî:x INTKODUCTION.
envahisseurs barbares*. La grande nouveauté du livre de Fustel, nouveauté qui, il y a vingt ans. sembla un coup d'État scientifique, est d'avoir montré que l'invasion na i»as été une conqnète et qu'un tel sentiment n'était pas étranger au monde romain. A ceux^ qui voyaient dans l'invasion le triomphe d'une race, la victoire de conquérants et l'avènement d'institutions nouvelles, il a répondu que l'invasion a été soit un acte do brigandage vite oublié, soit une acceptation pure et simple de la chose romaine par des barbares transplantés. A ceux^ qui remerciaient presque les Barbares d'avoir introduit en Gaule le noble sentiment du « dévouement de l'homme à l'homme », Fustel a répondu en étudiant chez les Romains la clientèle et le patronage, en monti-ant la vieille clientèle religieuse de la Rome patricienne transformée sous la République en cliejitèle politique, développée sous l'empire, et, dès avant l'arrivée des envahisseurs, organisée dans le monde latin en système toutpuissant.
Que le désordre des invasions, que, plus encore, l'anarchie intérieure et la faiblesse des rois, ont achevé la ruine des institutions publiques, de la res jtublica, que les Germains, enclins à ces habitudes de fidélité personnelle, ont contribué à les développer dans l'Empire, Fustel l'affirma hautement. Germains et Romains ont eu, selon lui, des coutumes semblables, et la rencontre plus ou moins brutale des deux sociétés a achevé la crise où ces coutumes ont triomphé*.