Thierry; ici, p. 58. lOi
4. Citation de Fustel empruntée au livre de Guiraud : « Suis-je romaniste ou germaniste^ Je ne place la source" du régime féodal ni chez les Germains, ni chez les Romains; je la place dans certaines institutions et certaines nécessités communes aux Germains, aux Romains, à tous les peuples.
Je dis aux romanistes : Vous avez cru voir l'origine des fiefs dans certaines concessions militaires de quelques empereurs, et vous vous êtes trompés. Je dis aux germanistes : Vous faites découler le
régime des fiefs d'un prétendu comitat germanique que vous ne connaissez que par un mot do Tacite et que vous interprétez inexactement. Je dis aux uns et aux autres : Le régime des fiefs est au fond vm certain système de propriété et de lenure. Le système existait déjà dans l'EmpiVe romain, et en voici les preuves. Il existait aussi, suivant toute apparence, dans l'ancienne Germanie, mais nous n'en avons aucune preuve, parce que les documents nous manquent sur l'état delà propriété germanique. Je suis donc à la fois romaniste et germaniste, ou bien je ne suis ni l'un ni l'autre. »
INTRODUCTION. cxxi
Aussi, Fustel de Coulanges n'aimait point à être traité de romanïsle, c'est-à-dire de partisan exclusif de l'influence romaine. — Il l'était cependant, et dans plus d'un sens : il suflit de voir le peu de place qu'il laisse aux souvenirs germains après l'invasion, et l'insistance avec laquelle il a combattu les germanistes, qui l'ont précédé. — En un sens seulement, il pouvait répudier cette appellation. C'est qu'il soutenait et croyait que la féodalité ne venait ni de Rome, ni de la Germanie : elle émane, dit-il, de sentiments et de principes éternels qui se rencontrent chez tous les peuples et dans tous les temps; elle n'appartient ni à une époque, ni à une nation; elle appartient à la nature humaine*.
Cette préoccupation des sentiments éternels et de la « nature humaine » revenait de plus en plus dans les livres de Fustel de Coulanges. Aussi ses Institutions, tout en étant un champ d'étude bien plus limité que la Cité Antique, n'en sont pas moins un livre d'histoire comparée et, comme nous dirions aujourd'hui, de sociologie. Tout en songeant surtout à la France, peut-être à la fin de sa vie a-t-il voulu fournir, par une étude définitive des institutions de son pays, un exemple salutaire à la méthode sociologique. En tout cas, si désireux qu'il paraisse de ne point s'abstraire des institutions, il est visible qu'il comprend l'histoire, dans son dernier livre comme dans la Cité Antique, avec la même ampleur de vision que Michelet : il le répète, c'est la société tout entière qu'il voudrait faire revivre, dans ses fonctions publiques comme dans sa vie intime; et dans cette âme de la nation il voudrait retrouver les sentiments permanents de l'humanité.
Il y a d'autres ressemblances entre l'œuvre de Michelet et celle de Fustel. Comme Michelet, Fustel fait la part la plus restreinte à l'invasion, à la conquête, aux luttes de races; moins que lui encore, il ne s'inquiète des grands hommes « providentiels » : voyez comme Jules César et Charlemagne sont relégués dans son histoire. Et remarquons à ce propos combien, pour le dernier historien de ce siècle, ces théories qui dominaient l'histoire il y a soixante ans, semblent réduites au néant : conquête, race, grands hommes, après les doutes de Michelet, les dédains de Tocqueville, les
Cf. p. 552.
INTRODUCTION
attaques de Fustel, on peut croire qu'il n'en subsiste plus rien.
Ce (ju'il y a de surprenant, pour ainsi dire de prestigieux, dans cette œuvre de Fustel, c'est de voir la manière par laquelle il arrive, partant du détail infini, à ces lois générales, les plus compréhensives peut-être que l'histoire puisse établir. Persoinie n'aura poussé ])lus loin riiabiloté, la sûreté, l'intérêt du travail scientili(|ue. l>e ces textes lointains, de ces définitions délicates, l'esprit est peu à peu conduit au fait particulier, à l'idée maîtresse, à la loi générale. Pas un instant le iil n'est perdu ni l'attention lassée. L'apparence de l'etfort littéraire n'existe pas; et au point de vue littéraire cependant, le livre est comparable à la Cité Antique.
Il lui est supérieur comme travail de science. L'hypothèse y joue, quoi qu'on en dise, un très faible rôle. Il n'y a pas de ces dégradations habiles du doute en certitude, du « peut-être » en déiinition, qu'on remarque parfois dans la Cité Antique. C'est le livre d'histoire de ce siècle où il y a le plus de vérités nouvelles, et le plus de vérité.
Taine appelait une « anatomie » le travail historique de notre temps. Le mot caractérise admirablement cette œuvre de Fustel. Nul n'a su mieux que lui disséquer une institution dans ses moindres éléments et la suivre comme au microscope dans ses transformations à peine visibles*.
On comprend qu'un tel travail ait pu être une lutte perpétuelle avec le texte et avec le doute. Ce livre a usé les forces de Fustel de Coulanges et brisé sa vie. Mais il lui a fait une fin d'existence aussi poignante et aussi belle que celle de Thierry.
« Comme il s'imposait un travail assidu de huit à dix heures par jour, qu'il se refusait tout exercice physique, tout repos, même pendant les vacances, qu'il ne donnait aucune relâche à son esprit toujours tendu par l'étude, son corps finit par s'user. Étant directeur de l'École Normale, il eut une crise assez grave qui inquiéta sérieusement son entourage. Néanmoins il se soutint encore, malgré une toux opiniâtre qui le lassait et l'énervait de plus en plus. Il aurait du s'astreindre alors à vm régime plus raisonnable et mieux approprié à son état. Jamais, au contraire, il ne fut plus âpre à la besogne. On eût
i. Ses mémoires (cf. p. 659) et en particulier ceux sur le colonat et sur le tirage au sort des ar-
chontes athéniens sont à cet égard de purs chefs-d'œuvre de méthode analytique.
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dit qu'un pressentiment secret l'avertissait de sa fin prochaine et l'invitait à produire d'urgence tout ce qu'il avait découvert de vérités. Il alla passer deux hivers consécutifs à Cannes et à Arcachon; mais il eut soin d'emporter avec lui ses livres et ses notes, pour y achever chaque fois un volume.
« Quand il revint du Midi au mois d'avril 1889, il était visible que ses jours étaient comptés. Il s'installa bientôt dans la maison de campagne qu'il possédait à Massy, et dès lors il ne quitta guère son lit, tout en continuant de travailler*. »
Fustel de Coulanges, le plus jeune de cette génération, mourut le premier, en 1889, rongé par le travail autant que l»ar la maladie; Renan le suivit en 1892; Taine, en 1895; I)uruy, leur aîné à eux trois, mourut en 1894; tous quatre moururent en quelque sorte à la dernière page de leur œuvre, avant de l'écrire, comme Fustel et Taine, après l'avoir signée, comme Renan et Duruy.
De la lignée d'historiens qui se mit au travail vers 1870, de celle, plus jeune, qui s'est formée aux leçons de Fustel ou à l'école de Taine et de Renan, il ne convient pas de parler encore. Celle-là a commencé de Ijelles œuvres, mais n'est point près de les terminer: celle-ci entre à peine dans sa voie.
4° LE TRAVAIL HISTORIQUE DEPUIS 2o ANS
Le gouvernement actuel n'a rien supprimé de ce qu'ont fondé ses prédécesseurs. Du ministère Duruy jusqu'en 1895, il n'y a pas solution de continuité dans la politique scientifique de nos gouvernants.
Les écoles furent complétées. Après l'École d'Athènes, on eut celle de Rome (1874), celle du Caire (1880). Nous aurons un jour, il faut l'espérer et le demander, l'École de Cartilage. — Chacune de ces écoles a été pourvue d'une Bibliothèque qui publie les ouvrages qu'elle élabore, ou d'une 10 vue qui annonce les découvertes qu'elle fait. Des missions, chaque année, complètent leur besogne et suppléent à l'ab-