Guiraud
cxxiv INTRODUCTION.
sence d'écoles dans les pays lointains do l'Asie centrale ou de l'Orient. Et enfin, des crédits exceptionnels sont alloués aux écoles ou aux missions pour les fouilles à grande portée scientifique : telles les fouilles de Perse, de Chaldéc, de Délos ou de Delphes. C'est là, snrtout, dans ce Iravail de découvertes, que la vigilance doit ttre constante et l'elfort soutenu : l'étranger nous y menace de toutes parts.
Quant au travail historique, celui qui se fait dans nos frontières, on peut se rassurer; nul pays, à l'heure présente, pas même l'Allemagne, n'a une organisation administrative de l'histoire comparahle à la nôtre. Huit écoles ou groupes de chaires à F'aris, une vingtaine de centres universitaires en province, voilà pour l'enseignement; — une dizaine de sociétés historiques à Paris, une au moins dans chaque département, deux sections de l'Institut : voilà pour la recherche; — les sociétés savantes groupées en fédération officielle, ayant leur congrès périodique à Paris; d'autres congrès libres en province ; une demi-douzaine de grandes collections de documents, tout autant de bibliothèques, subventionnées par l'Etat; à Paris, la Revue historique, la Bévue des Questions historiques, puis les revues spéciales pour telle ou telle science; en province, chaque département ou chaque grande ville ayant sa revue, universitaire, religieuse ou libre; il y en a, en Gironde, au moins cinq où l'histoire a accès : voilà pour la publication.
Il est vrai de dire que, en dépit de l'excellence de ces cadres, la science historique ne paraît pas avoir, en France, la solidité et la cohésion qu'elle a en Allemagne. Il nous manquera toujours cet esprit de discipline qu'ils ont là-bas, et malgré toutes nos sociétés, nos revues et nos écoles, l'esprit individualiste, qui est le fonds de noti-e nature, persistera toujours. L'esprit d'école n'est point notre fait.
Mais je ne suis pas sûr que l'infériorité scientifique existe ou demeure. L'histoire en Allemagne s'émiette et s'effrite : la discipline y est plus grande que chez nous, mais la routine s'y glissera peut-être; dans certains ordres de recherches, le travail, si quelque maître ne réagit pas pour réveiller les esprits, se perd peu à peu en une sorte de scolastique philologique: les grands noms disparaissent l'un après l'autre; craignons devoir poindre les épigones d'Alexandre ou les petits-lils de Charlemagne.
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Enfin, connaissons-nous exactement ce qui se fait chez nous? Il n'est aucun pays du monde, aucune époque de l'histoire qui n'y ait été abordé depuis vingt-cinq ans. La spécialisation a fait de tels progrès, que chaque règne de notre histoire, chaque région de l'empire romain ou du monde hellénique sont devenus une province historique ayant son personnel, ses légats et sa loi, c'est-à-dire un maître, ses disciples et sa méthode. On peut par un exemple montrer jusqu'à quel point, depuis vingt ans, le travail historique a, par une sorte de répartition inconsciente, exploité sans en rien omettre tout le champ du passé.
Faites l'histoire de l'Eglise de la Gaule chrétienne, jusqu'à Clovis. — L'évangélisation de la Gaule n'était connue que par les Actes des Saints : M. Le Blant et M. l'abbé Duchesne les ont critiqués et épurés à nouveau. Mais les inscriptions et les tombeaux sont venus ajouter des ressources imprévues à l'étude de ces premiers siècles chrétiens : M. Le Blant a publié tour à tour les unes et les autres. Maintenant, sur cette question si délicate des premiers apôtres de la Gaule, de pieuses légendes s'étaient greli'ées : M. Duchesne les a discutées, M. Albanès et M. Arbellot les ont en partie défendues. L'histoire authentique peut se composer des cJiapitres suivants : l'évangélisation, et on retrouve encore le nom de M. Duchesne ; la persécution, et il faut consulter les travaux de M. Allard; l'organisation de l'épiscopat, et on a un livre de M. Duchesne et les études particulières des savants de chaque province ; l'installation des paroisses rurales, et ici se place un mémoire de M. Imbart de La Tour; la lutte contre le paganisme, l'étude littéraire des pères de l'Église : 31. Doissier nous olfre sa Fin fJu Paganisme. Et ceux qui veulent des tableaux d'ensemble les demanderont à Fustel de toulanges. Tout cela a été écriv ces viiîgt-cinq dernières années
Enlin c'est en France que les régies de la méthode historique ont été posées le plus nettement. Si la France travaille moins, elle réfléchit plus volontiers sur ce qu'elle fait. Ces règles, on les trouvera disséminées dans ce recueil. Qu'il me soit permis de les rappeler ici, en groupant en quelques formules ce que les historiens français du xi\* siècle ont pensé de l'histoire*.
4. La méthode historique a donné lieu en France, ces dernières années, à d'intéressants ouvrages : Ch. et V. Mortel, la Science de l'Histoire^ 1894; La-
combe, l'Histoire considérée comme une science., 1894 ; Lanylois et Seignobos, Introduction aux études historiques.,
liNTRODUCTION.
Quelques règles du travail historique.
I-e premier devoir de l'historien est de se mettre au trayail sans préjiip;é, sans colère, sans idée ni passion préconçues*. Il s'abstraira de tous les sentiments de l'époque présente; il étudiera la Révolution française avec le même désintéressement que s'il s'agissait des révolutions de Florence*. « Le mcillcuï historien sera celui qui aura fait le plus abstraction de soimême '. » Le pire sera celui qui « aura cherché dans l'histoire des arguments pour sa doctrine et des armes pour sa cause* ». « Nous voudrions voir planer l'histoire dans cette région sereine où il n'y a ni passions, ni rancunes, ni désirs de vengeance. Nous lui demandons ce charme d'impartialité parfaite qui est la chasteté de l'histoire s. »
Voici un conseil qui est la conséquence de celui-là : — Que Ton se garde de supposer aux anciens ses propres pensées ou celles de son temps. « Transporter dans des siècles reculés les idées du siècle où l'on vit, c'est, des sources de l'erreur, celle qui est la plus féconde^. »
Autant que possible, il faut s'imprégner des pensées et des sentiments du siècle dont on veut refaire l'histoire. Soyez Gaulois avec les Gaulois, et Franc avec les Francs'. Il faut «voir les faits comme les contemporains les ont vus. non pas comme l'esprit moderne les imagine* ». Quinet répétait cette pensée d'Otfried Mùller^ : a La vraie histoire serait impossible sans cette faculté de l'historien de se placer tour à tour à des points de vue différents, opposés même. Ce n'est qu'en épousant momentanément les idées de ses adversaires qu'il peut comprendre et faire comprendre quelle en est la raison d'être. »
La première base du travail historique est la lecture du