LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
La France en 1802.
(Préface du livre, édit. de 1828.)
Lorsque le Génie du Christianisme parut, la France sortait du chaos révolutionnaire ; tous les éléments de la société étaient confondus : la terrible inain qui commençait à les séparer n'avait point encore achevé son ouvrage; l'ordre n'était point encore sorti du despotisme et de la gloire. J
Ce fut donc, pour ainsi dire, au milieu des débris de
1. Paris, Firmin-Didot; 2 vol. in-12. — Le Génie du Christianhme oîi Beautés de la lietifjion chrétienne parut le 11 avril 1802, à Paris, en :j vol. in-8. La Préface, disparue depuis, était un hommage à Bonaparte. Chateaubriand y substitua dans l'édition de 1828 une autre préface, où il caractérisa lui-même l'influence de son œmre.
£XT. DES lUST. FR. 1
nos temples que je publiai le Génie du Chrislianisme, pour rappeler dans ces temples les pompes du culte et les serviteurs des autels. Saint-Denis était abandonné : le moment n'était pas venu où Buonaparte devait se souvenir qu'il lui fallait un tombeau ; il lui eût été difficile de deviner le lieu où la Providence avait marqué le sien. Partout on voyait des restes d'églises et de monastères que l'on achevait de démolir : c'était même une sorte d'amusement d'aller se promener dans ces ruines.
Si les critiques du temps, les journaux, les pamphlets, les livres, n'attestaient l'effet du Génie du Christianisme, il ne me conviendrait pas d'en parler; mais, n'ayant jamais rien rapporlé à moi-même, ne m'étant jamais considéré que dans mes relations générales avec les destinées de mon pays, je suis obligé de reconnaître des faits qui ne sont contestés de personne : ils ont pu être dilTéremment jugés, leur existence n'en est pas moins avérée.
La littérature se teignit en partie des couleurs du Génie du Christianisme : des écrivains me firent l'honneur d'imiter les phrases de René et d'Atalo, de même que la chaire emprunta et emprunte encore tous les jours ce que j'ai dit des cérémonies, des missions et des bienfaits du christianisme.
Les fidèles se crurent sauvés par l'apparition d'un livre lui répondait si bien à leurs dispositions intérieures : on avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venait de la privation même de ces consolations depuis longues années. Que de force surnaturelle à demander pour tant d'adversités subies! Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu'elles avaient perdus ! Combien de cœurs brisés, combien d'àmes devenues solitaires, appelaient une main divine pour les guérir ! On se précipitait dans la maison de Dieu comme on entre dans la maison
LE GÉNIE DU CHRISTIAÎN'ISiME. 5
du médecin au jour d'une contagion. Les victimes de nos troubles (et que de sortes de victimes!) se sauvaient à l'autel, de même que les naufragés s'attachent au rocher sur lequel ils cherchent leur salut.
Rempli des souvenirs de nos antiques mœurs, de la gloire et des monuments de nos rois, le Génie du Christianisme respirait l'ancienne monarchie tout entière : l'héritier légitime était pour ainsi dire caché au fond du sanctuaire dont je soulevais le voile, et la couronne de saint Louis suspendue au-dessus de l'autel du Dieu de saint Louis. Les Français apprirent à porter avec regret leur regard sur le passé; les voies de l'avenir furent préparées, et des espérances presque éteintes se ranimèrent *.
Des églises gothiques 2.
Chaque chose doit être mise en son lieu, vérité triviale à force d'être répétée, mais sans laquelle, après tout, il
1. Quatre jours après l'apparition du livre, le 18 avril 1802, eurent lieu la publication solennelle du Concordat et un Te Deuni à Notre- Dame : pour la première fois depuis douze ans, l'église s'ouvrait à un cortège officiel. Le même jour, Fontanes annonçait et louait dans le Moniteur le Génie du Christimiisme. Tout le 'monde vit dans ce livre l'auxiliaire des desseins de Bonaparte : « Le Génie du ChristianUime faisait essentiellement partie de la décoration de ce Te Deum^ de cet Alléluia de renaissance auquel répondait le vœu d'alors, b (Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, éd. de 1861, 1, p. 271.J
2. Le xvni* siècle n'avait pas méconnu l'art gothique aussi complètement qu'on le dit : Montesquieu la examiné avec surprise et a cherché à se rendre compte de l'impression qu'il produisait. Il n'en est pas moins vrai que ces pages de Chateaubriand sont le point de départ de la résurrection du gothique, qui est un des caractères de l'histoire de l'art au xix" siècle : célébré par les romanciers et les poètes (Victor Hugo, en particulier dans Notre-Dame de Paris, où vous trouverez des pages semblables à celles-ci : « Imposons à la nation », disait-il dans sa préface de 1832, « l'amour de l'architecture ni.lionale : c'est là un des buts principaux de ce livre »), réhabilité par l'Eglise, qui abandonne en sa faveur le style classique et les traditions romaines (construction des églises néo-gothiques, par exemple à Paris, à Bordeaux, à Nimes), il est enfin et surtout minutieusement
ne pont y avoir rien de parfait. Les Grecs n'auraient pas plus aimé un temple égyptien à Athènes que les Egyptiens un temple grec à Memphis. Ces deux monuments, changés de place, auraient perdu leur principale beauté, c'est-àdire leurs rapports avec les institutions et les habitudes des peuples. Cette réflexion s'applique pour nous aux anciens monuments du christianisme. Il est même curieux de remarquer que, dans ce siècle incrédule, les poètes et les romanciers, par un retour naturel vers les mœurs de nos aïeux, se plaisent à introduire dans leurs fictions des souterrains, des fantômes, des châteaux, des temples gothiques* : tant ont de charmes les souvenirs qui se lient à la religion et à l'histoire de la patrie! Les nations ne jettent pas à l'écart leurs antiques mœurs comme on se dépouille d'un vieil habit. On leur en peut arracher qiielques parties, mais il en reste des lambeaux qui forment avec les nouveaux vêtements une effroyable bigarrure-.
étudié par les archéologues et les architectes, avec le même soin et le même amour qu'on consacrait jusque-là à l'art classique : travaux de Caumont (1802-1875), Abécédaire d'archéologie, etc., de Jules Quicherat (1814-1882) et de Viollet-le-Duc, Dictionnaire de l'architecture française duW au xvi' siècle, 1854-1868, 10 vol. : c'est surtout à Quicherat et à son enseignement que se rattachent aujourd'hui les travaux si précis et si critiques de l'Ecole des Chartes sur l'art gothique; voyez la fin de ses Mélanges d'archéologie, tome II.
1. Passage important, qui nous rappelle qiîe dès 1802 le mouvement dit romantique avait déjà commencé.
2. Viollet-le-Duc, Préface de son Dictionnaire : « Les arts en France, du i.V au XV» siècle, ont suivi une marche régulière et logique, ils ont rayonné en Angleterre, en Allemagne, dans le nord de l'Espagne et jusqu'en Italie, en Sicile et en Orient; et nous ne profiterions pas de ce labeur de plusieurs siècles ? Nous ne conserverions pas et nous refuserions de reconnaître ces vieux titres enviés avec raison par toute l'Europe? Nous serions les derniers à étudier notre proi^re langue? Les monuments de pierre ou de bois périssent, ce serait folie de voTiloir les conserver tous et de tenter de j)rolonger leur existence en dépit des conditions de la matière : mais ce qui ne peut et ne doit périr, c'est l'esprit qui a fait élever ces monuments, car cet esprit, c'est le nôtre, c'est l'àme du pays.... Nous ne saurions admettre l'étude du vêtement indépendamment de l'étude de l'homme qui le porte. Nous avons été frappé de l'harmonie complète qui existe entre les arts du moyen âge et l'esprit des peuples au milieu desquels ils se sont développés. »