LE GENIE DU CHRISTIANISME
On aura beau bâtir des temples grecs bien élégants*, bien éclairés, pour rassembler le bon peuple de saint Louis, et lui faire adorer un Dieu métaphysique, il regrettera toujours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques toutes moussues, toutes remplies des générations des décédés et des âmes de ses pères; il regrettera toujours la tombe de quelques messieurs de Montmorency, sur laquelle il soûlait se mettre à genoux durant la messe, sans oublier les sacrées fontaines où il fut porté à sa naissance. C'est que tout cela est essentiellement lié à nos mœurs; c'est qu'un monument n'est vénérable qu'autant qu'une longue histoire du passé est pour ainsi dire empreinte sous ces voûtes toutes noires de siècles. Voilà pourquoi il n'y a rien de merveilleux dans un temple qu'on a vu bâtir, et dont les échos et les dômes se sont formés sous nos yeux. Dieu est la loi éternelle; son origine et tout ce qui lient à son culte doit se perdre dans la nuit des temps.
On ne pouvait entrer dans une église gothique sans éprouver une sorte de frissonnement et un sentiment vague de la Divinité. On se trouvait tout à coup reporté à ces temps où des cénobites, après avoir médité dans les bois de leurs monastères, se venaient prosterner à l'autel, et chanter les louanges du Seigneur dans le calme et le silence de la nuit. L'ancienne France semblait revivre : on croyait voir ces costumes singuliers, ce peuple si différent de ce qu'il est aujourd'hui; on se rappelait et les révolutions de ce peuple, et ses travaux, et ses arts. Plus ces temps étaient éloignés de nous, plus ils nous paraissaient magiques, plus ils nous remphssaient de ces pensées qui finissent toujours par une réflexion sur le néant de l'homme et la rapidité de la vie.
1. L'église de la Madeleine, commencée en 1764, et qui alors n'était point encore achevée (elle ne le fut ^l'en 1842).
L'ordre gothique, au milieu de ces proportions barbares, a toutefois une beauté qui lui est particulière.
Les forêts ont été les premiers teiïiples de la Divinité, et les hommes ont pris dans les forêts la première idée de l'architecture. Cet art a donc dû varier selon les climats. Les Grecs ont tourné l'élégante colonne corinthienne avec son chapiteau de feuilles sur le modèle du palmier. Les énormes piliers du vieux style égyptien représentent le sycomore, le figuier oriental, le bananier et la plupart des arbres gigantesques de l'Afrique et de l'Asie*.
Les forêts des Gaules ont passé à leur tour dans les temples de nos pères, et nos bois de chênes ont ainsi maintenu leur origine sacrée *. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages, qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l'église gothique; tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères et la divinité. Les deux tours hautaines plantées à l'entrée de l'édifice
1. Ces théories sur l'origine des formes arcliitecturales sont hasardées. Voyez l'élude si complète faite par MM. Perrot et Chipiez sur les piliers et les chapiteaux des temples égyptiens dans leur Histoire de l'art, t. I", 1882, p. 545 et s. Les colonnes égyptiennes empruntent leur ornementation surtout au lotus.
2. Viollet-le-Duc, Dictionnaire, t. VIII : « Faire sortir un art libre,
Eoursuivant le progrès par l'étude de la nature, en prenant un art iératique comme point de départ, c'est ce que firent avec un incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle, ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s'élancèrent à la recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée. Ce phénomène se reproduisit en France, à la fin du xii' siècle. » Mais il est fort douteux que les architectes aient songé à reproduire, dans les nefs d'église, le sombre mystère des forêts. L'église gothique est née insensiblement, par une série de transformations que l'archéologue peut retrouver, de la basilique romane, et ce n'est que lorsque l'architecture ogivale avait arrêté ses principes et ses formes, qu'on a pu se rendre compte de l'impression qui en résultait. Malgré ce qu'il y a de factice, historiquement parlant, dans cette page, elle en demeure une des plus belles qu'ait écrite Chateaubriand.
LE GÉME DU CIIRISTIAMSME. 7
surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font un effet pittoresque sur l'azur du ciel. Tantôt le jour naissant illumine leurs têtes jumelles, tantôt elles paraissent couronnées d'un chapiteau de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux eux-mêmes semblent s'y méprendre et les adopter pour les arbres de leurs forêts : des corneilles voltigent autour de leurs faîtes et se perchent sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s'échappent de la cime de ces tours et en chassent les oiseaux effrayés. L'architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en imiter les murmures, et au moyen de l'orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et des tonnerres, qui roule dans la profondeur des bois. Les siècles, évoqués par ces sons religieux, font sortir leurs antiques voix du sein des pierres, et soupirent dans la vaste basilique : le sanctuaire mugit comme l'antre de l'ancienne Sibylle; et, tandis que l'airain se balance avec fracas sur votre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondément sous vos pieds.
Du chant grégorien*.
Si l'histoire ne prouvait pas que le chant grégorien est le reste de cette musique antique dont on raconte tant de
1. Ou le plain-chant, dont l'enseignement fut prescrit et les mélodies recueillies par le pape Grégoire le Grand (mort en 604). Il y a eu de notre temps une véritable rénovation du chant grégorien : on l'a étudié avec plus de précision et une méthode plus sûre, on en a essayé différentes réformes, et enfin un Congrès se réunit, de temps à autre (à Bordeaux, en 1895), pour l'étudier et le propager. Ce morceau de Chateaubriand marque le point de départ de cette renaissance du plain-chant et du chant purement religieux. Voyez la bibliographie de ces travaux dans le livre de Félix Clément, Histoire générale de la musique religieuse. 1861; et le résumé donné par Fétis, Histoire générale de la musique, t. IV, 1874. L'origine grégorienne du plain-
' ant vient d'être fort intelligemment attaquée par M. Gevaërt.
miracles, il suffirait d'examiner son échelle pour se convaincre de sa haute origine. Avant Gui-Arétin*, elle ne s'élevait pas au-dessus de la quinte, en commençant par Vut, ré, mi, fa, sol. Ces cinq tons sont la gamme naturelle de la voix, et donnent une phrase musicale pleine et agréable.
M. Burette^ nous a conservé quelques airs grecs. En les comparant au plain-chant, on y reconnaît le même système 5. La plupart des psaumes sont sublimes de gravité, particulièrement le Dixit Dominus Domino meo,\e Confitebor tibi, et le Laudate, pueri. L'In exitu, arrangé par Rameau, est d'un caractère moins ancien*; il est peut-être du temps de ÏUt queanl laxis^, c'est-à-dire du siècle de Charlernagne.
Le christianisme est sérieux comme l'homme, et son sourire même est grave <^. Rien n'est beau comme les soupirs que nos maux arrachent à la religion. L'office des morts est un chef-d'œuvre; on croit entendre les sourds retentissements du tombeau. Si Ion en croit une ancienne tradition, le chant qui délivre les morts , Qomme, l'appelle un de nos meilleurs poètes^, est celui-là même que Ton
1. C'est Gui d'Arezzo (vers l'an mille) qui, suivant une tradition aujourd'hui rejetée, serait l'auteur de la g-ainme ; c'est lui en tout cas qui lit des syllabes connues td, ré, etc., des signes musicaux.
2. Burette, médecin et archéologue français (16()5-17i7), a publié sur la gymnastique et la musique des anciens d'excellents traités dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, nolarament tomes IV, V et YIII.
5. Très exact : « Le goût des Grecs était dominé », comme celui des chrétiens, « par des idées religieuses. En musique comme en tout, ils aiment une clarté pure et tranquille, plutôt fine de ton que richement colorée. Ils aiment les impressions nettes; ils les préfèrent comme artistes et aussi comme moralistes: ils se défient dune harmonie trop riche et trop sensible qui leur semble voluptueuse. » Alfred Croiset, la Poésie de Pindare, 2' édit., 1886, p. 76.