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La distribution du temps

Mon cher ami, c'est déjà beaucoup d'écrire une lettre, si petite qu'elle soit, quand on est, comme toi, dans ce grand courant d'occupations*. A moins qu'on ne soit porté, par nature, à l'économie du temps, il n'est pas aisé de faire quelque chose dans ces moments perdus qui séparent un exercice d'un autre. Pourtant les tailleurs disent que les bons coupeurs trouvent l'emploi de tous les morceaux dans la confection d'un habit, et qu'il n'y a pas un millimètre de drap de perdu. Si nous avions les biographies des grands hommes faites dans un plus grand détail, nous saurions s'ils perdaient du temps. Probablement M. Cuvier ne perdait pas une minute dans sa journée; probablement aussi César et Bonaparte ne flânaient pas ; mais il y a des genres d'activité d'intelligence qui demandent des repos fréquents; d'autres qui

1. Cette lettre est adressée à M. Paul de Broglie, celui qui fut plus tard l'abbé de Broglie.

peuvent persévérer toute la vie. Le boa tombe dans l'inaction après ses terribles repas; les oiseaux mangent et voltigent constamment. Les régimesde l'activité doivent être variés, sans doute, comme la nature des esprits. Les uns ont raison d'aller par règles et par méthode, les autres font bien d'aller par à-coup, sous la seule réserve qu'il faut faire, par la volonté, un peu d'équilibre à des penchants trop forts. Si on avait mis Kant au régime de Diderot, il n'aurait probablement rien fait de sa vie, et nous n'aurions point entendu parler des NoumènesK Si "Diderot avait vécu de la vie inviolable de Kant, nous n'aurions jamais lu le Neveu de Rameau; mais, après tout, je crois que les esprits méthodiques, quand ils ont de la puissance, ont la bonne part en ce monde; ils unissent probablement le plaisir d'exercer une volonté paisible au jeu spontané de leurs facultés, et tous les moments leur sont agréables, parce qu'il n'en est point qui ne soit rempli par l'exercice réguher de la volonté; et puis, quand on a dit tout cela, il reste encore bien des 7nais, des si, et des car que tu trouveras dans ton tiroir *.

DOUDAN

tef/re du U février 1862.

(Calmann Lévy, éditeur.)

i. Les noumènes sont, dans le système de Kant, les réalités incon- Bues et inconnaissables.

2. Dans une autre lettre, du 21 juin 1865, Doudan revient sur ce sujet, et y exprime même une opinion plus ferme : o Vous voilà donc rc'dulte, encore pour longtemps, à ce plaisir extrêmement sérieux, quand il est seul, de la vie méthodique, du partage régulier de tous les moments de la journée? Quoique ce ne soit pas l'idée du vulgaire, je crois que les imaginations vives sont plus proi)res que les personnes dun esprit paisible et lent à jouir de ce train d'existence, monotone en apparence. Je vous crois donc tout à fait mélho" diqne et je n'ai pris aucune précaution pour parler de cette verlu que j'honore plus qu'aucune autre, parce que j'en suis doué, soit dit avec vanité. Cette vertu aide singulièrement à passer les mauvais

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