Les domestiques
Sur la conduite qu'il faut tenir à leur égard.
Tâchez donc de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité : n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de leur parler assez souvent avec alTection et sans hauteur sur leurs besoins. Qu'ils soient assurés de trouver en vous du conseil et de la compassion : ne les reprenez point aigrement de leurs défauts; n'en paraissez ni surpris, ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne sont pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez souvent d'eux pour le service, afin d'être en état de les convaincre de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt. Il ne sera pas facile d'accoutumer les jeunes personnes de qualité à celte conduite douce et charitable; car l'impatience et l'ardeur de la jeunesse, jointe à la fausse idée qu'on leur donne de leur naissance, leur fait regarder les domesliques à peu près comme des chevaux : on se croit d'une autre nature que les valets; on suppose qu'ils sont faits pour la commodité de leurs maîtres. Tâchez de montrer combien ces maximes sont contraires à la
1. La philosophie du xvm* siècle avait été essentiellement indi !ua!iste. J. de Muistrc rétablit contre elle la notion de solidarité.
modestie pour soi, et à riiumanilé pour son i)rochain. Faites entendre que les honniies ne sont point laits pour être servis; que c'est une erreur brutale de croire qu'il y ait des hommes nés pour llalter la paresse et l'orgueil des autres; que le service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut; que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en aient point*, eux qui ont manqué d'instructions et de bons exemples; qu'enfin, si les valets se gâtent en servant mal, ce que l'on appelle d'ordinaire élre bien servi gâte encore plus les maitros, car cette facilité de se satisfaire en tout ne fait qu'amollir l'àme, que la rendre ardente et passionnée pour les moindres commodités, enfin que la livrer à ses désirs.
FÉNELON
De l'Éducation des filles, ch. xii.
1. Cf : a Aux verlus qu'on exige dans un domestique, Votre Excel Icnce connait-elle beaucoup de maîtres qui fussent diurnes d'être valets? » Beaumarchais, le Barbier de Scville, acte I, scène ii.