‹ Extraits des moralistesChapitre 226 sur 299 · Du pardon des offenses · texte numérisé non relu

Du pardon des offenses

Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres, et qui forment tou'es les unions cl les amitiés humaines, sont le goût, la cupidité, et la vanité. Le goût. On suit un certain penchant de la nature, qui nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapi>ort avec nos inclinations, peut-être

aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie n elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité. On cherche des amis utiles; ils sont dignes de notre amitié, dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune; l'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs : les titres qui nous rendent puissants se changent bientôt en des quahtés qui nous font paraître aimables; et l'on ne manque jamais d'amis, quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers; il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde; nous cherchons à nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation; et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société, pour faire penser du moins qu'il n'y a pas loin d'eux à nous, et que nous n'aimons que nos semblables.

Quel chaos que la société, si le goût tout seul décidait des devoirs et des bienséances, et s'il n'y avait point d'autre loi qui liât les hommes ensemble! Or, si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes, l'Évangile serait-il là-dessus plus indulgent?

Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère, qui est elle-même votre crime. Je pourrais vous répondre encore : Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît, et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui? mais vous-même, croyezvous ne déplaire à personne? pouvez-vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde, et que tout vous applaudit et vous approuve? Or, si vous exigez qu'on

t>\cuse ce qu il pcnl y avoir de choquant dans vos manières sur la bonté de votre cœur, et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez; s'il vous paraît déraisonnable de se laisser révolter par des riens, et par certaines saillies dont nous ne sommes pas quelquefois les maîtres; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite, par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeurs qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soi-même; ayez la même équité pour votre frère, appliquez-vous la même règle : supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte; et ne justifiez pas, par votre éloignement pour lui, les aversions injustes qu'on peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d'autant plus équitable, qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde, pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés, et à charge au reste des hommes.

Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature, dont oh ne saurait rendre raison et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à uu certain point; mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère : il exige que vous l'aimiez, c'est-à-dire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez; en un mot, que vous fassiez pour lui tout ce que vous voudriez «lu'on fît pour vous-même. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une inchnation naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament : c'est un devoir

juste, éclairé, raisonnable; un amour qui prend s. source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères, que de ne les aimer que par goût; c'est, s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides e( véritables. Car le goût change sans cesse, et la charité ne meurt jamais : le goût ne se cherche que lui-même; et la charité ne cherche pas ses propres intérêts, mais les intérêts de ce qu'elle aime : le goût n'est pas à l'épreuve de tout, d'une perle, d'un procédé, d'une disgrâce; et la charité est plus forte que la mort : le goût n'aime que ce qui l'accommode, et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime : le goût est aveugle, et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères; et la charité n'applaudit jamais à l'iniquité, et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la nature. Le même goût qui lie les cœurs, souvent un instant après les sépare; mais les liens formés parla charité durent éternellement.

Telle est la première source de nos amours et de nos haines, l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde : car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justifier vos animosités, en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre, qu'il a fait échouer votre fortune, qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes, que vous le trouvez partout sur votre chemin, et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.

Mais je suppose que vous dites vrai, et je vous ré' ponds : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits, celui de le haïr, qui est le plus grand de tous, puisque tous les autres n'ont

aliouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers, et que celui-ci perd votre âme, et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel? En le haïssant, vous vous nuisez bien plus à vous-même, que toute sa malignité à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a renversé votre fortune temporelle, je le veux; et en le haïssant vous renversez le fondement de votre salut éternel : il a usurpé le patrimoine de vos pères, j'en conviens; et pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus-Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même; et pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits, vous vous en ménagez à vous-même un, sans fin et sans mesure.

Et, de plus, votre haine envers votre frère vous restitue-elle les avantages qu'il vous a ravis? rend-elle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de votre amertume? Vous vous consolez, ditesvous, en le haïssant; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation, grand Dieu ! que celle de la haine, c'est-à-dire d'une passion noire et violente qui déchire le cœur, qui répand le trouble et la tristesse au dedans de nous-mêmes, et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux! Quel plaisir cruel que celui de haïr, c'est-à-dire de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie! Quelle manière barbare de se consoler! Et n'êtes-vous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passagère !

Nos haines ne viennent que de notre; peu de foi. Ilélas! si nous regardions tout ce qui passe, comme une fumée qui n'a point de consistance; si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien, que le salut est la grande

Si

affaire, et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans l'éternité, où nous nous trouverons en un clin d'œil; si nous en étions convaincus, hélas! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent, qui ont entre eux des dissensions et des querelles pour les dignités de la terre, comme des enfants qui disputent entre eux pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge, dont les haines et les animosités puériles ne roulent que sur des riens, que l'enfance toute seule et la faiblesse de la raison grossit à leurs yeux. Tranquilles sur les plus grands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères et la décadence de leur famille, et vifs jusqu'à l'excès dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissaient leur enfance! Ainsi, ô mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la perte de leur héritage céleste, de ce patrimoine immortel que Jésus-Christ leur a laissé, et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel! Ils voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper; et ils s'arment de fureur comme des enfants les uns contre les autres, dès qu'on touche à leurs biens frivoles et qu'on leur enlève les jouets puérils, qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur îaible raison, et servir comme d'amusement à leur enfance.

L'intérêt est donc pour un chrétien un prétexte indigne et cM^rninel de ses haines envers ses frères : mais la vanité, qui en est la dernière source, est encore moins excusable.

Car, mes frères, nous voulons qu'on nous approuve, qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus; et quoique nous sentions nos faiblesses, nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas, et qu'ils nous fassent honneur ^e certaines qualités

que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour pubHer nos louanges, et que le monde, (jui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.

En elTet, vous vous plaignez que votre ennemi vous a décrié en secret et en public; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance; qu'il vous a attaqué par les endroits les plus vifs et les plus sensibles, et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.

Mais, avant que de vous répondre, je pourrais vous dire d'abord : Défiez-vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère : les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues où ils passent; il y a tant de flatteurs indi gnes qui cherchent à plaire aux dépens de ceux qui ne plaisent pas; il y a tant d'esprits noirs et mauvais, qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas, et voir la dissension parmi les hommes; il y a tant de caractères indiscrets et légers, et qui disent à contretemps et d'un air envenimé ce qui n'avait été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes; il y a tant d'hommes naturellement outrés, et dans la bouche desquels tout s'enfle, tout grossit, tout sort de la vérité simple et naturelle; j'en appelle ici à vous-mêmes. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours les plus innocents, et ajouté à vos récits des circonstances que vous n'aviez pas môme pensées? Ne vous êtes-vous pas plaints alors de l'injustice et delà malignité des redites? Pourquoi ne pourriez-vous pas avoir été trompés à votre tour? et si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire, et ne revient jamais à nous comme il a été dit

dans sa source, pourquoi voudriez-vous que les discours qui vous regardent vous seul fussent exempts de cette destinée, et méritassent plus d'attention et de créance?

Mais enfin laissons toutes ces raisons, et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomnient; de prier pour eux; (le demander à Dieu qu'il les convertisse, qu'il change leur cœur aigri, qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité, et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme des citoyens de la céleste Jérusalem, avec lesquels vous bénirez éternellement les richesses de la miséricorde divine, réuni avec eux dans le sein de Dieu, heureux du même bonheur, et avec lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés, pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert de confusion devant les hommes; comme le prix du royaume de Dieu, qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piété la persécution et la calomnie.

Car enfin, il faut en venir là. L'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment, qui nous louent, qui publient nos vertus fausses eu véritables; c'était là, dit Jésus-Christ, toute la vertu des païens : Nonne et Ethnici hoc fachint^l. iMais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent et qui nous déchirent : elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous, et nous déclare qu'il n'y a point de par-

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