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Le grand monde

Dans le monde, il faut avoir l'air de vivre d'ambroisie el de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n'existent pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu'on appelle le grand monde se paye momentanément une illusion flatteuse, celle d'être dans l'état éthéré et de respirer la vie mythologique. C'est pourquoi toute véhémence, tout cri de la nature, toute souffrance vraie, toute familiarité irréfléchie, toute marque franche de passion choquent et détonnent dans ce milieu délicat, et détruisent à l'instant l'œuvre collective, le palais de nuages, l'architecture prestigieuse élevée du consentement de tous. C'est à peu près comme l'aigre chant du coq qui fait évanouir tous les enchantements et met en fuite les féeries. Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d'art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête de l'esprit et du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l'imagination; elle est une forme de la poésie et c'est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l'idylle disparue et le monde d'Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l'âge d'or qui hantent l'àme humaine, ou plutôt des aspirations à l'harmonie des choses que la réalité quotidienne nous refuse et que l'art seul nous fait entrevoir.

AMII L.

Fragments d'un journal intime.

(Bâle, Georg et C". Paris, Librairie Fischbacher.)

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