‹ Extraits des moralistesChapitre 238 sur 299 · L'homme du monde · texte numérisé non relu

L'homme du monde

Un homme du monde n'est pas celui qui connaît le mieux le:; autres hommes, qui a le plus de prévoyance ou de dextérité dans les affaires, qui est le plus instruit par l'expérience ou par l'étude; ce n'est ni un bon économe, ni un savant, ni un politique, ni un officier éclairé, ni un magistrat laborieux; c'est un homme qui n'ignore rien, mais qui ne sait rien; qui, faisant maison métier, quel qu'il soit, se croit très capable de celui des autres ; un homme qui a beaucoup d'esprit inutile, qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point, des choses sensées qui n'instruisent point, qui ne peut persuader personne, quoiqu'il parle bien; doué de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou relever les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets; aussi pénétrant sur le ridicule et sur le dehors des hommes, qu'il est aveugle sur le fond de leur esprit; un homme riche en paroles et en extérieur, qui, ne pouvant primer par le bon sens, s'efforce de paraître par la singularité; qui, craignant de peser par la raison, pèse par son inconséquence et ses écarts ; plaisant sans gaieté, vif sans passions ; qui a besoin de changer sans cesse de lieux et d'objets, et ne peut suppléer par la variété de ses amusements le défaut de son propre fonds. Si plusieurs personnes de co caractère se rencontrent ensemble, et qu'on ne puisse pas arranger une partie, ces hommes, qui ont tant d'esprit, n'en ont pas asgez pour soutenir une demi-heure de conversation, même avec des femmes, et ne pas s'ennuyer d'abord les uns les autres. Tous les faits, toutes les nouvelles, toutes

1. Une autre page analogue a été écri-te par Vauvenargues sous ce titre : le }\érite frivole.

les plaisanteries, toutes les réilcxions, soiiL épuisées en un moment. Celui qui n'est pas employé à un quadrille ou à un quinze, est obligé de se tenir assis auprès de ceux qui jouent, pour ne pas se trouver vis-à-vis d'un autre homme qui est auprès du feu, et auquel il n'a rien à dire. Tous ces gens aimables qui ont banni la raison de leurs discours, font assez voir qu'on ne peut s'en passer : le faux peut fournir quelques discours qui piquent la surface de l'esprit; mais il n'y a que le vrai qui pénètre le cœur, qui intéresse et qui ne s'épuise jamais.

Vauvenargues.

Essai sur quelques caractères.

U. — La vie de salon.

A la longue, le simple plaisir cesse de plaire, et, si agréable que soit la vie de salon, elle finit par sembler vide. Quelque chose manque, sans qu'on puisse encore dire clairement ce que c'est; l'âme s'inquiète, et peu à peu, avec l'aide des écrivains et des artistes, elle va démêler la cause de son malaise et l'objet de son secret désir. Artificiel et sec, voilà les deux traits du monde, d'autant plus marqués qu'il est plus parfait, et, dans celui-ci, poussés à l'extrême, parce qu'il est arrivé au suprême raffinement. — D'abord le naturel en est exclu; tout y est arrangé, apprêté, le décor, le costume, l'attitude, le son de voix, les paroles, les idées et jusqu'aux sentiments. « La rareté d'un sentiment vrai est si grande, disait M. de V., que, lorsque je reviens de Versailles, je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os*. » L'homme, s'étant livré tout entier au

Page 1