‹ Extraits des moralistesChapitre 76 sur 299 · Les deux avarices · texte numérisé non relu

Les deux avarices

On ne saurait trop méditer cet admirable discours de Noire-Seigneur : « Donnez-vous garde de toute avarice. » Il y a plusieurs sortes d'avarice. Il y en a une triste et sordide, qui amasse sans fin et sans jouir : « qui n'ose toucher à ses richesses et qui semble, comme dit le Sage, ne s'être réservé sur elles aucun droit que celui de les regarder et de dire : Je les ai ». Mais il y a une autre avarice plus gaie et plus hbérale, qui veut amasser sans fin comme l'autre, mais pour jouir, pour se satisfaire; et telle était l'avarice de l'homme qui nous est dépeint dans cet évangile*.

Un tel avare a beaucoup de dédain pour cette sorte d'avarice où l'on se plaint ^ tout à soi-même au miheu de l'abondance. Il s'imagine être bien plus sage parce qu'il jouit : mais cependant Dieu l'appelle a insensé ».

L'un est fol par trop d'épargne et parce qu'il s'imagine pouvoir être heureux par un bien dont il ne fait aucun usage : mais l'autre est fol pour trop jouir, et parce qu'il s'imagine un repos solide dans un bien qu'il va perdre la nuit suivante. « Donnez-vous donc garde de toute avarice », et autant de celle qui jouit, que de celle qui se refuse tout. Soyez « riche en Dieu » : faites de Dieu et de sa bonté tout votre trésor. C'est ce trésor-là dont on ne peut trop jouir : c'est ce trésor-là où il n'y a jamais rien à épargner, parce que plus on l'emploie, plus il s'augmente.

BOSSUET

Méditations sur l'Évangile, xxxv* journée.

1. Allusion à la parabole de l'homme riche qui voulait rebâtir ses greniers pour amasser et jouir, et à qui Dieu dit : « Insensé, celte nuit luême on va te redemander Ion âme, et pour qui sera ce que tu ;is amassé? » Évangile selon saint Luc, xii, 21.

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