‹ Extraits des moralistesChapitre 77 sur 299 · L'ambition · texte numérisé non relu

L'ambition

Par une raison contraire*, qui ne voit que plus on sort de la dépendance, plus on rend ses passions indomptables? Nous sommes des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée. Ah! nous ne le voyons que trop tous les jours. Ainsi vous voyez, messieurs, combien la fortune est trompeuse, puisque, bien loin de nous donner la puissance, elle ne nous laisse pas même la liberté.

Ce n'est pas sans raison, messieurs, que le Fils de Dieu nous instruit à craindre les grands emplois; c'est qu'il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement; qu'en l'exerçant sur les autres, on la perd souvent sur soi-même; enfin qu'elle est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là sera maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant, pourvu qu'il puisse régler ses désirs, et être assez désabusé des choses humaines pour ne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune.

Mais écoutons, chrétiens, ce que nous opposent les ambitieux. Il faut, disent-ils, se distinguer; c'est une marque de faiblesse de demeurer dans le commun : les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe et forcent les destinées. Les exemples de ceux qui s'avancent 2 semblent reprocher aux autres leur peu de

1. Bossuet vient de dire de nos vices que « le meilleur moyen de les réprimer, c'est de leur ôter le pouvoir ».

2. S'avancer, « faire progrès, faire fortune. C'est un homme à i'avancer en peu de t< mps. » Académie, 169i.

NOS VERTUS ET NOS VICES. id

mérite; et c'est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l'ambition aux derniers excès. Je pourrais combattre par pUisieurs raisons cette pensée de se discerner. Je pourrais vous représenter* que c'est ici un siècle de confusion, où toutes choses sont mêlées; qu'il y a un jour arrêté à la fin des siècles pour séparer les bons d'avec les mauvais, et que c'est à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais ajouter encore que c'est en vain qu'on s'efforce de se dislinguer sur la terre, où la mort nous vient bientôt arracher de ces places éminentes, pour nous abîmer avec tous les autres dans le néant commun de la nature; de sorte que les plus faibles, se riant de votre pompe d'un jour et de votre discernement^ imaginaire, vous diront avec le prophète : 0 homme puissant et superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, a vous voilà blessé comme nous, et vous êtes fait semblable à nous. » Et tu vulneratus es sicut et nos, nostrî similis effcctus es~\

Mais sans m'arrêter à ces raisons, je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent de se distinguer^ : celle du vice est honteuse, celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n'est pas assez souple ^ pour ménager la faveur des hommes; et le vice qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt, et ensuite il réussit

1. Je pourrais vous représenter.... C'est ce que Bossuet avait sans doute fait en chaire d'une façon développée dans h; sermon sur l'Ambition, de 1661.

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