‹ Extraits des moralistesChapitre 79 sur 299 · De l'esclavage des biens de ce monde · texte numérisé non relu

De l'esclavage des biens de ce monde

L'abondance, la bonne fortune, la vie délicate et voluptueuses sont comparées souvent dans les saintes Lettres à des fleuves impétueux, qui passent sans s'arrêter, et tombent sans pouvoir soutenir leur propre poids. Mais si la félicité du monde nnite un fleuve dans son inconstance, elle lui ressemble aussi dans sa force; parce qu'en tombant elle nous pousse, et qu'en coulant elle nous tire : « Attendis quia labitur, cave quia trahit, » dit saint Augustin*.

Il faut aujourd'hui, messieurs, vous représenter cet attrait puissant. Venez et ouvrez les yeux, et voyez les liens cachés dans lesquels votre cœur est pris : mais pour comprendre tous les degrés de cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde, contemplez ce que fait en nous l'attache d'un cœur qui les possède, l'attache d'un cœur qui en use, l'attache d'un cœur qui s'y abandonne. 0 quelles chaînes! ô quel esclavage ! Mais disons les choses par ordre.

Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession des biens de la terre rend l'àme plus Hbre et plus dégagée. Par exemple, on se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que

de tous ceux qu'ils voient dans les dignités. Pour eux... que de beaux desseins pour l'État! que de grandes pensées pour l'Eglise! Au milieu de ces beaux desseins et de ces pensées chrétiennes, on s'engage dans l'amour du monde, on prend l'esprit de ce siècle, on devient mondain et ambitieux, et quand on est arrivé au but, il faut attendre les occasions, et ces occasions ont des pieds de plomb, elles n'arrivent jamais... et peu à peu tous ces beaux desseins se perdent et s'évanouissent tous, ainsi qu'un songe. » 1. In Ps. cxxxvi, 3.

l'on n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce quil faut. Ah! c'est alors, disons-nous, que le cœur, qui se resserre dans l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté tout entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu : tous les jours nous nous flattons de cette pensée; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême. Certes, c'est une folie de s'imaginer que les richesses guérissent l'avarice, ni* que cette eau puisse étancher cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde, n'est pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre, à qui tout manque; et je ne m'en étonne pas; car il faut entendre, messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale, mais que chaque petite partie attire une affection particulière : ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux, qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tète chauve, soit qu'on les tire d'une belle tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette; au contraire, qu'elle est, du moins en ceci, et plus captive et plus engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchainent, et un plus grand poids qui l'accable. Te voilà donc, ô homme du monde, attaché à ton propre bien avec un amour

1. Remarquez cet emploi de ni, lors même qu'il n'y a point do nt'gation précédemment exprimée, et que l'idée seule de la proposition principale est négative.

immense. Mais il se croirait pauvre dans son abondance (de même de toutes les autres passions), s'il n'usait de sa bonne fortune. Voyons quel est cet usage; et pour procéder toujours avec ordre, laissons ceux qui s'emportent d'abord aux excès, et considérons un moment les autres qui s'imaginent être modérés, quand ils se donnent de tout leur cœur aux choses permises.

Le mauvais riche de la parabole les doit faire trembler jusqu'au fond de l'âme. Qui n'a ouï remarquer cent fois que le fils de Dieu ne nous parle ni de ses adultères, ni de ses rapines, ni de ses violences? Sa délicatesse et sa bonne chère font une partie si considérable de son crime, que c'est presque le seul désordre qui nous est rapporté dans notre Évangile. « C'est un homme, dit saint Grégoire, qui s'est damné dans les choses permises, parce qu'il s'y est donné tout entier, parce qu'il s'y est laissé aller sans retenue : » tant il est vrai, chrétiens, que ce n'est pas toujours l'objet défendu, mais que c'est fort souvent l'attache qui fait des crimes damnables.

Et certes il est impossible qu'en prenant si peu de soin de se retenir dans les choses qui sont permises, ils ne s'emportent bientôt jusqu'à ne craindre plus de poursuivre celles qui sont ouvertement défendues. Car, chrétiens, qui ne le sait pas? qui ne le sent par expérience notre esprit n'est pas fait de sorte qu'il puisse facilement se donner des bornes. Job l'avait bien connu par exprrience : Pepùji fœdiis cum oculis meis^ : « J'ai fait m, pacte avec mes yeux, de ne penser à aucune bea ii, mortelle. » Voyez qu'il règle la vue pour arrêter 1; pensée. 11 réprime des regards qui pourraient être in no cents, pour arrêter des oensées qui apparenuuent serai ei.

i. Joh, x\xt, 1.

criminelles; ce qui n'est peut-être pas si clairement défendu par la loi de Dieu, il y oblige ses yeux par traité exprès. Pourquoi? parce qu'il sait que, par cet abandon aux choses licites, il se fait dans tout notre cœur un certain épanchement d'une joie mondaine; si bien que l'âme, se laissant aller à tout ce qui lui est permis, commence à s'irriter de ce que quelque chose lui est défendu. Ah! quel état! quel penchant! quelle étrange disposition ! Je vous laisse à penser si une Hberté précipitée jusques au voisinage du vice ne s'emportera pas bientôt jusqu'à la Hcence; si elle ne passera pas bientôt les Hmites, quand il ne lui restera plus qu'une si légère démarche. Sans doute ayant pris sa course avec tant d'ardeur dans cette vaste carrière des choses permises, elle ne pourra plus retenir ses pas; et il lui arrivera infailliblement ce que dit de soi-même le grand saint Paulin : « Je m'emporte au delà de ce que je dois, pendant que je ne prends aucun soin de me modérer en ce que je puis : Qiiod non expediebat admisi, dum non tempero quod Ucebat^. »

Après cela, chrétiens, si Dieu ne fait un miracle, la licence des grandes fortunes n'a plus de limites : Prodiit quasi ex adipe iniqmias eorum^ : « Dans leur graisse, dit le Saint-Esprit, dans leur abondance, il se fait un fonds d'iniquité qui ne s'épuise jamais. » C'est de là que naissent ces péchés régnants, qui ne se contentent pas qu'on les souffre ni même qu'on les excuse, mais qui veulent encore qu'on leur applaudisse'. C'est là qu'on se

i. Epist., XXX, ad Sever., 3.

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