LES NOCES DE CAMPAGNE
Ici finit riiistoire du mariage de Germain, telle qu’il me l’a racontée lui-même, le fin laboureur qu’il est 1 Je te demande pardon, lecteur ami, de n’avoir pas su te la traduire mieux ; car c’est une véritable traduction qu’il faut au langage antique et naïf des paysans de la contrée que je chante (comme on disait jadis) ...
C’était en hiver, aux environs du carnaval, époque de l’année où il est séant et convenable chez nous de faire les noces. Dans l’été on n’a guère le temps, et les travaux d’une ferme ne peuvent souffrir trois jours de retard...
J’étais assis sous le vaste manteau d’une antique cheminée de cuisine, lorsque des coups de pistolet, des hurlements de chiens, et les sons aigus de la cornemuse m’annoncèrent l’approche des fiancés. Bientôt le père et la mère Maurice, Germain et la petite Marie, suivis de Jacques et de sa femme.
GEORGE SAND
des principaux parents respectifs et d'os parrains et marraines des fiancés, firent leur entrée dans la cour.
La petite Marie n’ayant pas encore reçu les cadeaux de noces, appelés livrées^ était vêtue de ce qu’elle avait de mieux dans scs hardes modestes : une robe de gros drap sombre, un fichu blanc à grands ramages de couleurs voyantes, un tablier d'incarnat (i), indienne rouge fort à la mode alors et dédaignée aujourd’hui, une coiffe de mousseline très blanche, et' dans cette forme heureusement conservée, qui rappelle la coiffure d’Anne Boleyn ( 2 ) et d’Agnès Sorel (3j. Elle était fraîche et souriante, point orgueilleuse du tout, quoiqu’il y eût bien de quoi. Germain était grave et attendri auprès d’elle, comme le jeune Jacob saluant Rachel aux citernes de Laban. Toute autre fille eût pris un air d’importance et une tenue de triomphe; car, dans tous les langs, c’est quelque chose que d’être épousée pour ses beaux yeux. Mais les yeux de la jeune fille étaient humides et brillants d’amour; on voyait bien qu’elle était profondément éprise, et qu’elle n’avait point le loisir de s’occuper do l’opinion des autres. Son petit air résolu ne l’avait poinl abandonnée ; mais c^était toute franchise et tout bon vouloir chez elle; rien d’impertinent dans son succès, rien de personnel dans le sentiment de sa force. Je ne vis oneques (4) si gentille fiancée, lorsqu’elle répondait nettement à ses jeunes amies qui lui demandaient si elle était contente : — Dame I bien sûr 1 je ne me plains pas du bon Dieu.
Le père Maurice porta la parole ; il venait faire les compliments et invitations d’usage. 11 attacha d’abord au manteau de la cheminée une branche ,de laurier ornée de rubans; ceci s’appelle Vexploity c’est-à-dire la lettre de faire-part; puis il distribua à chacun des invités une petite croix faite d’un bout de ruban bleu traversé d’un autre bout de ruban rose ; le rose pour la fiancée, le bleu pour l’épouseur; et les invités des deux sexes durent garder ce signe pour en orner les uns leur cornette, les autres leur boutonnière le jour de la noce. C’est la lettre d’admission, la carte d’entrée.
Alors le père Maurice prononça son compliment. 11 invitait le maître de là maison et toute sa compagnie, c’està-dire tous ses enfants, tous ses parents, tous ses amis et
(1) Incarnai^ adj. (couleur est sous-entendu), rouge (Berry). — (2) Anne de Boleijn (1507-1536), reine d’Angleterre, fût la seconde femme de Henri VÎII après son divorce avec Catherine d’Aragon. On l’accusa de trahison ; elle fut décapitée. — (3) Agnèii Borel (1422-1450), favorite de Charles VII. Ce fut une femme remarquable par son intelligence. Son père, Jean Sorel ou Sureau, était homme de robe ; toute jeune elle fut attachée à la cour de Lorraine et élevée avec Isabelle qui devint la femme de René d’Anjou. — (4.) Oneques, donc (vieilli). '
LA MARE AU DIABLE
tous scs serviteurs, à la bénédiction, au festin, à la divertissance (i), à la dansière ( 2 ) et à tout ce qui s''en suit. Il ne manqua pas de dire : — Je viens vous faire Vhonneur de vous semondre (3). Locution très juste, bien qu’elle nous paraisse un contre-sens, puisqu’elle exprime l’idée de rendre les honneurs à ceux qu’on en juge dignes...
La veille du mariage, eut lieu la cérémonie des livrées. Vers deux iieures de l’après-midi, le vornem.useux et le vielleux arrivèrent. On dansa sur la pelouse. Chez la Guilleüe une douzaine.de jeunes filles et autant de jeunes gens se réunirent avec (juelques ferhmes Agées ; ils s'adjoignirent le chanvreiir. Celui-ci est de toutes les cérémonies ; il est en général « disert et beau parleur ».