FRANÇOIS LE CHAMPI
qu’à i*egarder en moi, et j’y vois une chose; c’est que, quand même je souffrirais la faim, la soif, le chaud et le froid, et que par-dessus le marché je serais battu à mort tous les jours, et qu’ensuile je n’eusse pour me reposer qu’un fagot d’épines ou un tas de pierres, eh bienl... comprenez-vous ?
— Je crois que oui, mon François; tu ne te trouverais pas malheureux de tout ce mal-Ià, pourvu que ton cœur fût en paix avec le bon Dieu ?
— Il y a ça d’abord, et ça va sans dire. Mais moi je voulais dire autre chose.
— Je n’y suis point, et je vois que tu es devenu plus malin que moi.
— Non, je ne suis pas malin. Je dis que je souffrirais toutes les peines que peut avoir un homme vivant vie mortelle, et que je serais encore content en pensant que Madeleine Blanchet a de l’amitié pour moi. Et c’est pour ça que je disais tout à l’heure que si vous pensiez de même» vous diriez : François m’aime tant que je suis contente d’êlre au monde.
— Tiens! tu as raison, mon pauvre cher enfant, répondit Madeleine, et les choses que tu me dis me donnent des fois comme une envie de pleurer. Oui, de vrai, ton amitié pour moi est un des biens de ma vie, et le meilleur peut-être, après... non, je veux dire avec celui de mon Jeannie. Comme tu es plus avancé en âge, tu comprends mieux ce que je te dis, et tu sais mieux me dire aussi ce que tu penses. Je te certifie que jè ne m’ennuie jamais avec vous deux, et que je ne demande au bon Dieu qu’une chose à présent, c’est de pouvoir rester longtemps comme nous voilà, en famille, sans nous séparer.
— Sans nous séparer, je le crois bien I dît François ; j’aimerais mieux être coupé par morceaux que de vous quitter. Qui est-ce qui m’aimerait comme vous m’avez aimé ? Qui est-ce qui se mettrait en danger d’être maltraitée pour un pauvre champi et qui l’appellerait son enfant, son cher fils ? car vous m’appelez bien souvent, presque toujours comme ça, et mêmement vous me dîtes souvent, quand nous sommes seuls : Appelle-moi ma mère et non pas toujours madame Blanchet. Et moi je n’ose pas, parce que j’ai trop peur de m’y aefeoutumer et de lâcher ce mot-là devant le monde.
— Eh bien, quand même ?
— Oh ! quand même ! on vous le reprocherait, et moi je ne veux pas qu’on vous ennuie à cause de moi. Je ne suis pas fier, allez I je it’aî pas besoin qu’on sache que vous m’avez relevé de mon état de champi. Je suis bien assez heureux de savoir, à moi tout seul, que j’ai une mère dont
GEORGE SANI
je suis l’enfant I Ah! il ne faut pas que vous mouriez, madame Blanchet, surajouta le pauvre François en la regardant d’un air triste, car il avait depuis quelque temps des idées de malheur : si je vous perdais, je n’aurais plus personne sur la terre, car vous iriez pour sûr dans le paradis du bon Dieu, et moi je ne sais pas si je suis assez méritant pour avoir la récompense d’y aller avec vous.
François avait dans tout ce qu’il disait et dans tout ce qu’il pensait comme un avertissement de quelque gros malheur, et, à quelque temps de là, ce malheur tomba sur lui...
Le Ghampi était devenu garçon de moulin. Il entrait dans ses dix-sept ans, et il était très beau. Un jour ciu’il était allé à la foire de St-Denis-de-Jouet pour les affaires de son patron, la Sévère, l’amie de Blanchet, voulut revenir en croupe avec lui ; il se trouvait dans l’impossibilité de refuser. Pendant le voyage elle lui fit mille agaceries que le Ghampi ne comprit pas d’abord. Mais à la fin il vit nien que cette méchante femme cherchait à le détourner du bon chemin. Aussi lui répondit-il froidement.
La Sévère, furieuse de se voir dédaignée par le Ghampi, l’accusa auprès de Hlanchet d’avoir voulu lui faire des avances, et le fit passer pour un mauvais sujet. Le meunier, soupçonneux, prit en haine François, et exigea de Madeleine qu’elle le mît à la porte. La bravé et honnête femme n’hésita pas à obéir. Elle eut bien de la peine à faire entendre au Ghampi qu’il devait la quitter. Le désespoir du pauvre enfant était touchant, et bien douloureux pour la meunière.
On était à la Saint-Jean ; il se rendit à la loue et trouva à se placer dans le pays d’Aigurande, chez Jean Vertaud, cultivateur qui avait un bon moulin. Il le servit avec dévouement, et se fit aimer tant et si bien, que la fille de son patron, qui était bonne, honnête et riche, désirait fort l’obtenir pour mari ; mais au moment où le père faisait des propositions au Ghampi, celui-ci apprit que Gadet Blanchet venait de mourir après avoir mangé la pins grande partie de son bien, laissant sa veuve dans une situation extrêmement difficile. Le Ghampi n’hésita pas, il partit sur-le-champ pour le moulin du Cormouer. Il avait mis ses gages de côté et de plus, par l’entremise du curé de la paroisse, il venait de recevoir quatre mille francs de la part de sa mère. Gelle-ci, pour des motifs que l’histoire ne dit pas, voulait rester inconnue. Il arriva en grande hâte chez sa bienfaitrice, la trouva au lit, bien affaiblie par les soins donnés à son mari. Elle reconnut cependant le champi et éprouva un grand soulagement. Gelui-ci s'occupa immédiatement des affaires; du moulin d’abord, puis des questions d’intérêt qui étaient excessivement embrouillées ; il rétablit la fortune de Madeleine et de Jeannie. Puis le roman se termine par le mariage inattendu du Ghampi et de sa bienfaitrice ; cet événement gâte celte œuvre si poétique et si délicieuse dans l’ensemble de ses parties.
LA PETITE FADETTE
Le père Barbeau de la Cosse n’était pas mal dans ses affaires, à preuve (i) qu’il était du conseil municipal de sa commune. Il avait deux champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit par-dessus le marché. Il cueillait dans ses prés du foin à plein charrois, et, sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était un peu ennuyé par le jonc ( 2 ), c’était du fourrage connu dans l’endroit pour être de première qualité.
La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de six journaux. Enfin il avait, derrière sa grange, un beau verger, que nous appelons chez nous une ouche (3), où le fruit abondait tant en prunes qu’en guignes, en poires et en coimes. Mômement les noyers de ses bordures ( 4 ) étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux entours (5).
Le père Barbeau était un homme de bon courage, pas méchant, et très porté pour sa famille, sans être injuste à ses voisins et paroissiens ( 6 ).
II avait déjà trois enfants, quand la mère Barbeau, voyant sans doute qu’elle avait assez de bien pour cinq, et qu’il fallait se dépêcher, parce que l’âge lui venait, s’avisa de lui en donner deux à la fois, deux beaux garçons ; et, comme ils étaient si pareils qu’on ne pouvait presque pas les distingucr l’un de l’autre, on reconnut bien vite que c’étaient deux bessons ( 7 ), c’est-à-dire deux jumeaux d’une parfaite ressemblance.
La mère Sagette, qui les reçut dans son tablier comme
(1)/1 preuve r/z/c, ce qui prouve, c’est que... la preuve en est... JBerry). — (2) Enniii/e par le jonc, métaphore habituelle chez les paysans. — (3) Ouche, terrain de qualité supérieure situé près de la maison et d’ordinaire cultivé en jardin (Berry). - (4) Ihu durc, haies qui entourent
une propriété. — (5) Lea enlours, espace qui est autour, à peu de distance. — (6) Paroissiens, ceux qui font partie de la même paroisse Berry). — (7) Besson, se prononce b’son (Berry).
GEORGE SAND
ils venaient au monde, n’oublîa pas de faire au premier né une petite croix sur le bras avec son aîpruille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un collier peut se confondre et faire perdre le droit d’aînesse. Quand l’enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque uni ne puisse jamais s’effacer: 5 quoi l’on ne manqua pas. L’aîné fut nommé Sylvain, dont on fit bientôt Sylvinet, pour le dîstinfrner de son frère aîné, qui lui avait servi de parrain : et le cadet fut appelé Landry, nom qu’il crardn comme il l’avait reçu au baptême, parce que son oncle, cfui était son parrain, avait crardé de son jeune â^è la coutume d’être appelé Landrîcbe.
Le père Barbeau fut un peu étonné, quand il revint du marché, de voir deux petites têtes dans le berceau. « Oh t oh! fit-il, voilé un berceau qui est trop étroit. Demain matin, il me faudra l’asrrandir. » Tl était un peu menuisier de ses mains Jj). sans avoir appris, et il avait fait la moitié de se« meubles. Tl ne s’étonna pas autrement et alla soisrner sa femme, qui but un jrrand verre de vin chaud, et ne s’en porta que mieux. — Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que ça doit me donner du coura£re. Voilé deux enfants de plus é nourrir, dont nous n’avions pas absolument besoin ; ça veut dire, au’il ne faut pas que je me repose de cultiver nos terres et d’élever nos bestiaux. Sois tranquille : on travaillera : mais ne m’en donne pas trois la prochaine fois, car ça serait trop.
La mère Barbeau se prit é pleurer, dont ( 2 ) le père Barbeau se mît fort en peine. — Bellement, bellement, dît-il. il ne faut pas te chaqrîner, ma bonne femme. Ce n’est pas par manière de reproche que je t’ai dît cela, mais par manrère de remerciement, bien au contraire. Ces deux^ enfants-lé sont beaux et bien faits; ils n’ont point de défauts sur le corps, et j’en suis content.
— Alas 1 mon Dieu, dit la .femme, le sais bien que vous ne me le reprochez pas, notre maître (3); mais moi j’ai du souci, parce qu’on m’a dit qu’il n’y avait rien de plus chanceux et de plus malaisé é élevé que des bessons. îls se font tort l’un é l’autre, et, presque toujours, il faut qu’un des deux périsse pour que l’autre se porte bien.
— Ouî-da ! dît le père : est-ce la vérité ? Tant qu’é moi (4), ce sont les premiers bessons que je vois. Le cas n’est point fréquent. Mais voici la mère Saqette qui a de la connaissance (5) lé-dessus, et qui^ va nous dire ce qui en est...
(1) Tournure latine. — ^2) L’antécédent ce était souvent supprimé dans l’ancienne lan{?ue. — (3) iVofre maître, expression berrichonne. — (4) Tant qu'à moi, quant à moi (Berry). — (5) Aooir la connaissance, avoir la science médicale (Berry).
LA PETITE FADETTE 8J
La mère Sagetle aflirma que les bessons ètaieiiL si bien CO nier niés, si êgalemeiiL forts qu’ils vivraient tous deux.
' — Je n’ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits perdreaux sortant de l’œuf; c’est si gentil et si semblable, qu’il n’y a que la mère-perdrix qiii les reconnaisse.
— A la bonne heure 1 fit le père Barbeau en se grattant la tôle; j’ai ouï dire que les bessons prenaient tant d’amitié l’un pour l’autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, et qu’un des deux, tout au moins, se laissait consumer par le chagrin, jusqu’à en mourir.
— C’est la vraie vérité, dit la mèrs Sîigette ; mais écoutez ce qu’une femme d’expérience va vous dire. Ne le mettez pas en oubliance (i) ; car, dans le temps.où vos enfants seront en âge de vous quitter, je ne serai peut-être plus de ce monde pour vous conseiller. Faites attention, dès que vos bessons commenceront à se reconnaître, de ne pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l’un au travail péndant que l’autre gardera la maison. Quand l’un ira pêcher, envoyez l’autre à la chasse; quand l’un gardera les moutons, que l’autre aille voir les bœufs au pacage ( 2 ) ; quand vous donnerez à l’un du vin à boire, donnez à l’autre un verre d’eau, et réciproquement. Ne les grondez point ou ne les corrigez point tous les deux en même temps ; ne les habillez pas de même; quand l’un aura un chapeau, que l’autre ait une casquette, et que surtout leurs blouses ne soient pas du même bleu. Enfin, par tous les moyens que vous pourrez imaginer, einpêchcz-les de se confondre l’un avec l’autre et de s’accoutumer à ne pas se passer l’un de l’autre. Ce que je vous dis là, j’ai grand’peur que vous ne le mettiez dans l’oreille du chat (3) ; mais si vous ne le faites pas, vous vous en repentirez grandement un jour.
La mère Sagette parlait d’or et on la crut. On lui promit de faire comme elle disait, et on lui fit un beau présent avant de la renvoyer. Puis comme elle avait bien recommandé que les bessons ne fussent point nourris du même lait, on s’enquit vilement d’une nourrice.
Après avoir discuté le prix avec une nourrice, la mère Barbeau lit comprendre à son mari qu’ils avaient tout avantage à garder leurs deux bessons : il valait mieux qu’ils s’aiment trop que de voir l’un des deux moins bien soigné. En conséquence les deux enfants furent nourris par leur mère et élevés ensemble. « Ils croissaient à plaisir tout le monde les admirait pour leur gentillesse et leur bonne mine. Landry était plus gai, plus courageux, Sylvinel plus amileiix^ plus fin. On l’aimait autant que son cadèt. En se développant ils
(1) Oubliance (vieux), tendance à oublier.-— (2) lieu depAture.
— (3) Mettre dans Voreilte du chai signifie oublier (Berry;.
CEORGE SAND
prirent les mômes goûts, et ils ne pouvaient se quitter. Quand ils eurent fait leur première communion, le père Barbeau songea à les mettre en condition; ce fut un chagrin pour eux et pour leur mère. Le père Gaillaud ayant demandé à son voisin un des bessons, Landry, le plus décidé des deux, s’olTrit, non sans avoir tiré à la courte paille pour s’assurer de la volonté du sort. Le moment de la séparation arriva, et le père Gaillaud fut heureux d^avoir le plus fort et le plus courageux des deux enfants. Les fermes étant à proximité, les deux bessons pouvaient se voir souvent. Aussi Landry prenait-il son parti ; mais Sylvinet était de plus en plus trfste et chagrin. La jalousie même entrait dans son cœur en voyant que Landry s’intéressait à autre chose qu’à l’affection de sonbesson ; fl finit môme par contrister son frère en quittant la maison, le Jour où celui-ci venait à la Bessonnière. Où étaitil allé ? on l’ignorait. La mère Barbeau craignait même qu’il ne se fût jeté de dépit dans la rivière.
Cette idée, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se détruire, passa de la tête de la mère dans celle de Landry aussi aisément qu’une mouche dans une toile d’araignée, et il se mit vivement à la recherche de son frère. Il avait bien du chagrin tout en courant, et il se disait : — Peutêtre que ma mère avait raison autrefois de me reprocher mon cœur dur. Mais, à cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien bien malade pour faire toute cette peine à notre pauvre mère et à moi.
Il courut de tous côtés sans le trouver, l’appelant sans qu’il lui répondît, le demandant à tout le monde, sans qu’on pût lui en donner nouvelles (i). Enfin il se trouva au droit du pré de la Joncière, et il y entra, parce qu’il se souvint qu’il y avait par là un endroit que Sylvinet affectionnait. C’était une grande coupure que la rivière avait faite dans les terres en déracinant deux ou trois vergnes qui étaient restés en travers de l’eau, les racines en l’air. Le père Barbeau n’avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifiés parce que, de la manière qu’ils étaient tombés, ils retenaient encore les terres qui restaient prises en gros cessons ( 2 ) dans leurs racines, et cela bien à propos; car l’eau faisait tous les hivers beaucoup de dégâts dans sa joncière (3) et chaque année lui mangeait un morceau de son pré.
(1) Donner nouvelles. Cf. p. 72. — (2) Cossons signifie ici motte de terre ; en Berry, cosson veut généralement dire petit morceau de bois, diminutif de cosse, bûche. — (3) Joncière, lieu couvert de joncs (Berry).
LA PETITE F A dette
So
Landry approcha donc de la coupure, car son frère et lui avaient la coutume d’appeler, comme cela cet endroit de leur joncière...
Mais Landry eut beau appeler et chercher, il se trouva tout seul dans la coupure. Comme c’était un garçon qui faisait toujours bien les choses et s’avisait de tout ce qui. est à propos, il examina toutes les rives pour voir s’il n’y trouverait pas quelque marque de pied, ou quelque petit éboulement de terre qui n’eût point coutume d’y être. C’est une recherche bien triste et aussi bien embarrassante, car il y avait environ un mois que Landry n’avait vu l’endroit, et il avait beau le connaître comme on connaît sa main, il ne se pouvait faire qu’il n’y eût toujours quelque petit changement. Toute la rive droite était gazonnée, et mlmement, dans tout le fond de la coupure, le jonc et la prêle avaient poussé si dru dans le sable, qu’on ne pouvait voir un coin grand comme le pied pour y chercher une empreinte. Cependant, à force de tourner et de retourner, Landry trouva dans un fond la piste du chien, et même un endroit d’herbes foulées, comme si Finot ou tout autre chien de sa taille s’y fût couché en rond.
Cela lui donna bien à penser, et il alla encore examiner la berge de l’eau. Il s’imagina trouver une déchirure toute fraîche, comme si une personne l’avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant glisser, et quqique la chose ne fût point claire... il se mit si fort en peine, que ses jambes lui manquaient, et qu’il se jeta sur ses genoux, comme pour se recommander à Dieu...
Et, pendant ce temps-là, la rivière coulait bien tranquillement, frétillant sur ses branches qui pendaient et trempaient le long des rives, et s’en allient dans les terres, avec un petit bruit, comme quelqu’un qui rit en sourdine.
Le pauvre Landry se laissa gagner et surmonter par son idée de malheur, si fort qu’il en perdait l’esprit, et que, d’une petite apparence qui pouvait bien ne rien présager, il se faisait une affaire à désespérer du bon Dieu.
— Cette méchante rivière qui ne dit mot, pensait-il, et qui me laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frère, est justement là au plus creux, et il est tombé tant de cosses d’arbres depuis le temps qu’elle ruine le pré, que si on y entrait on ne pourrait jamais s’en retirer. Mon Dieu I faut-il que mon pauvre besson soit peut-être là, tout au fond de l’eau, couché à deux pas de moi, sans que je puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux, quand même j’essaierais d’y descendre!
* Là-dessus il se mît à pleurer son frère et à lui faire des reproches ; et jamais de sa vie il n’avait eu un pareil chagrin.
ORORGE SAM)
Enfin ridée lui vînt d’aller consulter une femme veuve, qu’on appelait la mère Fadcl, et qui demeurait tout au bout de la Joncière, rasibus (i) du chemin qui descend au gué. Cette femme qui n’avait ni terre ni avoir autre que son petit jardin et sa petite maison, ne cherchait pourtant point son pain, à cause de beaucoup de connaissance ( 2 ) qu’elle avait sur les maux et les dommages du monde, et, de tous côtés, on venait la consulter. Elle pansait du secret, c’est comme qui dirait qu’au moyen du secret (3), elle guérissait les blessures, foulures et autres estropisons (4). Elle s’en faisait bien un peu accroire, car elle vous ôtait des maladies que vous n’aviez jamais eues, telles que le décrocliement de l’estomac ou la chute de la toile du ventre (5), et pour ma part, je n’ai jamais ajouté foi entière h tous ces accidentslà, non plus que je n’accorde grande croyance à ce qu’on disait d’elle, qu’elle pouvait faire passer le lait d’une bonne vache dans le corps d’une mauvaise, tant vieille et mal nourrie fut-elle.
Mais pour ce qui est des bons remèdes qu’elle connaissait et qu’elle appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons sanglaçure; pour les emplâtres souverains qu’elle mettait sur les coupures et brûlures: pour les boissons qu’elle composait à l’encontre de (6) la fièvre, il n’est point douteux qu’elle gagnait bien son argent et qu’elle a guéri nombre de malades que les médecins auraient fait mourir si l’on avait essayé de leurs remèdes. Du moins elle le disait, et ceux qu’elle avait sauvés aimaient mieux la croire que de s’y risquer.
Comme, dans la campagne, on n’est jamais savant sans être quelque peu sorcier, beaucoup pensaient que la mère Fadet en savait encore plus long qu’elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de ^jouvoîr faire retrouver les choses perdues, mémement les personnes; enfin, de ce qu’elle avait beaucoup d’esprit et de raisonnement pour vous aider à sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on inférait qu’elle pouvait en faire d’autres qui ne le sont pas.
Comme les enfants écoutent volontiers toutes sortes d’hîstoîres, Landry avait ouï dire à la Friche, où le monde est notoirement crédule et plus simple qu’à la Cosse, que la mère Fadet, au moyen d’une certaine graine qu’eHe jetait sur l’eau en disant des paroles, pouvait faire retrouver le corps d’une personne noyée. La graine surnageait et coulait le long de l’eau, et, là où on la voyait s’arrêter, on était
(1) /iasihns (pop\\\.), au ras (lîcrry'. — (2) Connaifisnncc. Cf. p. 87. — (3) Lr xccrcf se transmet de père en fils, de mère en fille et ne doit jamais être vendu. — (D Kslropison. Ce mot, suffisamment défini par G. Sand, est encore employé en Berry par cfuelques vieilles femmes. — (5) Maladies dont on entend souvent parler en Berry. — (6) A l'enconfre f/e, h l’opposé ; ici : contre.
LA PETITE FADETTE ^ QJ
sûr de reüouver le pauvre corps, il y en a beaucoup qui pensent que le pain bénit a la môme vertu, et il n’est guère de moulins où on n’en conserve toujours à cet effet. Mais Landry n’en avait point, la mère Fadet demeurait tout à côté de la Joncière, et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement. •
Le voilà donc de courir jusqu’à la demeurance (i) de la mère Fadet et de lui conter sa peine en la priant de venir jusqu’à la coupure avec lui, pour essayer par son secret de lui faire retrouver son frère, vivant ou mort.
Mais la mère Fadet, qui n’aimait point à se voir outrepassée de sa réputation, et qui n’exposait pas volontiers son talent pour rien, se gaussa de lui et le renvoya même durement...
Landry, qui était un peu fier de son naturel, se serait peut-être plaint ou fâché dans un autre moment : mais il était si accablé qu’il ne dit mot et s’en retourna du côte de la coupure, décidé à se mettre à l’eau, bien qu’il ne sût encore plonger ni nager. Mais, comme il marchait la tête basse et les yeux fichés en terre, il sentit quelqu’un qui lui tapait l’épaule, et se retournant il vit la petite fille de la mère Fadet, qu’on appelait dans le pays la petite Fadette, autant pour ce que c’était son nom de famille que pour ce qu’on voulait qu’elle fût un peu sorcière aussi. Vous savez tous que le fadet ou le farfadet, qu’en d’autres endroits on appelle aussi le follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du lutin, chacun en la Voyant s’imaginait voir le follet, tant elle était petite, maigre, ébouriffée et hardie. C’était un enfant très causeur et très moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge et noir comme un grelet...
Adoneques (3) le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuyé du coup qu’il venait de recevoir à l’épaule, vit la petite Fadette, et, pas loin derrière elle, Jeanet le sauteriot (4), qui la suivait en dopant, vu qu’il était ébiganché (5) et mal jambé (6) de naissance.
D’abord Landry voulut ne pas faire attention et continuer
(1) Demeurance, demeure, habitation (Berry\ — (2) Pour ce que, parce que (vieilli). — (3) Adoneques (vieux), donc. — (4) Sauleriot, petite sauterelle ^Berryl. — (5) Ebiganché, dég:ing;andé, boiteux (Berry). — (6) Mal Jambe, avoir les jambes mal faites (Berry).
r.EOROF SANT)
son chemin, car il n’élait pas en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en récidivant sur son autre épaule : — Au loup I au loup I Le vilain besson, moitié de gars qui a perdu son autre moitié.
Là-dessus Landry, qui n’était pas plus en train d’être insulté que d’êlre taquiné, se retourna derechef et allongea à la petite Fadette un coup de poing qu’elle eût bien senti si elle ne l’eût esquivé, car le besson allait sur ses quinze ans, et il n’était pas manchot : et elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu’on ne lui en eût pas donné douze, et qu’à la voir on eût cru qu’elle allait se casser, pour peu qu’on y touchât...
— Méchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colère, il faut que tu n’aies pas de cœur pour venir agacer un quelqu’un qui est dans la peine comme j’y suis. Il y a longtemps que tu veux m’émalicer (i) en m’appelant moitié de garçon. J’ai bien envie aujourd’hui de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si, à vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.
— Oui-da, le beau besson de la Bessonnière, seigneur de la Joncière au bord de la rivière, répondit la petite Fadette en ricanant toiyours, vous êtes bien sot de vous mettre mal avec moi qui venais vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire où vous le retrouverez.
— Ça, c’est différent, reprit Landry en s’apaisant bien vite ; si tu le sais, Fadette, dis-le-moi, et j’en serai content.
— Il n’y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous contenter à cette heure, répliqua encore la petite fille. Vous m’avez dit des sottises, et vous m’auriez frappée si vous n’étiez pas si lourd et si pôlu ( 2 ). Cherchezle donc tout seul, votre imbriaque (3) de besson, puisque vous êtes si savant pour le retrouver.
— Je suis bien sot de t’écouter, méchante fille, dit alors Landry en lui tournant le dos et en se remettant à marcher. Tu ne sais pas plus que moi où est mon frère, et tu n’es pas plus savante là-dessus que ta grand’mère, qui est une vieille menteuse et une pas grand’chose.
Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait réussi à la rattraper et à se pendre à son mauvais jupon tout cendroux (4), se mit à suivre Landry, toujours ricanant et toujours lui disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que Landry ne pouvant se débarrasser d’elle, et s’imaginant que, par quelque sorcellerie, sa grand’mère ou peut-être elle-même, par quelque
(1) EmaUcer, impatienter, irriter, fâcher (Berry). — (2) Pôlu, empoté. — (3) Imbriaque, sot, ébété comme un homme ivre (Berry). — (4) Cendroux, couleur de cendre, sali par la cendre (Berry).