I.A PETITE TAPETTE
accointance avec le follet de la rivière, l’empêcheraient de retrouver Sylvinet, prit son parti de tirer en sus (i) de la Joncière et de s’en revenir à la maison.
La petite Fadette le suivit jusqu’au sautoir ( 2 ) du pré, et là, quand il l’eut descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui cria : — Adieu donc, le beau besson sans cœur, qui laisse son frère derrière lui. Tu auras beau l’attendre pour souper, tu ne le verras pas d’aujourd’hui ni de demain non plus ; car là où il est, il ne bouge non plus qu’une pauvre pierre, et voilà l’orage qui vient. 11 y aura des arbres dans la rivière encore cette nuit, et la rivière emportera Sylvinet si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouveras.
Toutes ces mauvaises paroles, que Landry écoutait quasi malgré lui, lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n’y croyait pas absolument, mais enfin la famille Fadet était réputée avoir tel entendement (3) avec le diable, qu’on ne pouvait pas être bien assuré qu’il n’en fût rien.
— Allons, Fanchon, dit Landry en s’arrêtant, veux-tu, oui ou non, me laisser tranquille, ou me dire, si, de vrai, l u sais quelque chose de mon frère ?
— Et qu’est-ce que lu me donneras si, avant que la pluie ait commencé de tomber, je te le fais retrouver ? dit la Fadette en se dressant debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle voulait s’envoler...
— Fanchon, lui dit-il, je me rends à toi, si tu -me rends mon frère. Tu l’as peut-être vu ; lu sais peut-être bien où il est. Sois bonne fille. Je ne sais pas quel amusement tu peux trouver dans ma peine. Montre-moi ton bon cœur, et je croirai que tu vaux mieux que ton air et tes paroles.
— Et pourquoi serais-je,bonne fille pour toi? reprit-elle, quand tu me traites de méchante sans que je t’aie jamais fait de mal I pourquoi aurais-je bon cœur pour deux bessons qui sont fiers comme deux coqs, et qui ne m’ont jamais montré la plus petite amitié?
— Allons, Fadette, reprit Landry, tu veux que je le^ promette quelque chose ; dis-moi vite de quoi lu as envie, et je te le donnerai. Veux-tu mon couteau neuf?...
La Fadetle voulait mieux que cela ; cependant, ne sachant ce qu’elle pourrait obtenir, elle ne prit aucune décision et demanda au besson de se tenir prêt le jour où elle lui demanderait une chose « qui serait à son commandement et qu’il ferait sans .tarder ».
(1) En sus, au-dessus (Berry). — (2) Sciuloir, petite barrière dans un champ, un pré que l’on peut facilement escalader (Berry). — (3) Entendement, connivence, complicité.
GEORGE SAND
— A la bonne heure 1 Fadette, c’est promis, c’est signe, dit Landry en lui tapant dans la main.
— Allons I dit-elle d’un air tout fier et tout content, retourne de ce pas au bord de la rivière; descends-la jusqu’à ce que tu entendes bêler ; et où tu verras un agneau bureau (i), tu verras aussitôt ton frère : si cela n’arrive pas comme je te le dis, je te tiens quitte de ta parole.
Landry courut d’une haleine jusqu’au bas de la Joncière ; il la suivit jusqu’à la coupure, et là, il allait passer outre sans y descendre, parce qu’il avait assez questionné l’endroit ( 2 ) pour être assuré que Sylvinet n’y était point ; mais, comme il allait s’en éloigner, il entendit bêler un agneau.
— Dieu de mon âme, pensa-t-il, cette fille m’a annoncé la chose; j’entends l’agneau, mon frère est là. Mais s’il est mort ou vivant, je ne peux le savoir.
Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frère n’y était point; mais, en suivant le fil de l’eau, à dix pas de là, et toujours entendant l’agneau bêler, Landry vit sur l’autre rive son frère assis, avec un petit agneau qu’il tenait dans sa blouse, et qui, pour de vrai, était bureau de couleur depuis le bout du nez jusqu’au bout de la queue...
Landry et Sylvinet arrivèrent à la maison, à la grande satisfaction de leurs parents. Cette aventure, dont Sylvinet avait du repentir, sembla le corriger un peu et il se montra plus sagp le reste de l’année. Landry, de son côté, s’il eut quelque souci de la promesse faite'à la petite Fadette, sembla l’oublier ensuite, au point ou’ayant rencontré le grelet dans un chemin creux, il affecta de regarder quelque ahose pour éviter de lui dire bonjour; la Fadette ne parut pas s’en apercevoir. Ces rencontres se renouvelèrent sans mot dire, mais la grelet regardait maintenant Landry avec un air méprisant. Celui-ci se montrait de plus en plus fier vis-à-vis d’elle.
La Saint-Jean, cependant, était arrivée et le père Barbeau consentit à laisser son fils au père Caillaud pour une année encore. Quelques mois plus tard, à.l’occasion de la fête patronale du bourg de la Cosse, la Saint-Andoche, le père Caplaud avait donné à Landry la permission d’aller coucher la veille à la Bessonnière. Le jeune homme n’avait peur de rien dans le jour, mais la nuit il devenait craintif, sachant que les sorcières < t les follets se donnaient libre carrière à cause des brouillards. Il devait passer la rivière tout proche de la maison de la petite Fadette.
Quand il fut au droit du gué des Roulettes (3), qu’on appelle de cette manière à cause des cailloux ronds qui s’y
(1) Bureau^ brun, marron (Berry). — (2) Queslionner Venrlroily métaphore courante en Berry. — (3) Le gué des Roulettes existe où l’a placé G. Sand.
LA PETITE FADETTE
trouvent en grande quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait y avoir de l’eau jusqu’audessus de la cheville du pied, et il fît bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est établi en biaisant, et qu’à droite comhae à gauche il y a de mauvais trous. Landry connaissait si bien le gué qu’il ne pouvait guère s’y tromper...
Et puis la petite clarté qui sortait de la maison delà mère Fadet guidait pour passer le gué. Cependant le besson se trouva avoir de l’eau jusqu’au-dessus du genou.