‹ Extraits des romans champêtresChapitre 31 sur 37 · XII · texte numérisé non relu

XII

— Il faut, pensa Landry, que j’aie pris le faux chemin de la charrière (i), car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la Fadette, qui devrait être sur ma gauche.

Il remonta le chemin jusqu’à la Croix-au-Lièvre ( 2 ), et il en fît le tour les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon chemin et revint jouxte (3) à la rivière...

Il n’osa pas faire plus dg trois pas dans le gué, car la lumière avait changé de place. II revint sur ses pas. reprit le gué dans un autre sens, mais il eut de l’eau jusqu’à la cein-. ture.

Il fît bien de s’arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en avait jusqu’aux épaules. L’eau était bien froide, et il resta un moment à se demander s’il reviendrait sur ses pas ; car la lumière lui paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer, courir, sautiller, repasser d’une rive à l’autre, et finalement se montrer double en se mirant dans l’eau, où elle se tenait cortime un oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine (4).

Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï dire qu’il n’y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce feu-là; qu’il se faisait un jeu d’égarer ceux qui le regardent et de les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en se moquant de leur angoisse.

(1) Charrière, passap^e pour une charrette (Berry). — (2) Cette croix existait autrefois. — Jouxte à, prép., proche Le verbe joûter, très berrichon, sig'nifie être limitrophe, toucher. — (4) Pétrole de résine ou pélrelley sorte de bougie préparée avec de la résine.

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Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l’herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire, C’clait vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt il filait comme un martinpêcheur, et tantôt il disparaissait tout à fait. Et, d’autres fois, il devenait gros comme la tête d’un bœuf, et tout aussitôt menu comme un œil de chat ; et il accourait auprès de Landry, tournait autour de lui si vite, qu’il en était ébloui ; et enfin, voyant qu’il ne voulait pas le suivre, il s’en retournait frétiller dans les roseaux, où il avait l’air de se fâcher et de lui dire des insolences.

Landry n’osait point bouger, car de retourner sur ses pas n’était pas le moyen de faire fuir le follet. On sait qu’il s’obstine à courir après ceux qui courent, et qu’il se met en travers de leur chemin jusqu’à ce qu’il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque mauvaise passe. Il greloL tait de peur et de froid, lorsqu’il entendit derrière lui une petite voix très douce qui chantait :

Fadet, fadet, petit fadet,

Prends ta chandelle et ton cornet ;

J’ai pris ma cape et mon capet ;

Toute follette a son follet.

Et tout aussitôt la petite Fadetle, qui s’apprêtait gaiement à passer l’eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en jurant ni plus ni moins qu’un garçon, et des mieux appris.

— C’est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n’aie pas peur. Je ne te suis pas ennemi.

Il parlait comme cela parce qu’il avait peur d’elle presque autant que du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu’elle faisait une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme un fou devant elle et comme s’il eût été aise de la voir.

— Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu’elle se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni moins qu’à ma grand’mère. Allons, pauvre cœur, la nuit on n’est pas si fier que le jour, et je gage que tu n’oses passer l’eau sans moi.

— Ma foi, j’en sors, dit Landry, et j’ai manqué de m’y noyer. Est-ce que tu vas t’y risquer, Fadetle ? Tu ne crains pas de perdre le gué ?

— Eh 1 pourquoi le perdrais-je ? Mais je vois bien ce qui t’inquiète, répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-

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moi la main, poltron ; le follet n’est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de mal qu’à ceux qui s’en épeurent. J’ai coutume de Je voir, moi, et nous nous connaissons.

Là-dessus, avec plus de force que Landry n’eût supposé qu’etle en avait, elle le tira par le bras et l’amena dans Je gué en courant et en chantant :

J’ai pris ma cape et mon capet,

Toute fadette a son fadet.

Landry n’était guère plus à son aise dans la société de la petite sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux voir le diable sous l’apparence d’un être de sa propre espèce que sous celle d’un feu sournois et si fugace, il ne fît pas de résistance, et il fut tôt rassuré en sentant que la Fadette le conduisait si bien, qu’il marchait à sec surTes cailloux. Mais comme ils marchaient vite, tous les deux et qu’ils ouvraient un courant d’air au feu follet, ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l’appelle le maître d’école de chez nous, qui en sait long sur cette choselà, et qui assure qu’on n’en doit avoir nulle crainte...

xin

— Innocent, lui dit-elle, ce fcu-là ne brûle point et si tu étais assez subtil pour le manier, tu verrais qu’il ne laisse pas seulement sa marque.

— C’est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce que c’est : ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est fait pour chauffer et brûler...

— Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m’en souviendrai toute ma vie. J’étais là comme un fou quand tu m’as trouvé; le follet m’avait vanné et charmé. Jamais je n’aurais passé la rivière, ou bien je n’en serais jamais sortie

— Peut-être bien que tu l’aurais passée sans peine ni danger si tu n’étais pas si sot, répondit la Fadette; je n’aurais jamais cru qu’un grand gars comme toi, qui est dans ses dîx-sept ans, et qui ne tardera pas à avoir de la barbeau menton, fût si aisé à épeurer...

Et là-dessus Landry et la Fadette se firent de mutuels reproches au sujet de ce qui s’était passé auparavant entre eux. Landry avait oublié les services rendus par la Fadette, et ce soir-là, pour tout remerciement, Landry dirait à ses

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parenls : « Sans ce petit guenillon de grelet, j’aurais, ma foi, l)u un bon coup dans la Jivière. )>

Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna lè dos, et marcha du côté de sa maison en chantant ;

Prends ta leçon et ton paquet,

Landry Barbeau le bessonnet.

A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non qu’il fut disposé à aucune sorte d’amitié pour une fille qui paraissait avoir plus d’esprit que de bonté, et dont les vilaines manières ne plaisaient point, même à ceux qui s’en amusaient. Mais il avait le cœur haut et ne voulait point garder un tort sur sa conscience. 11 courut après elle, et la rattrapant par sa cape :

— Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là s’arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne suis pas bien content de moi-mème... Demande-moi donc une chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé de te reprendre.

— Eh bien, dit la Fadette d’une voix claire et sèche, il en sera comme vous le souhaitez, besson Landry... A présent je vous réclame ce que vous m’avez promis, qui est d’obéir à mon commandement, le jour où vous en serez requis. Ce jour-là, ne sera pas plus tard que demain à la Saint-Atidoche, et voici ce que je veux : Vous, me ferez danser trois bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux bourrées après l’Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre journée, depuis que vous serez levé jusqu’à ce que vous soyez couché, vous ne danserez aucune autre bourrée avec n’importe qui, fille ou femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien laides en vous : l’ingratitude, la peur et le manque de parole. Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de l’église.

Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu’à sa maison, tira la corillette (i) et entra si vile que la porte fut poussée et recorillée ( 2 ) avant que le besson eût pu répondre un mot. V

Landry trouva d’abord l’idée de la Fadette si drôle qu’il pensa en rire plus qu’à s’en fâcher...

Cependant, à la réflexion, il comprit que la condition exigée parla Fadette était dure. Elle dansait bien à la vérité, mais

(1) Corülelte^ petit verrou (Berry). — (2) Cor Hier, mettre le verrou (Berry).

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elle paraissait si laide, si peu soii?née, si mal mise, que les garçons avaient honte de danser avec elle. Question plus grave encore, n’avait-il pas promis trois bourrées à la belle Madelon, pour laquelle il scniait de l’inclination, et que ses parents auraient aimé lui voir époiiSfT ! Toule sa nuit se passa en mauvais rêves ; il ne vit que follets l’égarant sur sa route, il n’entendit que des mots comme « grelet,"fadçt, capet, follet, bessonnet, Sylvinet ». Fatigué, le lendemain il s’assoupit pendant la messe, mais à la porte de l’église,, il trouva la petite Fadetle qui l'altendait de pied ferme ; elle lui réclama son tour de danse à l’exclusion de Madelon: Landry s’exécuta ; elle dansait à ravir; jamais on n’ayait vu une bourrée si bien enlevée, mais quel accoutrement I

Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu d’être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle moderdu pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons (i) Iden larges et laien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne ( 2 ) retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait Tair de sa grand’mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un petit cou mince comme un béton. Son cotillon de droguet était trop court de deux mains ; et, comme elle avait grandi beaucoup dans l’année, scs bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de scs manches comme deux pattes d’araiielle (3). Elle avait cependant un tablier d’incarnat (A) dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère, et dont elle n’avait point songé à retirer la bavousette (5), que, depuis plus de dix ans, les jeunesses (6) ne portent plus. Car,elle n’était point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne l’était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure, et n’aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l’air d’une vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui n’était point commandée par la misère, mais par l’avarice de sa grand’mère, et le manque de goût de la petite-fille...

Sylvinet était cpntristé de voir son Besson s’enticher de celle vilaine Fadetle : il la dédnignail plus encore que h'andry. La belle Madelon, froissée d’ètre délaissée par son ami,

(1) Orenfon.s\ partie de la coiffe qui pend sur les oreilles, qu’oil relève sur le sommet de la tête avec des épiipîles (Berry). — (2) Caijenne, espèce de calotte piquée qui sert de charpente à la coiffe des paysannes du Berry. — i^) AraneJlo^ arait^née. — (4) Incarnat^ adj.. rouge, le mol couleur est sous-entendu (Berry). — (5) Bavou.selie, petite bavette (Berry). — (6) Jeunesse, jeune fille (Berry).

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se vengeait de son apparente froideur en dansant follement avec d’autres,. Elle finit par dire au besson :

Eh bien donc, Landry, tu ne peux trouver une danseuse, aujourd’hui. Tu seras, ma fine, obligé de retourner au grelet.

— Et j’y retournerai de bon cœur, répondit Landry; car si ce n’est la plus belle de la fête, c’est toujours celle qui danse le mieux...

De nouveau il courut chercher la petite Fadette et la fit danser en face de la Madelon. Le grelet était heureux de la constance de Landry. Après quelques bourrées on se reposa.

Pendant que.Sylvinet attirait son besson à part pour lui faire des remontrances, tout à coup on entendil des huées : c’étaient les autres filles qui, avec leurs danseurs, se moquaient de la pauvre Fadette; on lui avait enlevé sa coiffe, cruelle insulte pour une berrichonne, et ses cheveux flottaient sur son dos. Landry courut à la défense du grelet, lui rendit sa coiffe, et lui proposa de danser de nouveau:

— Mets vite ton coiffage, Fanchon, et dansons, pour que je voie si on viendra te l’ôtcr.

— Non, dit la petite Fadette en essuyant ses larmes, j’ai assez dansé pour aujourd’hui, et je te tiens quitte du reste.

— Non pas, non pas, il faut danser encore, dit Landry, qui était tout en feu de courage et de fierté. Il ne sera pas dit que tu ne puisses pas danser avec moi sans être insultée.

Il la fit danser encore, et personne ne lui adressa un mot ni un regard de travers. La Madelon et ses soupirants avaient été danser ailleurs. Après cette bourrée, la petite Fadette dit tout bas à Landry .

— A présent, c’est assez, Landry. Je suis contente de toi, et je te rends ta parole. Je retourne à la maison. Danse avec qui tu voudras ce soir.

Et elle s’en alla prendre son petit frère qui se battait avec les autres enfants, et s’en alla si vite que Landry ne vit pas seulement par où elle se retirait...

Landry s’en retourna chez lui. En chemin, il expliqua à son frère l’engagement pris avec la Fadette. Pour rentrer ensuite chez le père Gaillaud, il ne prit point le gué des Roulettes, mais « il descendit la traîne qui longe la côte du Ghaumois)).

Il entendit quelqu’un qui pleurait ; mais, au bruit de ses pas, le silence se fît. Il appela, nul ne répondit; il s’approcha, chercha dans l’obscurité, aperçut une personne étendue qui se releva aussitôt et reconnut la petite Fadette.

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Il fut ennuyé de la trouver sur son chemin ; mais la voyant si triste, il la questionna. Landry lui monlra que ce qui était arrivé dans la journée venait de sa faute. La Fadette demanda de plus amples explications.

— Eh bien, Fanchon Fadet, puisque lu parles si raisonnablement, et que, pour la première fois de ta vie, je te vois douce et traitable, je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une fille de seize ans devrait pouvoir l’exiger. C’est que tu n’as rien d’une fille et tout d’un garçon, dans ton air et dans tes manières; c’est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu n’as point l’air propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par ton habillement et ton langage. Tu sais bien que les enfants t’appellent d’un nom encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils t’appellent souvent le mâlot (i). Eh bien, crois-tu que ce soit à propos, à seize ans, de ne point ressembler encore à une fille ? Tu montes sur les arbres comme un vrai chat-écurieux ( 2 ), et quand tu sautes sur une jument, sans bride ni selle, tu la fais galoper comme si le diable était dessus. C’est bon d’ètre forte et leste; c’est bon aussi de n’avoir peur de rien, et c’est un avantage de nature pour umhomme. Mais pour une femme trop est trop, et lu as l’air de vouloir te faire remarquer. Aussi on te remarque, on te taquine, on crie après toi comme après un loup. Tu as de l’esprit et tu réponds des malices qui font rire ceux à qui elles ne s’adressent point. C’est encore bon d’avoir plus d’esprit que les autres; mais à force de le montrer, on se fait des ennemis. Tu es curieuse, et quand tu as surpris les secrets des autres, tu les leur jettes à la figure bien durement, aussitôt que tu as à te plaindre d’eux. Cela le fait craindre, et on déteste ceux que l’on craint. On leur rend plus de mal qu’ils n’en font. Enfin, que tu sois sorcière ou non, je veux croire que tu as des connaissances (3), mais j’espère que tu ne t’es pas donnée aux mauvais esprits ; tu cherches à le paraître pour effrayer ceux qui te fâchent, et c’est toujours un assez vilain renom que tu te donnes là. Voilà tous tes torts, Fanchon Fadet, et c’est à cause de ces torts-là que les ^ens en ont avec toi. Rumine un peu la chose, et tu verras que si tu voulais être un peu

(1) Mâlof, fille qui n’est pas réservée, qui a les allures d’uu garçon (Berrj'l. — (2) Chot-âciirieu.x, écureuil iBerry). — (3) Ici connaissance semble résumer les deux sens qu’il a en Berry : 1" savoir distinguer les bons des mauvais esprits ; 2® science médicale.

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plus comme les autres, on te saurait plus de gré de ce que lu as de plus qu’eux dans ton entendement.

— Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d’un air très sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu m’as dis à peu près tout ce que tout le monde me reproche, et tu me l’as dit avec beaucoup d’honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne font point...

— Ecoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu’à blâmer; et si j’ai des torts envers moi-même, du moins n’en ai-je jamais eu de sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable, il ferait plus d’attention à mon bon coeur qu’à ma vilaine figure et à mes mauvais habillements...

La petite Fadette parla avec beaucoup de raison et de jugement ; elle exposa avec tant de simplicité les ditTicultés de sa vie que le besson l’écoutait avec plaisir.

Landry fut, je ne sais comment, émotionné de la manière dont la petite Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et, se remémorant sa figure, qu’il ne voyait guère dans l’obscurité de la carrière, il lui dit, sans songer à la flatter :

— Mais, Fadefte, tu n’es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu veuilles bien le dire. Tl y en a de bien plus déplaisantes que toi à qui l’on n’en fait pas de reproche.

— Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire, Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas à me consoler, car je n’en ai pas de chagrin.

— Dame I qu’est-ce qui sait comment tu serais si tu étais habillée et coiffée comme les autres p II y a une chose que tout le monde dit : c’est que si tu n’avais pas lé nez si court, la bouche si grande et la peau si noire, tu ne serais point mal; car on dit aussi que, dans tout le pays d’ici, il n’y a pas une paire d’yeux comme lés tiens, et si tu n’avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait à être bien vu de ces yeux-là.

Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu’il disait. Il se trolivaît en train de se rappeh’r les défauts et les qualités de la petite Fadette; et, pour la première fois, il y donnait une attention et un intérêt dont il ne se serait pas cru capable un moment plus tôt. Elle y prît garde mais n’en fit rien paraître, ayant trop d’esprit pour prendre la chose au sérieux...

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Le grelet r^'prit ses explications. On lui reprochait de ne pas aimer le travail. Sa grand m<^r<% elle-mèine, disait qu’elle aurail aiiné qu’elle enirâl en service ; mais la t^adelle savait combien elle rendail de bons otïices à la pauvre chère femme déjà bien vieille et bien aiïaiblie ; elle allait chercher les herbes doni elle avait besoin pour faire ses breuvages et’ ses poudres; elle soignait si bien ses bêles que personne r\,’en avail de plus bidles dans le pays; et puis u’avait-elle pas à élever son pauvre petit frère esiropié ? Iludoyé f)ar sa grand’mère, que serait-il devenu sans elle ? il serait sûrement mort depuis longtemps.

Toutes ces raisons.si bien exprimées par la Fadetle touchaient de plus en plus Landry. Il lui donnait raison contre tous ceux qui la blâmaient. ^

Et puis, elle lui exprima toute la peine qu’elle éprouvait de l’avoir en quelques sorte biouillô avec la Madelon. L'humeur deceile-ci était la conséquence de ç.os exigences à elle.envers Landry ; et elle avait tant de chagrin de lui avoir occasionné ce désagrémimt que c’élait là ce qui causait ses larmes. Mais elle était résolue à réparer le tort quelle avait fait au besson ; elle verrait la Madelon, lui dirait la vérité et ferait si bien que leur dilférend s’apaiserait bien vite.

Landry était de plus en plus ému du discours de la petite Fadette et, sans s’en rendre compté, il éprouvait pour elle une sympathie, un attachement qui allait croissant. Ils se séparèrent ; et le lendemain, Landry, en s’occupant de ses bœufs, en les soignant, ne pouvait s’empêcher de penser à la petite Fadette . «( Il faut qu’elle soit charmeuse comme on le dit... pensait-il, car pour sûr elle m’a ensorcelé hier au soir et jamais dans toute ma “vie je n’ai senti pour fière, mère, sœur ou frère, non pas certes [)Our la belle Madelon, et non pas même pour mon cher besson Sylvinel, un élan d’amitié pareil à celui que pendant deux ou trois minutes cette diablesse m’a causé... »

Ce môme jour, Landry vit passer la petite Fadette qui se rendait auprès de la Madelon. Il se glissa le long de la taille pour écouter ce qu’elles allaient dire. Le grelet lui raconta tout ce (pii s’était passé, « la fantaisie et la vanité qu’elle gvait eues (le danser avec un grand gars, elle qui n’avait jamais dansé (lu’avec les petits. » Mais la Madelon, le cœur plein de colère, lui répondit qu’elle ne s’intéressait point à Landry, qu’il n’était qu’un sot. La Fadette sut lui parler si gentiment à l’endroit du besson que celui-ci en fut touché. Elle expliqua que Landry était « beau, riche et considéré », tandis qu’elle était « laide, pauvre et méprisée » et qu’ainsi, malgré la sympathie qu’elle éprouvait pour lui, jamais un mariage entre eux ne pourrait se réaliser. La Madelon ne fut point attendrie par le sincère aveu de la F'adelte.

• De toute la semaine, Landry ne put apercevoir de nouveau le pauvre grelet.

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El il songea durant toute cette semaine plus qu’il n’avait songé dans toute sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour travailler, car, ni les grands boeufs, ni la charrue reluisante, ni la belle terre rouge, humide de la fine pluie d’automne, ne suffisaient plus à ses contemplations et à ses rêvasseries...

Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe... Il vit une petite, agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement. C’était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n’était ni son coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s’il ne la trouverait point sous le porche, qu’on appelle chez nous une guenillère, à cause que les gredots (i) peilleroux ( 2 ), qui sont mendiants loqueteux, s’y tiennent pendant les offices.

Les guenilles de la Fadette furent les seules qu’il n’y vit point; il entendit la messe sans l’apercevoir, et ce ne fut qu’à la préface que, regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un habillement et un air tout nouveaux pour lui. C’était bien toujours son pauvre dressage (3), son jupon de droguet (^4), son devanteau rouge et sa coiffe de linge sans dentelle ; mais elle avait reblanchi, recoupé et recousu tout cela dans le courant de la Semaine. Sa robe était plus longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien blancs, ainsi que sa coiffe,' laquelle avait pris la forme nouvelle et s’attachait gcntillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu était neuf et d’une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d’avoir l’air d’une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et ployante comme le corps d’une belle mouche à miel. De plus, je ne sais pas avec quelle mixture de fleurs ou d’herbes elle avait lavé pendant huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses mains mignonnes avaient l’air aussi net et aussi doux que la blanche épine du printemps.

Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d’heures, et, au bruit qu’il fit, la petite Fadette se retourna

(1) Grecloiy pauvre. — (2) Peilleroiiæ, couvert de peille, cliiiïons. — (3) Dressage, mise, toilette, habillement (Berr}’^). — (4) Drogiiel,

étoffe grossière dont la chaîne est de fil et la trame de laine, tissu très employé en Berry.

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tout à fait et le regarda, tout en môme temps qu’il la regardait. Et elle devint un peu rouge, pas plus que la petite rose des buissons ; mais cela la fit paraître quasi belle, d’autant plus que ses yeux noirs, auxquels jamais personne n’avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un feu si clair qu’elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore: Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu’elle était, et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa peur ne l’empêchait pas d’avoir une telle envie de s’approcher d’elle et de lui parler, que, jusqu’à la fin de la messe, le cœur lui en sauta d’impatience...

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Au sortir de la messe, la Endette ne chercha point à voir Landry; elle rentra bien vite sans regarder personne. Mais Landry, aussitôt qu’U fut dégagé de la surveillance de 'Sylvinet, essaya de la rejoindre ; il la trouva qui gardait ses ouailles bien tranquillement, ne cousant ni ne filant puisque c’était dimanche : elle cliercliait un trèfle à quatre feuilles... Il la remercia d’avoir parlé à la Madelon, mais lui fit entendre qu’il ne l’aimait plus s’il l’avait jamais aimée. Landry parla si bien qu’il en vint à avouer à la petite Fadette qu’il ressentait pour Bile une vivo alTeq^on ; qu’il avait combattu cet <imour naissant, mais bien inutilement, car il le sentait si profond que rien ne pouvait l’en distraire.

A ces mots, la petite Fadette avait caché sa figure dans ses mains; elle était pâle et s’évanouit; mais ayant bien vite repris ses sens, elle supplia Landry de ne point plaisanter et de la laisser tranquille ; il ne s’agissait entre eux que d’une bonne amitié'. Landry continuait à voir de temps en temps la Fadette. Tout le monde’dans le pays s’étonnait du changement qui s’ètait fait en elle ; on admirait sa tenue. Si elle en avait l’occasion, elle apprenait à Landry commentil fallait soigner le bétail quand il avait pris l’enflure pour avoir mangé trop de trèfle ou de luzerne ; aussi celui-ci était-il devenu plus expert que le vétérinaire. — Leur amitié s’affermissait; mais un" jour Sylvinet découvrit les rapports de son Besson et de la Fadette ; le père Barbeau en eut aussi connaissance et il essaya de faire entendre raison à son fils. Celui-ci ne voulut point renoncer à son projet ; il défendit le grelet, en expliquant qu’il n’y avait pas « deux filles aussi honnêtes, aussi sages, aussi bonnes et aussi désintéressées... w Mais le père Barbeau était décidé à empêcher son fils de l’épouser. Landry, plein de douleur,, alla frapper chez la Fadette avant de rentrer chez le père Gaillaud. Celle-ci ne fut point surprise, et prit le seul parti qui convenait. Malgré la douleur de Landry, elle quitta le pays, se rendit à Châtèau-Meillant où elle trouva une bonne place, chez une excellente demoiselle.

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Le père Barbeau était heureux du départ de la Fadette, Sylvinet peut-ôlre plus encore ; mais en voyant Landry absorbé dans ses pensées, il ne lui pardonnait poijil de le délaisser, et il tomba malade, sans que personne pût apporter un sérieux remède à sa langueur. On conseilla au père Barbeau d’éloigner Landry de son Irère et on l’envoya à Arlon, situé à quelques lieues de là. La jalousie de Sÿlvinet s’apaisa un peu et le mieux se fit sentir.

La Fadette était depuis un an absente quand elle fut rappelée parce que sa grand’mère était tombée en paralysie. Celle-ci malgré des soins dévoués mourait quelques jours plus tard. Un soir, peu de temps après, comme lajeune lille «écoutait chanter le grelet de sa cheminée qui semblait lui dire :

Grelet, grelet, petit grelet Toute Fadette a son Fadet »,

Landry se présenta chez elle, à la nuit. La sage F^adetle, après une bonne conversation, lui conseilla de retourner bien vite chez son pa<lron; il obéit. Personne ne l'avait aperçu. Il avait raconté à son amie la maludie de son frère et avait fait promettre à la Fadette d’essayer de le guérir. Peu de jours après, vêtue bien proprement, avec un grand panier à son bras, elle se-rendit à la Bessonnière et demanda le père Barbeau. Elle ne se laissa pas troubler par son air froid, et le pria de vouloir lui rendre un service. Il s’agissait de placer l’héritage que sa grand’mère avait laisse alin d’éviter que les gens de loi ne mettent le nez dans ses affaires. Le père Barbeau refusa de prendre cet argeét ^n di'pôt, n'ayant pas le droit de le recevoinjJ>ni de surveiller lesalfaires de "la Fadette. Au moins, dit la jeune fille : « rendez-moi le petit service de compter cet argent et de me dire si je suis riche ou pauvre. » La curiosité du vieux paysan était à son comble :

— Voyons donc, dit le père Barbeau qui n’y tenait plus ; ce n’est pas un grand service que vous me demandez là, et je ne dois point vous le refuser.

Aldrs la petite Fadette releva lestement les deux couvercles du panier, et en lira deux gros sacs, chacun de la contenance de deux mille francs écus.

— Eh bien I c’est assez gentil, lui dît le père Barbeau, et voilà une petite dot qui vous fera rechercher par plusieurs.

— Ce n’est pas le tout, dit la petite Fadette; il y a encore là, au fond du panier, quelque petite chose que je ne connais guère.

Et elle tira une bourse en peau d’anguille' (i), qu’elle versa dans le chapeau du père Barbeau. Il y avait cent louis d’or frappés à l’ancien coin ( 2 ), qui firent arrondir

(1) Bourses dont on faisait grand usage en Berry. — (2) Coin, morceau d’acier trempé, gravé en creux pour frapper les monnaies ou les médailles.

LA PETITE FA DETTE

les ytiix au brave homme ; et, quand il les eut comptés el remis dans la peau d’anguille, elle en tira une seconde de la même contenance, et puis une troisième, et puis une quatrième, et finalement, tant en or qu’en argent et menue monnaie, il n’y avait, dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.

G’étnit environ le tiers en plus de tout l’avoir que le père Barbeau possédait en bâtiments, et, comme les gens de la campagne ne réalis( nt guère en espèces sonnantes, jamais il n’avait vu tant d’argent à la fols.

Si honnôfe homme et si peu intéressé que soit un paysan, on ne peut pas dire que la vue de l’argent lui fasse de la peine; aussi le père Barbeau en eut, pour un moment, la sueur au front. Quand il eut tout compté :

— Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs^ dit-il, que vingt-deux écus, et autant dire que tu hérites pour ta part de deux mille belles pistoles (i) sonnantes; ce qui fait que tu es lé plus beau parti du pays, petite Fadette, et que ton frère, le sauteriot, peut bien être chétif et boiteux toute sa vie : il pourra aller visiter ses biens en carriole. RéJouis-toi donc, tu peux te dire riche et le faire assavoir ( 2 ), si tu désires trouver vite un beau mari.

— Je n’en suis point pressée, dit la petite Fadette, et je vous demande, au contraire, de me garder ,1e secret sur celte richesse-là, père Barbeau. J’ai la fantaisie, laide comme je sr.is, de ne point cire épousée pour mon argent, mais pour mon bon cœur et ma bonne renommée; et comme j’en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je désire y passer quelque temps pour qu’on s’aperçoive que je ne la mérite point.

— Quant à votre laideur, Fadette, dit le père Barbeau en relevant ses yeux qui n’avaient point encore lâché de couver le panier, je puis vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappelé, et que vous vous êtes si bien refaite à la ville que vous pouvez passer à cette heure pour une très génie (3) fille. Fl quant à votre mauvaise renommée, si, comme j’aime à le croire, vous ne la méritez point, j’approuve votre idée de larder un peu el de cacher votre riclicsse, car il ne manque point de gens qu’elle éblouirait jusqu’à vouloir vous épouser, sans avoir pour vous, au préalable, l’estime qu’une femme doit désirer de son mari...

Le père Barbeau, ébloui de la fortune de la petite Fadette, s’empressa de prendre des renseie^nements à Chàteau-Meiltant. Il apprit que la vieille religieuse noble quelle avait servie, admii’ant la bonne conduite, les bonnes mœurs de la

(1) P.’slolCj pièce d’or valant environ onze livres. — (2) Assavoir savoir (Berry). — (3) Gente, gentille, gracieuse (Berry).

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GEORGE SAND

jeune fille et son bon raisonnement, aimait à causer avec elle, fadmeltait dans son intimité et était très chagrine de son départ.

La petite Fa'dette vivait retirée chez elle avec le sauteriot et se comportait si bien que les gens du pays l’admiraient. Sylvinet étant retombé dans son état maladif, ses parents désespérant de sa guérison eurent enfin recours à la Fadetle qui passait pour la meilleure j'emégeuse du pays et qui avait guéri.nombre de maladies pendant son séjour à Ghâleau- Meillant. Elle fut donc appelée auprès de Sylvinet, qui peu à peu, malgré son antipathie, se laissa soigner par elle. Celleci charmait la fièvre du pauvre garçon, et finit par le remettre en bon état. Le père Barbeau, entre temps, songeait au mariage de Landry avec la Fadelte. Il queslionna celle-ci. qui sè montra pleine de fierté. Elle était sûre que Landry l’aimait, elle l’aimait aussi, mais sa répugnance était grande à entrer dans^une famille qui rougirait d’elle. Le père Barbeau la rassura. Landry, quelques mois plus lard, revenait chez son père et le mariage était décidé. Sylvinet, bien portant, n’avait plus que de l’amitié pour la Fadétte. La noce fut magnifique. Landry acheta un beau bien ; la Fadette recueillait dans sa maison les,enfants malheureux de la commune, les instruisait et leur enseignait la religion, aidée du sauteriot devenu un brave et bon jeune homme."Et Sylvinet, prenant tout à coup une décision étrange, s’engagea, fit les guerres de l’Empire, se montra plein de bravoure et obtint bien vite le grade de capitaine.

LES MAITRES SONNEURS

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