PREMIÈRE VEILLÉE
Je ne suis point né d’hier, disait, en 182 S, le»pcre Etienne. Je suis venu en ce monde, autant que je peux croire, Tannée 54 ou 55 du siècle passé. Mais, n’ayant pas grande souvenance (i) de mes premiers ans, je ne vous parlerai de moi qu’à partir du temps de ma première communion, qui eut lieu en 70 , à la paroisse de Saint-Chartier, pour lors desservie par M. Tabbé Montpérou ( 2 ), lequel est aujourd’hui Lien sourd et bien cassé.
Ce n’est pas que notre paroisse de Nohant fût supprimée dans ce temps-là ; mais notre curé étant mort, il y eut, pour un bout de temps, réunion des deux églises sous la conduite du prêtre de Saint-Chartier, et nous allions tous les jours à son catéchisme, moi, ma petite cousine, un gars appelé Joseph, qui demeurait en la même maison que mon oncle, et une douzaine d’autres enfants de chez nous.
• Je dis mon oncle pour abréger, car il était mon grandoncle, frèi'e de ma grand’mère, et avait nom Brulet, d’où sa petite-fille, étant seule héritière de son lignage (3), était appelée Brulette (4), sans qu’on fît jamais mention de son nom de baptême, qui était Catherine...
Voici comment le grand-père à Brulette et la mère à Joseph demeuraient sous le même chaume. La maison appartenait au vieux, et il en avait loué la plus petite moitié à cette femme veuve qui n’avait pas d’autre enfant. Elle s’appelait Marie Picot, et était encore mariable, car elle n’avait pas dépassé de grand’chose la trentaine, et se ressouvenait bien, dans son visage et dans sa taille, d’avoir été une très jolie femme.
(1) Souvenance est vieux, se dit toujours en Berry. — (2) Abbé Monlpéroii, (écrit aussi Montpeyrou), ancien curé de Saint-Chartier, ^i prépara G. Sand à sa première communion. C’était un saint prêtre. En hiver, quand les chemins étaient très mauvais, il la prenait ^en croupe, et la ramenait à Nohant. A cette époque, la route actuelle entre Saint- Chartier et Nohant n’existait pas. — (Z) Lignage^ ensemble de personnes appartenant à la même lignée. (Berry). — (4) Coutume berrichonne; on féminise le nom du père, du mari.
IIO
GEORGE SAND
On la traitait encore, par-ci par-là, de la belle Mari ton, ce qui ne lui déplaisait point, car elle eût souhaité se rétablir en ménage, mais n’ayant rien que son oei> vif et son parler clair, elle s’estimait heureuse de ne pas payer gros pour sa locature (i), et d’avoir pour propriétaire et pour voisin un vieux homhie juste et secourable, qui ne la tourmentait guère et l’assistait souvent.
Le père Brùlet et la veuve Picot, dite Mari ton, vivaient ainsi en bonne estime l’un de l’autre depuis une douzaine d’années, c’est-à-dire depuis le jour où, la mère à ( 2 ) Bru- Iclte étant morte en la mettant au monde, cette Mariton avait soigné et élevé l’enfant avec autant d’amour et d’égard que le sien propre.
Joseph, qui avait trois ans de^ plus que Brulette, s’était vu bercer dans la même crèche (5), et la pouponne avait été le premier fardeau qu’on eût confié à ses petits bras...
Quand elle eut douze ans, c’était déjà comme une petite femme, par moment; et, si elle s’oubliait à gamine? au catéchisme, emportée par la force de son jeune âge, elle se reprenait vilement, comme poyssée au respect d’elle-même encore plus que de la religion.
Je ne sais pas si nous aurions pu dire pourquoi, mais tous tant que nous étions de gars assez diversieux (4) au catéchisme, nous sentions la différence qu’il y avait entre elle et les autres fillettes.
Parmi nous, il faut bien vous confesser qu’il y en avait d’un peu grands : mêmement, Joseph avait quinze ans et j’en avais seize, ce qui était une honte pour nous deux, au dire de M. le curé et de nos parents. Ce retard provenait de ce que Joseph était trop paresseux pour se mettre l’instruction dans la tête, et moi trop bandit pour y donner altentioa; si bien que, depuis trois nnSj nous étions renvoyés de classe, et, sans l’abbé Montpérou (5), qui se montra moins exigeant que notre vieux curé, je crois que nous y serions encore.
Joset paraissait incapable d’écouter et de retenir quoi que ce soit; quand Brulette le grondait de sa paresse:
— Je n’en suis pas plus mécréant qu’un autre, disaît-il, et je ne songe point à offenser Dieu ; mais les mots ne se mettent point en ordre dans ma souvenance ; je n’y peux rien.
— Si fait, disait la petite, qui, déjà, avait avec lui le ton
(1) Locolurc, cf. p. 72. — (2) A marquant la possession est très fréquent en Berry ; cet ù possessif se retrouve dans une quantité de noms propres; Aiaclènise^ Alaphili/ype, eic. — (3) (.rèche signifie berceau. — (4) Diners'eux, capricieux, variable, changeant. (Berry). — (5) MonlpéroUj cf. plus haut p. précédente.
LES MAÎTRES SONNEURS
et l’usagç du commandement : si tu voulais bien i Tu peux C3 que tu vedx; mais tu lai'sses courir ton idée sur tonte autre chose; et M. le curé a bien raison de t’appeler Joseph le distrait.
— Qu’il m’appelle comme il voudra, répondit Joseph, c’est un mol que je n’entends point.
Mais nous l’entendions bien, nous autres, et l’expliquions en notre langage d’enfants, eh l’appelant Joset Vébervigé (i), d’oh le nom lui resta, 5 son grand déplaisir.
Joseph était un enfant triste, d’une chétive corporence et d’un caractère tourné en dedans. Il ne quittait jamais Brulette et lui était fort soumis : elle le disait, nonobstant, têtu comme un mouton et le réprimandait h chaque moment. Mais encore qu’elle ne me fît pas grand reproche de ma fainéantise, j’aurais souhaité qu’elle s’occupât de moi aussi souvent que de lui. Malgré celte jalousie qu’il me donnait, j’avais pour lui plus d’égards que pour mes autres camarades, parce qu’il était des plus faibles et moi des plus forts. D’ailleurs, si je ne l’avais soutenu, Brulette m’en aurait beaucoup blâmé: et quand je lui disais qu’elle l’aimait plus que moi qui étais son parent :
— Ce n’est point à cause de lui, disait-elle, c’est à cause de sa mère que j’aime plus que vous deux...
Enfin, le jour de la première communion arriva, et, en revenant de la messe, j’avais fait si ferme propos de ne me point laisser aller à mes vacarmes fa), aue je suivis Brulette chez son grand-père, comme le plus raisonnable exemple qui me put retenir.
Tandis qu’elle allait, par commandement de la Mariton, tirer le lait de sa chèvre, nous étions restés, Joseph et moi, dans la chambre oh mon vieux oncle causait avec sa voisine.
Nous étions occupes à regarder les images de dévotion que le curé nous avait données en souvenir du sacrement, ou, pour mieux dire, je . lès regardais seul, car Joseph songeait d’autre chose, et les maniait .saris les voir. Or, on ne faisait plus attention/à nous, et la Mariton disait à son vieux voisin, à propos de notre première communion :
— Voilà une grande affaire de gagnée, et, à cotte heure, je pourrai louer mon gars. C’est ce qui me décide à faire ce que je vous ai dit.
Et comme mon oncle secouait la tête tristement, elle reprit : - ^
— Ecoutez une chose, voisin. Mon Joset n’a point d’esprit. Oh ça, tant pis, je le sais bien; il tient de défunt son pauvre cher homme de père, qui n’avait pas deux idées par chaque
(1) Littéralement Pâlonné, celui'qui écarquille les yeux. (Note de G. Sand). — (2) Mot qui ne s’emploie généralement qu’au singulier.
GEORGE SAND
semaine, et qui n’en a pas moins été un homme de bien ; ^ et de conduite. Mais c’est tout de même une infirmité que , i d’avoir si peu de suite dans le raisonnement, et quand, par J malheur avec ça, on tombe dans le inariage avec une tête ' folle,, tout va au plus mal en peu de temps. C’est pourquoi ; je m’avise, à mesure que mon garçon grandit par les jambes, I que ce n’est point sa cervelle qui le nourrira, et que, si je J lui laissais quelques écus, je mourrais plus tranquille... <
Après ce discours, la Marilon explique au père Brulet que , f son désir est d’entrer comme servante chez Benoit l’aubergiste ^ de Saint-Chartier, à l’enseigne du Bœuf Couronné /'!). Celte conversation est entendue par Tiennet et Joset. Brulette f' apprend bientôt que celle qui lui a tenu lieu de mère va la 1: quitter. Elle se désolé ; mais enfin il faut se séparer ; Joseph b est loué au domaine de l’Aulnières. Brulette re'Ste seule avec son grand-père et tient proprement le ménage.
^ Tiennet était resté dans sa famille ; son père avait des terres et il lui aidait à les cultiver. Un jour que tous deux ; revenaient de la foire d’Orval, montés sur une jument qu’ils J venaient d’acheter, ils rencontrèrent un homme conduisant t une petite charrette, traînée par un âne qui ne pouvait plus H avancer. Ils se disposèrent à lui porter secours. ^
L’homme nous remercia de notre offre, et comme parlant | à sa charrette ; ^
— Allons, petite, éveille-toi, dit-il; j’aime autant que tu ^
ne risques point de verser. i
Alors, je vis se lever de dessus un matelas, une jolie fille qui me parut avoir quinze ou seize ans, à première vue, 5 et qui demanda, en se frottant les yeux, ce qu’il y avait de nouveau.
— Il y a que le chemin est mauvais, ma fille, dit le père \ en la prenant dans ses bras; viens, et ne te mets point les k pieds dans l’eau ; car vous saurez, dit-il à mon père, qu’elleest malade de fièvre pour avoir poussé trop vite en hauteur ; tvoyez quelle grande vigne folle, pour une enfant d’onze ans
et demi 1 J
— Vrai Dieu, dit mon père, voilà un beau brin de fille, | et jolie comme un jour (2), encore que la fièvre l’ait, blêmiev ^
— Tiens, toi I tu es bien assez fort pour tenir cette , ^
petite un moment. .
El, la mettant dans mes bras, il attela notre jument à la place de l’âne bourdi ( 3 ) et sortît la charrette de ce mau- î vais pas. Mais il y en avait un second, que mon père connais- | sait pour avoir suivi plusieurs fois le chemin, et, me faisant ;
(1) Celle auberge, avec l’enseigne ci-4essüs, existait encore il v a 5 quelques années ; c’est maintenant une maison particulière. — (2) Ex- B pression du Berry. — (3) Bourdin embourbé. (Berry). ®
appel de continuer, il marcha en avant avec l’autre paysan qui tirait son âne par les oreilles.
Je portais donc cette grande fillette et la regardais avec étonnement, car si elle avait la tête de plus que Brulette, on voyait bien, à sa figure, qu’elle n’était pas plus vieille.
Elle était blanche et menue comme un Üambeau de cire vierge, et ses cheveux noirs débordant d’un petit bonnet en mode étrangère, qui s’était dérangé dans son sommeil, me tombaient sur la poitrine et me pendaient quasiment jusque aux genoux. Je n’avais jamais rien vu de si bien achevé que son visage paie, ses yeux bleu clair, bordés de soies très épaisses, son air doux et fatigué, et mêmement un signe tout à fait noir qu’elle avait au coin de la bouche et qui rendait sa beauté très étrange et difficile à oublier...
— Ne vous ruinez pas le corps à me porter, dit-elle, je marcherai bien sans sabots : j’y suis aussi habituée que les autres.
— Oui, mais vous êtes malade, que je lui répondis, et j’en porterais bien quatre comme vous. Mais de quel pays êtesvous donc, que vous parliez si drôlement tout à l’heure
— De quel pays 1 dit-elle. Je ne suis pas d’un pays. Je suis des bois, voilà tout. Et vous, de quel p.iys que vous êtes donc ?
— Oh I ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant.
J’allais cependant la questionner davantage quand son père vint me la reprendre.
— Allons, fît-il après avoir donné une poignée de main à mon père, en vous remerciant, mes braves gens. Et toi, petite, embrasse donc ce bon garçon qui t’a portée comme une châsse.
La fillette ne se fît point prier; elle n’était pas encore dans l’âge de la honte, et, n’y entendant pas de malice, elle
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n’y faisait point de façons. Elle m’embrassa sur les deux
joues...
Tiennet, intrigué par cette dernière rencontre, pria son père de lui dire qui étaient ces gens, mais celui-ci n’en savait pas plus que lui à leur sujet.