‹ Extraits des romans champêtresChapitre 33 sur 37 · DEUXIÈME VEILLÉE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME VEILLÉE

La petite Brulette était donc devenue la belle Brulette, dont il est déjà longuement parlé dans le pays, pour ce que, de mémoire d’homme, on n’avait vu plus jolie fille, des yeux plus beaux, une plus fine taille, des cheveux d’un or plus doux avec une joue plus rose ; la main comme un

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satin (i), et le pied mignon comme celui d’une demoiselle.

Tout ça vous dit assez que ma cousine ne travaillait pas beaucoup, ne sortait guère par les mauvais temps, avait soin de s’ombrager du soleil, ne lavait guère de lessives et ne faisait point œuvre de ses quatre membres pour la fatigue.

Vous croiriez peut-être qu’elle ét<dt paresseuse? Point. Elle faisait toutes choses dont elle ne se pouvait dispenser, tout à fait vite et tout à fait bien. Elle avait trop de raisonnement pour laisser perdre le bon ordre et la propreté dans son logis et pour ne point prévenir et soigner son grand-père comme elle le devait. D’ailleurs, elle aimait trop la braverie (2) pour n’avoir pas toujours quelque ouvrage dans les mains : mais d’ouvrage fatigant, elle n’en avait jamais ouï-parler. L’occasion n’y était point, et on ne saurait dire qu’il y eût de sa faute...

Joseph était toujours à la métairie de l’Aulnières, à une demi-lieue de chez Brulet et à moitié demi-lieue de chez moi.

Il avait passé laboureur ( 3 ), et sans être beau garçon, il pouvait le paraître au^c yeux qui ne répugnent point aux ligures tristes, fl avait la mine jaune et maigre, et ses cheveux bruns, qui lui tombaient à plat sur le front et au long des joues le rendaient encore plus chétif dans son apparence. Il n’était cependant ni mal fait, ni mal gracieux de son corps, et je trouvais dans sa mâchoire sèchement coudée, quelque chose que j’ai toujours observé être contraire à la faiblesse. On le jugeait malade parce qu’il se mouvait lentement et n’avait aucune gaieté de jeunesse ; mais, le voyant très souvent, je savais qu’il était ainsi de sa nature et ne souffrait d’aucun mal.

C’était pourtant un ouvrier très médiocre à la terre, pas très soigneux aux bestiaux, et d’un caractère qui n’avait rien d’aimable.

Son gage était le plus bas qu’on puisse payer dans un domaine à un valet de charrue, et encore s’étonnait-on que son maître le voulût bien garder si longtemps, car il ne savait rien faire prospérer aux champs ni à l’étable. Mêmement, quand on l’en reprenait, il avait un air de dépit si farouche, qu’on ne savait que penser. Mais le père Michel assurait qu’il n’avait jamais fait aucune mauvaise réponse et il aimait mieux ceux qui se soumettent sans rien dire, même en faisant la grimace, que ceux qui flattent et qui trompent en caressant...

Brulette avait toujours pour Joset la même sollicitude, elle s’occupait de ses vêtements, le régalait quand il venait la

(1) C’est l’expression consacrée en Berr}'^. — (2) Fierté. —(8) Cf. p. 72, n" 1. ''

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voir, el, menait scs bf^ites du cùtu où il se IrouvaiL Tiennet était jaloux parce qu’il voyait qu’entre sa cousine et Joset il y avait un secret que ni l’un ni l’autre ne lui confiait. Brulette, interrogée*^r Tiennet, avait répondu que le pauvre garçon avait une foUcté dans la tète. Un dimanche que Joseph était venu voir sa mère à l’hôtel du Bœuf Couronné, elle le trouva soucieux ; sa figure était plus triste, plus blême qu’à l’ordinaire. Il paraissait absorbé. Sa mère parut inquiète én le voyant partir, aussi Tiennet essaya-t-il de le rejoindre. Il se dirigea du côté de la forêt de Saint-Chartier. Il aperçut, après avoir longtemps marché, « comme une grosse masse noire au milieu de la lande » :

Je connus que ce devait être le chêne (i), et que j’étais arrivé au fin bout de la forêt. Je n’avais jamais vu l’arbre, mais j’en avais ouï parler, pour ce qu’il était renommé un des plus anciens du pays, et, par le dire des autres, je savais comment il était fait. Vous n’êtes point sans l’avoir vu. C’est un chêne bourru, étêté de jeunesse par quelque accident, et qui a poussé en épaisseur ; son feuillage, tout desséché par l’hiver, tenait encore dru, et il paraissait monter dans le ciel comme une roche.

J’allais tirer de ce côté-là, pensant que j’y trouverais la sente qui coupait le bois en droite ligne, lorsque j’entendis le son d’une musique, qui était approchant celui d’une cornemuse, mais qui menait si grand bruit qu’on eût dit d’un tonnerre.

Ne me demandez point comment une chose qui aurait dû me rassurer en me marquant le voisinage d’une personne humaine, m’épeura comme un petit enfant. Il faut bien vous dire que malgré mes dix-neuf ans et une bonne paire de poings que j’avais alors, du moment que je m’étais vu égaré dans le bois, je m’étais senti mal tranquille. Ce n’est pas pour quelques loups qui descendent, de temps en femps, des grands bois de Saint-Aoust (2) dans cette forêt-là, que j’aurais manqué de cœur, ni pour la rencontre de quelque chrétien malintentionné. J’étais enfroidi ( 3 ) de cette sorte de crainte qu’on ne peut pas s’expliquer à soi-même, parce qu’on ne sait pas trop où en est la cause. La nuit, la brume d’hiver, un tas de bruits qu’on entend dans les bois et qui sont autres que ceux de la plaine, un tas de folles histoires qu’on a entendu raconter, et qui vous reviennent dans la tête, enfin, l’idée qu’on est resseuîé (4) loin de

(1) Ce chêne est en elTet splendide ; cinq ou six fois séculaire, il occupe une place immense dans la forêt, et fait l’admiration de tous. Il n’y en a pas deux pareils dans le pays. — (2) Saînl-Aouftl, sur le plateau entre l’Indre et la Théols, arrond. de La Châtre, 1.570 habitants environ ; épclise dédiée à saint Aoust, archevêque de Bourges (xiii® siècle). — (3) Enfroidi^ refroidi, glacé, (Berry). — (4) Eesseiilé, éloigné, isolé. (Berry).

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son endroit; il y a de quoi, vous troubler l’esprit quand on est jeune, voire quand on ne l’est plus.

Moquez-vous de moi si vous voulez. Cette musique, dans un lieu si peu fréquenté, me parut endiablée. Elle chantait trop fort pour être naturelle, et surtout elle chantait un air si Irislc et si singulier, que ça ne ressemblait à aucun air connu sur la terre chrétienne. Je doublai le pas, je .m’arrêtai, étonné d’un autre bruit. Tandis que la musique braillait d’un côté, une clochette sonnait de l’autre, et ces deux résonances venaient sur moi, comme pour m’empêcher d’avancer ou de reculer.

Je me jetai de côté en me baissant dans les foucères; mais, au mouvement qui s’ensuivit, quelque chose fit feu des quatre pieds tout auprès de moi, et je vis un i^rand animal noir, une je ne pus envisager, bondir, prendre sa course et disparaître.

Tout aussitôt, de tous les points de la fougeraîe, sautèrent, coururent, trépignèrent une quantité d’animaux pareils, qui me parurent "aener tous vers la clochette et vers la musique, lesquelles s’entendaient alors comme proches l’imc de l’antre.

Il y avait peut-être bien deux cents de ces bêtes, mais j’en vis au moins trenic mille, car la peur me galopait ("i) rude, et je commençais à avoir des étincelles et des taches blanches dans la vue, comme la frayeur en donne à ceux qui ne s’en défendent point.

Je ne sais par auelles jambes je fus porté auprès du chêne: je ne sentais plus les miennes. Je me trouvais là, tout étonné d’avoir fait ce bout de chemin comme un tourbillon de vent, et, quand je repris mon souffle, je n’entendis plus rien, au loin ni auprès; je ne vis plus rien, ni sons l’arbre, ni sur la fouireraie : et je ne fus pas bien sfir de n’avoir pas rêvé un sabbat de musique folle et de mauvaises bêtes.

Je commençais à me ravoir et à recrarder en quel lieu i’étais. La branchure du chêne couvre une ïrrande place herbue, et il y faisait si noir que je ne voyais point mes pieds: si bien que je me heurtai eontre une grosse racine et tombai, les mains en avant, sur le corps d’un homme oui était allongé là comme mort ou endormi. Je ne sais point ce que la peur me fit dire ou crier, mais ma voix fut reconnue, et tout aussitôt celle de Joset me répondit :

— C’est donc toi, Tiennet P Et qu’est-ce que tu viens faire . ici à pareille heure?

— Et foi-même, qu’y fais-tu, mon vieux? lui dis-je, d-iien cnn lent et bien consolé de le trouver là. Je t’ai cher-

(1) Galoper^ verbe très employé en Berry au sens de : courir apres les animaux : Y galopîens leurs oies.

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