‹ Extraits des romans champêtresChapitre 4 sur 37 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

sentait : il était impossible de faire parler le paysan dans sa langue sans mettre à côté une traduction, car son langage eût été incompréhensible pour le lecteur. De là, la nécessité d’un compromis : il s’agissait donc pour George Sand de raconter l’iiistoire du Ciiampi « comme si elle avait à sa droite un Parisien parlant la langue moderne, et à sa gauche un paysan, devant lequel elle ne voudrait pas dire une phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer. Ainsi elle devait parler clairement pour le Parisien, naïvement pour le paysan ».

C’était un nouveau problème que l’auteur se posait et qu’elle a essayé de résoudre dans Le Champin La Petite Fadette et Les Maîtres sonneurs.

Et dès maintenant, pour ne pas y revenir, je ferai remarquer qu’il y a progression du Champi aux Maîtres sonneurs. Si dans le Champi il y a plus d’expressions berrichonnes que dans la Mare au Diable, si nous rencontrons plus de particularités dans le style se rapportant au Berry, nous trouvons déjà bien plus d’éléments patois dans la Petite Fadette, mais c’est dans les Maîtres sonneurs que l’auteur s’éloigne de plus en plus de sa manière habituelle d’écrire. Signalons aussi en passant, que George Sand a mêlé sans cesse le patois de la Vallée Noire au vieux et moyen français. Elle emprunte à Rabelais, à Montaigne, de nombreuses expressions, et emploie souvent leur syntaxe. Aussi €st-ce surtout par la construction de ses phrases qu’elle s’éloigne le plus du patois berrichon. On peut dire qu’en définitive la langue que George Sand a parlée dans ses romans rustiques ne renferme que des éléments de' patois isolés; mais elle est arrivée à donner aux pensées du paysan un air simple et naïf, à rendre l’éveil de la sensibilité dans ces âmes primitives, à leur faire exprimer des sentiments pleins d’une poésie dont ils ne sont pas dépourvus. De l’ensemble de ces procédés il résulte que l’auteur a su nous charmer; ne lui en demandons pas davantage.

En ce qui concerne la topographie, dans ce roman comme dans le précédent et dans ceux qui suivent. George Saïid l’a scrupuleusement respectée. Le moulin du Cormouer, toutefois, n’existe pas nominativement, mais il est facile, d’après les allées et venues des personnages, de le situer aux environs des hameaux de Ripoton et de Barbotte, au bas de la côte du Plessis, non loin de Nohant. Quant au Champi, il était, dit-on, connu aux environs, mais je ne puis en donner l’assurance.

La Petite Fadette devait paraître dans le Spectateur républicain; mais la publication de ce journal ayant cessé, le roman fut donné au Crédit, et il parut à partir du dé-

GEOllGE SAND

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cembre i 848 . Toute la série des œuvres rustiques part du même principe socialiste ; réhabiliter la classe qui est l’objet d’un certain mépris; montrer aux citadins, à ceux qui lisent, à ceux qui ont reçu de l’instruction, que parmi les habitants des campagnes beaucoup sont dignes de leur attention et de leur estime. Gomme eux, ils ont une intelligence déliée, un cœur chaud, une âme qui vibre aux actes généreux, aux pensées élevées. Leurs sentiments, pour s’exprimer dans une langue simple et naïve, n’en sont pas moins dignes d’être notés. Puis, parmi cette classe modeste et laborieuse, l’auteur aime à choisir les êtres les plus déshérités, ceux qu’elle écarte de son estime, et rejette de sa société : Le Ghampi aura toutes les qualités de l’intelligence et du cœur, une délicatesse rare. Etre exquis, il forcera notre sympathie et notre admiration. La Petite Eadette, méprisée des gens de son village, de tous ceux qui se respectent, parce que sa famille ne paraît point recommandable, a tant de ünesse, de perspicacité, de jugement droit, de raison solide, un cœur si bon, si généreux, un amour si désintéressé que le lier et beau besson est vite conquis. G’cst un être d’exception qui fait tomber tous les préjugés.

Avec la Pehfe FadeLLe, nous faisons aussi connaissance avec le monde des follets, des sorcières, des remégeuses, si important en Berry. G’est un nouvel aspect de la mentalité de l’homme qui habite ces contrées, où les superstitions sont encore très vivaces. George 8and,avec un art consommé, a su le découvrir et le rendre avec une grande intensité.

Les Maîtres sonneurs, Ge roman parut dans le Constitua iionnel du juin i 853 et numéros suivants. G. Sand a voulu, dans cette œuvre, nous faire pénétrer plus avant dans l’âme du paysan berrichon, et nous le montrer sous une autre face. Joset FEbervigé est tourmenté dès ses plus jeunes années du désir d’apprendre la musique; il fait ses premiers essais sur un chalumeau, s’en allant bien loin dans les champs pour que personne ne l’entende. 11 . aime Bruletle, mais il n’a pas une parole à son service pour lui déclarer son amour. Gomme les vrais artistes, il n’a que son art pour exprimer les sentiments qui le passionnent. Quand il voit que Brulette a applaudi à ses premiers airs, il prend une dure résolution : il quittera son amie, ira en Bourbonnais pour se perfectionner dans l’art de la musique, en suivant les leçons des maîtres sonneurs de ce pays. G’est par. la musique qu’il prétend faire comprendre à Brulette l’amour qu’il a pour elle. Il acquiert un grand talent. Mais Joset se trompe lui-même; il aime Brulette, il est vrai, mais elle n’a que la seconde place dans son cœur; la jeune fille le comprend quand elle dit à Tliérence : « Il ne m’aime pas comme

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je voudrais en être aimée... .)e suis toujours assurée que j’aurai en son cœur une rivale dont je serai vilement écrasée;.. ne vous y trompez pas... c’est la musique. » Aussi se contentc-t-il du compliment de Brulette, qui le reçoit maître en sonnerie et qui le regarde comme supérieur à tous ceux qu’elle a entendus.

Disotis une fois de plus que l’autaur n’a rien exagéré : Le paysan berrichon a’ une vraie passion pour la musique. Tl aime à chanter, nous le verrons, il sait un nombre incalculable de chansons ; il aime à danser aux sons des instruments, et il aime à entendre la musique. Celle-ci agit puissamment sur son âme; il est entraîné par elle; et il oublie volontiers de manger et de boire pour jouir plus longtemps de ce plaisir. Etant en général bien organise sous ce rapport, quand il le veut, le Berrichon est capable d’acquérir un talent tout «a fait remarquable.

G. Sand n’a pas oublié de nous mettre au courant des superstitions relatives aux sonneurs. Celui qui embrasse cette profession passe pour avoir fait un pacte avec le diable : « On ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l’enfer; un jour ou l’autre Satan arrache la musette dos mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l’égare, le rend fou et le pousse h se détruire. » Ainsi périt Joset, le beau sonneur, victime de son amour pour la musique, et. sans doute, de la jalousie qu’il avait excitée chez les sonneurs de la Vallée Noire.

Nous ne pouvons nier, puisque l’auteur lui-même l’avoue, que les paysans des romans champêtres ne soient un peu idéalisés ; ils sont cependant aussi près de la nature que possible, et George Sand s’est efforcée de mettre au second plan certains personnages qui sont pris sur le vif ; dans la Petite Fadetle^ ce sera le fermier des Ormeaux ; dans le Champi, Cadet Blanchet. Il y a toujours à côté des âmes vertueuses, bonnes, dévouées, des cœurs durs, méchants, intéressés, ou injustes.

Dans ses romans rustiques et dans d’autres œuvres aussi. George Sand a pris un plaisir infini h décrire la nature; elle subit son charme, et la peint sans la dénaturer. C’est surtout le Berry qui l’a inspirée, et tout spécialement la Vallée Noire. Elle goûtait le charme paisible et doux de cette contrée. Elle a aimé aussi les bords de la Creuse, plus pittoresques, Gargilesse, en particulier, qu’elle a immortalisé par de délicieuses descriptions.

Quand j’ai commencé, par la Mare au Diable^ une série de romans champêtres, que je me proposais de réunir sous le titre de Veillées du Chanvreur, je n’ai eu aucun système, aucune prétention révolutionnaire en littérature. Personne ne fait une révolution à soi tout seul, et il en est, surtout dans les arts, que l’humanité accomplit sans trop savoir comment, parce que c’est tout le monde qui s’en charge. Mais ceci n’est pas applicable au roman de mœurs rustiques: il a existé de tout temps et sous toutes les formes, tantôt pompeuses, tantôt maniérées, tantôt naïves. Je l’ai dît, et dois le répéter ici, le rêve de la vie champêtre a été de tout temps l’idéal des villes et même celui des cours. Je n’aî rien fait de neuf en suivant la pente qui ramène l’homme civilisé aux charmes de la vie primitive. Je n’ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni me chercher une notivelle manière. On me Ta cependant affirmé dans bon nombre de feuilletons, mais je sais mieux que personne à quoi m’en tenir sur mes propres desseins, et je m’étonne toujours que la critique en cherche si long, quand l’idée la plus simple, la circonstance la plus vulgaire, sont les seules inspirations auxquelles les productions de l’art doivent l’être. Pour la Mare au Diable en particulier, le fait que j’ai rapporté dans l’avant-propos, une gravure d’IIolbcin, qui m’avait frappée, une scène réelle que j’eus sous les yeux dans le même moment, au temps des semailles, et voilà tout ce qui m’a poussé à écrire cette histoire modeste, placée au milieu des humbles paysages que je parcourais chaque jour. Si l’on me demande ce que j’ai voulu faire, je répondrai que j’ai voulu faire une chose très touchante et très simple, et que je n’aî pas réussi à mon gré. J’ai bien vu, j’ai bien senti le beau dans le simple, mais voir et peindre sont deux I Tout ce que l’artiste peut espérer de mieux, c’est d’engager ceux qui ont des yeux à regarder aussi. Voyez donc la simplicité, vous autres, voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les paysans surtout dans ce qu’ils ont de bon et de vrai : vous les verrez un peu dans mon livre, vous les verrez beaucoup mieux dans la nature.

Nohant, 12 avril .i 85 i.

GEORGE SAND

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