‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 106 sur 259 · I. Cul ouvrage parut en lG7i · texte numérisé non relu

I. Cul ouvrage parut en lG7i

Rien n'esl donc plus difficile et plus rare que le style convenable à la matière que l'on traite.

N'affectez point des fours inusités et des mots nouveaux dans un livre de religion, comme l'abbé Houfteville*; ne déclamez point dans un livre de physique; point de plaisanterie en mafhématique; évitez l'enflure et les figures outrées dans un plaidoyer. Une pauvre bourgeoise ivrogne ou ivrognesse meurt d'apoplexie; vous dites qu'elle est dans la région des morts : on l'ensevelit; vous assurez que sa dépouille mortelle est confiée à la terre. Si on sonne poiu' son enterrement, c'est un son funèbre qui se fait entendre dans les nues. Vous croyez imiter Cicéron, et vous n'imitez que maître Petit-Jean'-.

J'ai entendu souvent demander si, dans nus meilleures tiagédies, on n'avait pas trop souvent admis le style familier, qui est si voisin du style simple et naïf.

Par exenq)le, dans Mithridalc :

Scig-iieur, vdus flianyfz (!{■ visa{,'e!

cela est siuqtle, et même naïf. Ce demi-vers, placé où il est. fait un effet terrible : il tient du sublime. Au lieu que les mêmes paroles de néréiiic»^ à Antiocbus :

l*iiiic(.', vous; vous li'Oiible/. cl ciiang:cz de visage

ne sont que très ordinaires; c'est une transition plutôt qu'une situation.

Rien n'est si simple que ce vers :

Madame, j'ai reçu des lettres de l'armée.

I in riiU<iioH prouvée ^ar les | 2. Le portier de Dflndiii, dans les /./.^ 11722'. .• I Plaideurs.

Miiis le moment où Roxane prononce ces paroles fait trembler. Cotte noble simplicité est très fréquente dans Racine, et fait une de ses principales beautés.

Le style élégant est si nécessaire, que sans lui la beauté (les sentiments est perdue. Il suffit seul pour embellir les sentiments les moins nobles et les moins tragiques.

Croirait-on qu'on pût, entre une reine incestueuse et un père qui devient parricide, introduire une jeune amoureuse, dédaignant de subjuguer un amant qui ait déjà eu d'autres maîtresses, et mettant sa gloire à triompher de l'austérité d'un homme qui n'a jamais rien aimé? C'est pourtant ce qu'Aricie ose dire dans le sujet tragique de Phèdre. Mais elle le dit dans des vers si séducteurs, qu'on lui pardonne ces sentiments d'une coquette de comédie (acte II, scène i) :

Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée : Pour moi, je suis plus lière et fuis la gloire aisée D'arracher uu houmiage à mille autres oirert, Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert. Mais de faire fléchir un courage inflexible. De porter la douleur dans un cœur insensible. D'enchaîner un captif de ses fers étonne, Contre un joug qui lui plaît vainement nuiliné: C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite. Hercule à désarmer coûtait moins qu'ilippolyte. Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté. Préparait moins de gloire aux yeux qui l'ont dompté.

Ces vers ne sont i)as tragiques; mais Ions les vers ne doivent pas l'être; et s'ils ne font aucun effet au théâtre, ils charment à la lecture par la seule élégance du style.

Presque toujours les choses qu'on dit frajjpenl moins que la manière dont on les dit, car les honnnes ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tmit le monde. L'expression, le style fait toute la ditférence.

Des déclarations d'amour, des jalousies, des ruptures, des raccommodements forment le tissu de la plupart de nos pièces de théâtre, et surtout de celles de Racine, fondées sur ces petits moyens. Combien peu de génies ont-ils su exprimer ces nuances que tous les auteurs ont voulu peindre! Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples.

Sans le style, il est impossible qu'il y ait un seul bon ouvrage en aucun genre d'éloquence et de poésie.

La profusion des mots est le grand vice du style de presque tous nos philosophes modernes. Le Système de la nature^ en est un grand exenqile. Il y a dans ce livre confus quatre fois trop de paroles ; et c'est en partie par cette raison qu'il est si confus.

Il est très diiTicile de se faire des idées nettes sur Dieu et sur la nature: il est peut-être aussi difficile de se faire un bon style.

Voici un monument singulier de style dans un discours que nous cnleiidimes à Versailles en 1745.

Haramjîie au roi prononcée par M. Le Camus, premier président de la cour des aides. — Sire, les conquêtes de Votre Majesté sont si rapides, qu'il s'agit de ménager la croyance des descendants, et d'adoucir la surprise des miracles, de peur que les héros ne se dispensent de les suivre, et les peuples de les croire.

Non, sire, il n'est plus possible qu'ils en doutent lorsqu'ils liront dans l'histoire qu'on a vu Votre Majesté à la tète de ses troupes les écrire elle-même au champ de Mars sur un tambour^; c'est les avoir gravés à toujours au temple de mémoire.

1 l'ar le barou d'Holbach. | "1. Après la bataille Je fonleuoyi

Les siècles les plus reculés sauront que l'Anglais, cet ennemi fier et audacieux, cet ennemi jaloux de votre gloire, a été forcé de tourner autour de votre victoire ; que leurs alliés ont été témoins de leur honte, et qu'ils n'ont tous accouru au combat que pour immortaliser le triomphe du vainqueur.

Kous n'osons dire à Votre Majesté, quelque amour qu'elle ait pour son peuple, qu'il n'y a plus qu'un secret d'augmenter notre bonheur, c'est de diminuer son courage, et que le ciel nous vendrait trop cher ses prodiges s'il nous en coûtait vos dangers, ou ceux du jeune héros qui forme nos plus chères espérances*.

Section II. — Sur la corruption du style. — Un se plaint généralement que l'éloquence est corrompue, quoique nous ayons des modèles presque en tous les genres. Un des grands défauts de ce siècle, qui contribue le plus à celle décadence, c'est le mélange des styles. 11 me semble que nous autres auteurs, nous n'imitons pas assez les peintres, qui ne joignent jamais des altitudes de Callot^ à des figures de Raphaël. Je vois qu'on affecte quelquefois dans des histoires, d'ailleurs bien écrites, dans de bons ouvrages dogmatiques, le ton le plus familier de la conversation. Quelqu'un a dit autrefois (pi'il faut écrire comme on parle ^; le sens de cette loi est ipi'on écrive naturellement. On tolère dans une lettre l'irrégularité, la licence du style, l'incorrection, les plaisanteries hasardées; parce que des lettres écrites sans dessein et sans art sont des entretiens négligés : mais (juand on parle ou quand on éciit avec res-

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