‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 121 sur 259 · XIII. — LA RIME · texte numérisé non relu

XIII. — LA RIME

M. de Lamotte ne s'est pas contenté de vouloir ôter du théâtre ses principales règles *, il veut encore lui ôter la poésie et nous donner des tragédies en prose-.

Cet auteur ingénieux et fécond qui n'a fait que des vers en sa vie. ou des ouvrages en prose à l'occasion de ses vers, écrit contre son art même, et le traite avec le même mépris qu'il a traité Homère, que pourtant il a traduit^. Jamais Virgile, ni le Tasse, ni M. Despréaux, ni M. Racine, ni M. Pope, ne se sont avisés d'écrire contre l'harmouie des vers; ni M. de LuUi contre la musique; ni M. Newton contre les mathématiques. On a vu des hommes qui ont eu quelquefois la faiblesse de se croire supérieurs à leur profession, ce qui est le sur moyen d'être au-dessous; mais on n'en avait pas encore vu qui voulussent l'avilir. 11 n'y a que trop de personnes qui méprisent la poésie, faute de la connaître. Paris est plein de gens de hon sens, nés avec des organes insensibles à toute harmonie, pour (|ui la nuisique n!est que du bruit, et à qui la poésie ne parait qu'une folie ingénieuse. Si ces personnes apprennent qu'un homme de mérite, }ui a fait cinq ou six volumes de vers, est de leur avis, ne se croiront-elles pas eu droit de regarder tous les autres poètes comme des fous, et rehii-là comme le seul à (pii la raison est revemie?

1. Noliimraonl celle de? iiiiilés. i flT^Oi l'un en rimes, l'autre en prose. Voluùreena la superstition. 5. Ti-aduil et abrégé (1711). —

i. Il avait donné deux Œdipe I Voy plus haut. p. 160.

Il est donc nécessaire de lui répondre, pour l'honneur de l'art, et, j'ose dire, pour l'honneur d'un pays qui doit une partie de sa gloire, chez les étrangers, à la perfection de cet art même.

M. de Lamotte avance que la rime est un usage barbare uiventé depuis peu.

Cependant tous les peuples de la terre, excepté les anciens Romains' et les Grecs, ont rimé et riment encore. Le retour des mêmes sons est si naturel à l'honmie, qu'on a trouvé la rime établie chez les sauvages, comme elle l'est à Rome, à Paris, à Londres et à Madrid.

Les Grecs, quitus dédit ore rotundo Musa loqui-, nés sous un ciel plus heureux, et favorisés par la nature d'organes plus délicats que les autres nations, formèrent une langue dont toutes les syllabes pouvaient, par leur longueur ou leur brièveté, exprimer les sentiments lents ou impétueux de l'âme. De cette variété de syllabes et d'intonations résultait dans leurs vers, et même aussi dans leur prose, une harmonie que les anciens Italiens sentirent, qu'ils imitèrent, et qu'aucune nation n'a pu saisir après eux. Mais soit rime, soit syllabes cadencées, la poésie, contre laquelle M. de Lamotte se révolte, a été et sera toujours cultivée par tous les peuples.

Avant Hérodote, l'hisloire même ne s'écrivait qu'en vers chez les Grecs', qui avaient pris cette coutume des anciens Égyptiens, le peuple le plus sage de la terre, le mieux policé et le plus savant. Cette coutume était très raisonnable, car le but de l'histoire était de conserver à la posté-

1. Les Romains ont fini parrinior; les proses de l'ÉsIise, par exemple.

C'est d'eux que les peuples de langue romane ont reçu l'usage de la rime.

2. Horace, Ail poét., 323. — A qui la Muse a donné le parler luirmonieii.r.

Page 1