‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 143 sur 259 · XVII. — LA « BERENICE » ET LE « BRITANNICUS » DE RACINE · texte numérisé non relu

XVII. — LA « BERENICE » ET LE « BRITANNICUS » DE RACINE

Un amant et une maîtresse qui se quittent ne sont pas sans doute un sujet de tragédie. Si on avait proposé un tel plan à Sophocle ou à Euripide, ils l'auraient renvoyé à Aristophane*. L'amour qui n'est qu'amour, qui n'est point une passion terrible et funeste, ne semble fait que pour la comédie, pour la pastorale, ou pour l'églogue.

Cependant Uenriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, voulut que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet; et en cela elle ne se trompait pas : mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre; elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV, et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-sœur, mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs cœurs une inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre.

Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développer sur la scène, autant pour sa consolation que pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dangeau*, confident de ses amours avec le roi, d'engager secrètement Cor-

1. Voltaire veut dire : à un poète comique. Mais jamais Aristophane n'a traité pareil sujet.

2. Le célèbre courtisan et chroniqueur, auteur du Journal de ta Coursons Louis JCIV.

neille et Rnciiio à travnillt^r l'un et l'antre sur ce sujet, (lui paraissait si peu lait pour la scène. Les deux pièces furent composées dans l'année 1670, sans qa'aucun des deux sût qu'il avait un rival.

Elles furent jouées en même temps sur la fin de la même année; celle de Racine à l'hôtel de Bourgogne, et celle de Corneille au Palais^loyal'.

11 est étonnant que Corneille tombât dans ce piège; il devait bien sentir (jue le sujet était l'opposé de son talent. Enlelle ne terrassa point Darès dans ce combat-; il s'en faut bien. La pièce de Corneille tomba; celle de Racine eut trente représentations de suite; et foutes les fois qu'il s'est trouvé un acteur et une actrice capables d'intéresser dans les rôles de Titus et de Bérénice, cet ouvrage dramatique, qui n'est peut-être pas une tragédie, a toujours excité les applaudissements les plus vrais : ce sont les larmes.

Racine fut bien vengé, par le succès de BMnice, de la chute de Bnlanniciis. Cette estimable pièce était tombée, parce qu'elle avait paru un peu froide; le cincpiième acte surtout avait ce défaut; et Néron, qui revenait alors avec Junie, et qui se justifiait de la mort de Britannicus, faisait un très mauvais effet. Néron, qui se cache derrière une tapisserie pour écouter, ne paraissait pas un empereur romain. On trouvait que deux amants, dont l'un est aux genoux de l'antre, et qui sont surpris ensemble, formaient un coup (le théâtre plus comique que tragique ; les intérêts d'Agrippine, qui veut seulement avoir le premier crédit, ne semblaient pas un objet assez important. Narcisse n'était qu'odieux; Britannicus et Junie étaient regardés comme

1. Tlioàtrc lie Molière. 1 Dans le combat du cesie, le vieil En-

2. Virgils, /En., V, 5f')2-48i. — I telle l'emporte surle jeune Darès.

des personnages faibles. Ce n'est qu'avec le temps que les connaisseurs firent revenir le public. On vit que cette pièce était la peinture fidèle de la cour de Néron. On admira enfin toute l'énergie de Tacite exprimée dans des vers dignes de Virgile. On comprit que Britannicus et Junie ne devaient pas avoir un autre caractère. On démêla dans Agrippine des beautés vraies, solides, qui ne sont ni gigantesques ni hors de la nature, et qui ne surprennent point le parterre par des déclarations ampoulées. Le développement du caractère de Néron fut enfin regardé comme un chef-d'œuvre. On convint que le rôle de Burrhus est admirable d'un bout à l'autre, et qu'il n'y a rien de ce genre dans toute l'anlicpiité. Britarmicus fut la pièce des connaisseurs, qui conviennent des défauts et qui apprécient les beautés.

Racine passa de l'imitation de Tacite à celle de Tibulle. 11 se tira d'un très mauvais pas par un effort de l'art, et par la magie enchanteresse de ce style qui n'a été donné qu'à lui.

Jamais l'on n'a mieux senti quel est le mérite de la difficulté surmontée. Cette difficulté était extrême, le fond ne semblait fournir que deux ou trois scènes et il fallait faire cinq actes.

'Juommenlaire sur Corneille.)

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