‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 176 sur 259 · Mais philosophe · texte numérisé non relu

Mais philosophe

1. L'abbé Terray, le dernier contrôleur général des finances sous Louis XV : ses opérations avaient fait perdre une grosse somme à Voltaire, qui ne le lui pardonne

ôi-1 EXTRAITS EN TROSE DE VOLTAIRE.

(( Comment donc ! disait un vieillard plein de sens, il y a soixante ans que je lis des édits ; ils nous dépouillaient presque tous de la liberté naturelle en style inintelligible, et en voici un qui nous rend notre liberté, et j'en entends tous les mots sans peine ! Voilà la première fois chez nous qu'un roi a raisonné avec son peuple ; l'humanité tenait la plume et le roi a signé. Cela donne envie de vivre : je ne m'en souciais guère auparavant. Mais, surtout, que ce roi et son ministre vivent ! »

Cette rencontre, ces discours, cette joie répandue dans mon voisinage, réveillèrent en moi un extrême désir de voir ce roi et ce ministre. Ma passion se communiqua au bon vieillard qui venait de lire l'édit du 13 septembre sous le rosni.

Nous allions partir, lorsqu'un procureur fiscal d'une petite ville voisine nous arrêta tout court. Il se mit à prouver que rien n'est plus dangereux que la liberté de se nourrir comme on veut ; que la loi naturelle ordonne à tous les hommes d'aller acheter leur pain à vingt lieues, et que si chaque famille avait le malheur de manger tranquillement son pain à l'ombre de son figuier, tout le monde deviendrait monopoleur. Les discours véhéments de cet homme d'État ébranlèrent les organes intellectuels de mes camarades ; mais mon bonhomme, qui avait tant d'envie de voir le roi, resta ferme. « Je crains les monopoleurs, dit-il, autant que les procureurs; mais je crains encore plus la gêne horrible sous laquelle nous gémissions, et de deux maux il faut éviter le pire. »

Je ne suis jamais entré dans le conseil du roi ; mais je m'imagine que lorsqu'on pesait devant lui les avantages et les dangers d'acheter son pain à sa fantaisie, il se mit à sourire et dit :

(• Le bon Dieu m'a fait roi de France et ne m'a pas fait

rHILOSOPHIE, MORALE, POLITIQUE. 325

(' grand panetier; je veux être le protecteur de ma nation « et non son oppresseur réglementaire. Je pense que quand c( les sept vaches maigres* eurent dévoré les sept vaches Il grasses et que l'Égyple éprouva la disette, si Pharaon ou Il le pharaon avait eu le sens commun, il aurait permis à Il son peuple d'aller acheter du blé à Babylone et à Damas; « s'il avait eu un cœur, il aurait ouvert ses greniers gratis « sauf à se faire rembourser au bout de sept ans que de- (I vait durer la famine. Mais forcer ses sujets à lui vendre Il leurs terres, leurs bestiaux, leurs marmites, leur hberté. Il leurs personnes me paraît l'action la plus folle, la plus (( impraticable, la plus tyrannique. Si j'avais un contrôleur « général qui me proposât un tel marché, je crois. Dieu « me pardonne, que je l'enverrais à sa maison de cam- 11 pagne avec ses vaches grasses. Je veux essayer de rendre « mon peuple libre et heureux pour voir comment cela « fera. »

Cet apologue frappa toute la compagnie. Le procureur fiscal alla procéder ailleurs, et nous partîmes le bonhomme et moi dans ma charrette qu'on appelait carrosse, pour aller au plus vite voir le roi.

Quand nous approchâmes de Pontoise, nous fûmes tout étonnés de voir environ dix à quinze mille paysans qui couraient comme des fous en hurlant et qui criaient : Les blés, les marchés! les marches, les blés! Nous remarquâmes qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin, qu'ils le démolissaient en un moment, et qu'ils jetaient blé, farine et son dans la rivière.

En passant par Paris, nous fûmes témoins de toutes les horreurs que commit cette horde de vengeurs des lois fondamentales. Ils étaient tous ivres et criaient d'ailleurs qu'ils

1. C'est Ift songe ilu Pharaon expliqué par Josopli {Genèse, \L, 18, 19).

.-•il EXTRAITS EN PROSE DE VOLTAIRE.

mouraient de faim'. Nous vîmes à Versailles passer le ro et la famille royale. C'est un grand plaisir; mais nous ne pûmes avoir la consolation d'envisager l'auteur de notre cher cdit du 13 septembre. Le gardien de sa porte m'empêcha d'entrer. Je crois que c'est un Suisse. Je me serais battu contre lui si je m'étais senti le plus fort. Un gros homme qui portait des papiers ^ me dit : « Allez, retournez chez vous avec confiance, votre homme no peut vous voir; il a la goutte 5, il ne reçoit pas même son médecin, et il travaille pour vous, n

Nous partîmes donc mon compagnon et moi, et nous revînmes cultiver nos champs, ce qui est, à notre avis, la seule manière de prévenir la famine.

{Diatribe à l' auteur des Éphéméridcs.)

1. Dans cette guerre des farines les séditieux étaient, suivant toute apparence, des gens soudoyés par les ennemis de Turgot.

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