‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 183 sur 259 · AU P. POREE · texte numérisé non relu

AU P. POREE

Paris, 7 janvier 1730.

Je vous envoie, mon cher père, la nouvelle édilion qu'on vient de faire de la tragédie cVŒdipe-. J'ai eu soin d'efl'acer, autant que je l'ai pu, les couleurs fades d'un amour déplacé, que j'avais mêlées malgré moi aux traits mâles et terribles que ce sujet exige.

Je veux d'abord que vous sachiez, pour ma justification, que, tout jeune que j'étais quand je fis OEdipe'\ je le composai à peu près tel que vous le voyez aujourd'hui : j'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris; je travaillai à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays*; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs : c'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs (pii paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles

1 . Le P. Porée, jésuite, né eu 1C75, mort en 1741, avait été à Louis-le- (irand le professeur de riiéloriquc (le Voltaire. Il n'a laissé que des ouvrages en latin (tragédies, comédies et harangues) ; c'était, de l'aveu général, un homme de goût.

2. L'édition de 1730 (à Paris, chez la Vve Ribou) « avec une prélace dans laquelle on combat les seulimenls de M. de La Mode sur la poésie «.

, 3. Il l'avait commencé n'étant âgé que de vingt ans.

■i. Le mot est joli. Dacier, né en 1652, mort en 1722, membre de l'Académie des inscriptions et secrétaire perpétuel de l'Académie française, est un traducteur : il a notamment donné la Poétique d'.Aristote, Épiclètc, les Viex de Plularque, Sophocle. Sa femme est célèbre par sa traduction d'Homère et par l'énergie avec laquelle elle

■>'<'t EXTRAITS EN PP.USE DE VOLTAIRE.

virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On Irouva la scène de la double confidence entre Œdipe et Jocaste, firée en partie de Sophocle, tout à lait insipide. En un mot, les acteurs, qni étaient dans ce lenips-là petitsmaîtres et grands seigneurs, refusèrent do représenter l'ouvrage.

J'étais extrêmement jeune ; je crus qu'ils avaient raison : je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un sujet qni le comporte si peu. Quand ou vit un peu d"amour, on fut moins mécontent de moi; mais on ne voidut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et Œdipe : on se moqua de Sophocle et de son imitateur*. Je tins bon; je dis mes raisons, j'employai des amis; enfin ce ne fut qu'à force de prote-ctions que j'obtins qu'on jouerait Œdipe -.

Il y avait un acteur nommé Qninault (Dufresne^), qui dit tout haut que, pour me punir de mon opiniâtreté, il fallait jouer la pièce telle qu'elle était, avec ce mauvais quatrième acte tiré du grec. On me regardait d'ailleurs comme un téméraire d'oser traiter un sujet où Pierre Corneille avait si bien réussi. On trouvait alors YŒdipe de Corneille excellent : je le trouvais un fort mauvais ouvrage*.

soutint le* anciens, attaqués par La Motte au proiit des modernes.

1. Voltaire, en 1719, ne professait pas encore pour Sopliocle un pareil respect : il y avait, en li'te de la première édition , des leUres de l"auteur, dont l'une consacrée à la critique assez impertinente de l'Œil ipe grec.

2. 11 est vrai qu'au moment oii les comédiens venaient de recevoir Œdipe, Voltaire avait été mis à la Bastille, et qu'on hésitait, an

théâtre, ù jonor la pièce d'un écrivain aussi mal en cour.

ô. Ce fameux acteur, qui délmta en 1712, était le meilleur tragédien qu'on eut vu depuis Baron; mais son orgueil n'était pas inférieur à son talent.

i. L Œdipe de Corneille (1639), qui passe aujourd'hui pour l'une de ses pièces les plus faibles, avait eu longtemps la vogue, et La Bruyère s'en plaignait dans son Discours à l'Académie. Corneille y avait

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et je n'osais le dire ; je ne le dis enfin qu'au bout de dix nus, quand (out le monde est de mon avis.

Il l'aut souvent bien du temps pour que justice soit rendue : ou l'a faite un peu plus tôt aux doux OEdipe de M. de La Motte '. LeR. P. de Tournemine a dû vous communiquer la petite préface dans laquelle je lui livre bataille-. M. delà Motte a bien de l'esprit : il est un peu comme cet athlète grec qui, quand il était terrassé, prouvait qu'il avait le dessus '\

Je ne suis de son avis sur rien; mais vous m'avez appris à faire une guerre d'honnête homme. J'écris avec tant de civilité contre lui, que je l'ai demandé lui-même pour examinateur de cette préface*, où je tâche de lui prouver son tort à chaque ligne; et il a lui-même approuvé ma petite dissertation polémique. Voilà comme les gens de lettres devraient se combattre; voilà comme ils en useraient s'ils

introduit ce (|u'il nppclle « l'iieureux épisode » des amours entre Thésée, prince d'Athènes, et Dircé, sœur d'Œdipe.

1 . La Motte avait composé doux Œdipe en 17^6 : l'un en vers, qui fut joué deux fois; l'aulreen prose, qui ne fut point représenté, et par lequel l'auteur prétendait démontrer l'inulilité de la poésie au théâtre.

2. Le P. Tournemine était aussi l'un des anciens maîtres de Voltaire, qui usait aveclui, comme on le voit, des mômes procédés qu'avec le P. Porée. Ce savant jésuite dirigeait le Journal de Trévoux; c'est lui qui publia le Traité de l'Existence de Dieu, de Fénelou. 11 passe pour avoir dénoncé au cardinal Fleury les Lettres persanes de Montesquieu, quand cet écrivain

Ijiigua le fauteuil académique (1727). IV'é en 1661, il mourut en 1759.

5. « Quand je l'ai terrassé, disait de Périclès un des orateurs ses rivaux, et que je le tiens sous moi, il soutient qu'il n'est pas vaincu, et le persuadiî à tout le monde. »

Celait à Athènes une expression quasi proverbiale : Cf. Aristophane, Chevaliers, v. 572 :

t^ùt' àrEirjiravx' i

i. Pour obtenir le privilèije. La Moite était alors censeur royal, "^ d'ailleurs l'homme le plus courtois du monde, même dans les discussions.

avaient été à votre école; mais ils sont d'ordinaire plus mordants que des avocats, et plus emportés que des jansénistes*. Les lettres humaines sont devenues très inhumaines ; on injurie, on cabale, on calomnie, on l'ait des couplets. 11 est plaisant qu'il soit permis de dire aux gens par écrit ce qu'on n'oserait pas leur dire en face! Vous m'avez appris, mon cher père, à fuir ces bassesses, et à savoir vivre comme à savoir écrire.

Les Muses, filles du Ciel, t^ont des sœurs sans jalousie :

Elles vivent d'ambrosie- Et non d'absinthe et do fiel; Et quand Jupiter appelle Leur assemblée immortelle Aui fète^ qu'il donne aux dieux, Il défend que le Satyre Trouble les sous de leur lyre l'ar ses sous audacieux.

Adieu, mon cher et révérend père : je suis pour jamais à vous et aux^jt^ôl^rps, avec la tendre reconnaissance que je vous dois, et que ceux qui ont été élevés par vous ne con- [ servent pas toujours, etc.

1. Les néo-jansénistes soulevés contre la bulle Unigenitu.i nemérilaieiit que trop ce reproche, mais Voltaire est bien aise de le leur

se propose d'être agréable à un jésuite.

2. C'est la reproduction du mol grec ii\jiS'joTi'j. (nourriture des im-

adresser dans celte lettre où il I mortels), el l'ancienne orlliogra]ihe

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