BIOGRAPHIE DE VOLTAIRE
■Voltaire (de son vrai nom François-Marie Aronet) est né à Paris le 21 novembre 1G94; il y est mort le 50 mai 1778. Cette longue vie de quatre-vingt-quatre ans peut se diviser en trois parties.
!• D'abord les années de jeunesse jusqu'en 1729. — Voltaire est le dernier enfant de François Arouet, ancien notaire au Chàtelet, et de Marie-Marguerite Daumart. Il fit ses classes (1704-1711) chez les Jésuites, au collège Louis-le-Grand, où il contracta des amitiés précieuses : ainsi avec les deux d'Argenson, qui devinrent pour lui de hautes protections ; d'autres, par exemple avec Cideville, le comte d'Argental, donnèrent naissance à des attachements de cœur véritables et d'une rare fidélité. Merveilleusement apte à la culture littéraire, les humanités développèrent en lui le don naturel du style. La discipline du goût se manifeste tout à fait supérieure dès ses premiers écrits. Ses maîtres y sont bien pour quelque chose, et lui-même leur rendit cette justice.
Pour le caractère, c'est différent. Dès le jeune âge, le futur Voltaire est un indépendant, un frondeur, et ses audaces de langage ont quelque chose d'étrangement prématuré. Quand il sortit du collège, à seize ans, il fut, grâce aux relations de son père, engagé dans une société qui n'était que trop en harmonie avec ses dispositions personnelles. Son parrain, l'abbé de Châteauneuf, l'avait mené tout jeune chez la vieille Ninon, et l'introduisit encore chez les Vendôme, où il vit poindre et salua l'aurore de la scandaleuse Régence. Dans la société du Temple il put donner libre cours à sa vocation, et fit les délices de ces spirituels épicuriens. Il devint promptcmcnt un fort mauvais sujet, très indocile à son père qui voulait le ranger en le vouant au grimoire, choyé dans la partie du grand monde qui se piquait
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le moins d'austérité, célèbre par l'effronterie élégante de ses propos et de sa plume. Sa famille avait essaye des moyens doux pour le mettre à la raison. I.e gouvernement, à son tour, avisa. En 1717, dénoncé comme l'auteur d'une inscri|ition latine injurieuse pour le négent, Arouef 'jj* mis à la Bastille, et y demeura toute une année.
Il sut i"jrofiter de sa réclusion. Il rêvait de se faire un grand nom et de passer à la postérité en CBUivaut les genres de poésie réputés nobles. 11 avait lu dans quelques salons sa tragédie à'OEdipe, qui n° fut jouée qu'en 1718. 11 voulait en outre donner à la France un^ épopée qui lui manquait, et c'est à la Bastille qu'il exécuta ce v-rojet : il en sortit avec le poème de ta Ligue, première ébauche de la Hciviade, et le dédia au duc d'Orléans pour faire sa paix.
Cette avance ne fut pas repoussée. Le Régent récompensa le succès d'OEdipe par une médaille d'or et par une pension de douze cents. Bientôt le jeune roi en ajouta une autre de deux mille livres [Mii], et la nouvelle reine une de quinze cents (17!25). Voltaire avait le vent en poupe. Ses tendances n'étaient pourtant plus un mystère : Œdipe et la Ligue respiraient la tolérance et même l'irréligion. Mais tel était justement l'esprit des temps nouveaux. 11 devient le bel esprit à la mode, rente et patenté ; les protecteurs lui viennent en foule, et sa vie se passe dans les châteaux : La Feuillade, Richelieu, Yillars, le président de Maisons se le disputent, l'hébergent et le tètent à l'envi.
11 avait la repartie trop vive pour ne pas se faire, même V-irmi ceux qu'il amusait, nombre d'ennemis et de jaloux. Plusieurs s'indignaient déjà, comme Saint-Simon, que le fils de maître Arouet fût devenu si vite un personnage. Unjcuneroué, le chevalier Rohan-Chabot, s'attira par ses impertinences calculées une riposte écrasante, dont il crut, en gentilhomme qui ne se conunet pas. pouvoir se venger par une bastonnade. Voltaire réclama justice, et, ne l'obtenant pas, déclara qu'il saurait tirer réparation de l'outrage. La famille de l'offenseur détourna le coup et conjura le scandale en faisant incarcérer l'ollensé (1721)). Quelques jours après, Voltaire, sous bonne garde quittait la Bastille, gagnait Calais, et était embarque pour l'Angle terre.
11 mit encore à profit l'exil, comme il avait fait la prison neuf ans plus tôt. 11 ouvrit les yeux et fit connaissance avec les m.rurs d'un pays libre. Ce n'est pas en Angleterre qu'il apprit
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la liberté de penser, il n'avait plus à l'apprendre; mais c'est bien là qu'il comprit loule la puissance de l'opinion publique sur le gouvernement, des c'cvivains sur l'opinion. Il prit conscience d'un grand rôle à remplir : éclairer les esprils et exercer sur le public une direction pratique, quotidienne et permanente.
Il élargit son horizon en tout sens. En pliilosophie, Locke et Newton; en littérature, Shakspeare; en politique et en religion, le régime de libre discussion lui apparurent comme autant de nouveautés que peu de personnes soupçonnaient en France, li ne les comprit pas toutes également; mais celles même queson esprit, plus vif que patient, ne lui laissa pas pénétrer, ébranlèrent du moins ce qui lui restait de préjugés nationaux, et le mirent en mesure de donner en France, à son retour, et sur toutes les matières, l'impulsion qu'on y attendait. Les Lettres j)liilosopliiques, où il résuma si vivement les remarques qu'il avait faites en Angleterre, sont à cet égard, dans l'histoire des idées au dix-huitième siècle, un événement de premier ordre.
2° De 1729 à 1755, depuis son retour d'Angleterre jusqu'à son établissement en Suisse, la vie de Voltaire, parmi toutes sortes de traverses, de succès alternant avec des disgrâces, présente un caractère général assez frappant : il travaille à s'alfermir dans sa patrie par l'éclat du talent, par l'indépendance quô donne l'argent, enfin par la faveur de la cour, par les dignités que cette faveur procure et par les immunités qui sont censées devoir en résulter. Il s'agit pour lui de rendre son séjour en l'rance — dans un pays où l'arbitraire gouverne et où nul droit ne protège la liberté d'écrire — compatible avec le rôle subversif dont il s'est investi, et notamment de faire la guerre à la religion d'État sous la protection du pouvoir qui, par tradition, par convenance, par politique, est le protecteur même et l'allie de cette religion. L'entreprise était scabreuse, téméraire, et, malgré toutes ses finesses, Voltaire y échouera.
11 rapportait d'Angleterre la Ilenriade sous sa forme définitive et la tragédie de Brutus. Son premier chef-d'oouvre historique, Cha, les XII, publié en 1751, contient des jugements si libres sur des événements de fraîche date, que le privilège lui est retiré. Son Temple du goût, tout littéraire, lui fait de nouveaux ennemis. Il se relève au théâtre où Zaïre, la plus touchante de ses tragédies, obtient un succès d'attendrissement. Myis en 173i les Lettres philosojjl'iques lui suscitent les plus
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grands embarras et mettent sa liberté môme en péril. Nouvel esclandre en 1756, avec la satire du Mondain, puis bientôt nouveaux succès drnmaliques ; AIzire, tout à l'honnenr du christianisme (en apparence), et V Enfant prodigue. Le doute pourtant n'est plus possible : Voltaire est le plus beau talent qu'il y ait alors en France, mais voué à la défense et à la diffusion du rationalisme. La lutte entre la religion et le libre examen, qui va remplir tout le siècle, s'engage ouvertement, et c'est Voltaire qui, du C(Mé de la philosophie, conduit l'attaque. Mais s'il a toutes les audaces, il ne dédaigne aucune habileté. Il sait que la partie n'est pas égale et que, non seulement pour vaincre, mais même pour se produire au grand jour, la cause qu'il défend a besoin de diplomatie. Dans sa tragédie de Mahomet, soi-disant du-igée contre le fanatisme musulman, c'est le christianisme même qu'il vise; or, par un singulier tour d'adresse, il dédie sa pièce au pape Benoît XIV, et fait en quelque sorte bénir par l'Eglise les armes dont il la frappe (1742). Puis un an après, il revient à la tragédie néo-grecque, fait applaudir en Mérope une œuvre sévère, une pièce sans amour, et se drape dans le manteau de Sophocle. Il donne le change à ses adversaires, les déconcerte et, pour un moment, les désarme.
C'est un mélange extraordinaire de pétulance et de calcul. Il s'est le premier rendu compte qu'en un temps où le régime de la librairie ne laisse encore aux écrivains ni liberté, ni gagnepain, il lui importe d'assurer son repos, en se procurant d'autre part l'argent, qui est par surcroît le nerf de la guerre. Dès 1734, il use de ses relations dans la finance pour se livrer à des spéculations fructueuses, et les fournitures militaires, où les banquiers Paris lui donnent un intérêt, seront pour lui la source d'une immense fortune. Habile à gagner, non moins habile à gérer, il veillera sur cette fortune comme sur l'auxiliaire essentiel de son activité littéraire. Avec des goûts modestes, il aura les ressources et à certains moments le train d'un prince. Il n'ignore pas que la richesse impose, même aux puissances.
Voltaire n'a d'abord été que poète : c'était le temps où il ne travaillait guère; car la poésie, où il se joue avec une prodi. gieuse facilité, n'a jamais été pour lui qu'une distraction. Au moment qui nous occupe, il a de plus grands et de plus laborieux desseins. Il se tourne d'abord vers l'histoire : après Chartes XII, il se prend à Louis XIV. La peinture du grand siècle, à laquelle il a songé tout jeune, tandis qu'il causait avec les survivants de cette époque, est maintenant son occii-
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pafion constante. En second lieu, Newton, dont le génie lui a été révélé en Angleterre, ce Newton qu'il veut à son tour introduire, acclimater en France, l'a entraîné sur le terrain de la science pure : le voilà devenu, pour une dizaine d'années, géomètre et physicien. Il va, par son talent de vulgarisateur, par son enthousiasme, déterminer un mouvement d'opinion que toutes les résistances de l'Académie des sciences n'arrêteront pas, et qui détrônera Descartes. L'amour même, qui d'ordinaire amortit la fougue du travail, en est pour Voltaire le stimulant. La passion de la science et le culte de Newton lui sont communs avec la marquise du Chàtelet, dont il partage alors la vie. C'est la femme savante qu'il admire et qu'il célèbre en elle sous le nom dUranie; et cet amour d'arrière-saison, qui s'empare de Voltaire à quarante ans, pour faire place assez vite à un sentiment plus calme, contribuera beaucoup à mûrir son esprit. Jamais il n'a tant travaillé qu'à Cirey, non à produire, mais à s'instruire. Jamais amour n'a dérobé moins de temps aux choses sérieuses.
Il ne demandait qu'à se remettre bien en cour : la faveur royale, qu'il consentait à payer son prix, devait, dans sa pensée, lui assurer par compensation ses coudées franches. Ce marché, la cour n'était pas d'abord disposée à le conclure : ni le premier ministre Fleury, ni la pieuse reine, ne se souciaient de s'attacher le coi'yphée de l'incrédulité ; quant à Louis XV, tout ce qui concernait la littérature et les gens de lettres le laissait bien indifférent. Un prince étranger, que les audaces de l'esprit n'effrayaient pas, et que les œuvres de provenance française ravissaient, le futur Frédéric II, se fit honneur, au contraire, d'être pour Voltaire un Mécène, et de se poser comme tel. En 1756, Fi'édéric fit les premiers pas, et par des présents, par des caresses, tenta d'attirer Voltaire en Prusse. Mme du Chàtelet ne le permit pas, et, sauf deux courtes entrevues après l'avènement, les relations du poète et du prince se bornèrent provisoirement à une correspondance suivie, dont la poésie (les essais poétiques de Frédéric le plus souvent) faisait le principal sujet. Mais celte amitié donnait à Voltaire du prestige, dans un temps où le cabinet de Versailles recherchait l'alliance du souverain qui Tenait de se révéler si grand capitaine. Fleury, soudain radouci, chargea Voltaire d'une négociation secrète, dans laquelle il échoua d'ailleurs, non sans un soupçon de ridicule. Mme de Châteauroux, la maîtresse en titre, le protégeait; peu s'en fallut qu'il n'entrât droit à l'Académie française ; mais le parti dévot
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laisaii bonne garde. En 1744, l'arrivée au pouvoir du marquis d'Argcnson vint encore en aide au crédit de Voltaire. Toujours en bons tenues avec les favorites, c'est maintenant Mniederompadour qui reçoit son encens et lui sourit. 11 travaille sur commande au\ divertissements de la cour, célèbre envers les premiers élans belliqueux de Louis XV, et en 1745 est nommé historiopraplic. 11 se met à l'œuvre, tout plein d'ardeur, force enlin les portes de l'Académie, et atteint à ce qui devait être pour lui le • point culminant de la faveur, en devenant gentilhomme ordiuaire de la chambre du Roi (1746).
'foules ces « bagatelles », connue il les appelait plus justement qu'il ne se l'était figuré d'abord, avaient exigé de sa part assez de stratagèmes pour qu'il souhaitât d'en recueillir le fruit. Il en découvrit bientôt toute la vanité. Mollement défendu par Mme de Pompadour, vivement attaqué par la reine et par les princesses, il alla chercher un semblant de faveur auprès de Stanislas, à Lunéville. Dans cette cour de Lorraine, on goûta surtout Mme du Cliàtelet. Aussi, après la mort soudaine de son amie (174'J),n'eut-:l plus rien à faire là-bas, et revint-il à Parispour y soutenir sa gloire dramatique. Mme de Pompadour (souvent femme varie) s'était engouée du vieux Crébillon qui, grâce à ce patronage, semblait redevenir le roi du théâtre. Voltaire, piqué au jeu, combattit son rival en reprenant pour son compte les mêmes sujets de pièces, Séinircnnis, Electre, Caliliiia. La revanche n'eut pas tout l'éclat sur lequel il comptait. Alors en désespoir de cause, et pour garder au moins, dans les bonnes grâces du roi de Prusse, le premier rang, que lui disputait l'infime Baculard, il prit le chemin de Derlin.
Par un traité en bonne forme et longuement débattu, Frédéric lui promit la croix de l'ordre du Mérite, la clef de chambellan et deux mille louis de pension. Ce fut, pour commencer, un enchantement de part et d'autre : l'abandon le plus parfait, !c culte commun des Muses et les causeries les plus libres. Mais Voltaire ne paraissait nulle part sans y porter le trouble. Conflits d'argent avec des usuriers juifs, conflits littéraires avec La Deaumelle, puis avec Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, — toutes ces criaillcries irritèrent vivement le roi de Prusse, qui ne souffrait pas les importuns. Bientôt les « jardins d'Alcine » devinrent pour Voltaire un pays de « Vandales », et le « Salomon du Nord » « Denys de Syracuse ». Désavoué par le roi, puis gardé à vue, il poussa un soupir de soulagement en obtenant enfin son wngé [mars 1755]. Il lui
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reslait à subir l'avanie de Francfort, les brutalités de Schinidt et de Freylag réclamant les pocshies — fort compromettantes — du roi leur maître, et un mois de captivité dans une chambre d'auberge, sous la garde de grenadiers allemands.
A Paris, le gouvernement ne voulait plus de lui ; sa disgrâce était complète. Des a bagatelles » d'autrefois il ne lui restait qu'un vain titre de gentilhomme ordinaire. Il s'arrête à Colmar, où les Jésuites font mine de le traduire devant le Parlement pour lèse-religion. Il plie bagages, passe à Lyon, où l'accueil glacial du cardinal-archevêque de Tcncin le renseigne clairement sur l'état de son crédit. De là, il se rend à Genève. Sur le territoire de la jjanmlissiine république, il caresse l'illusion d'être enlin en pays libre. Il achète dans un site admirable la maison qu'il appellera les Délices. C'est là qu'il se prépare à jouir de sa fortune et à pratiquer comme il l'entend, sans avoir personne à ménager ni à craindre, la profession d'homme de lettres.
5° C'est là qu'il va devenir le roi Joltaire, l'écrivain sur qui seront fixés les yeux de l'Europe, le plus enragé polémiste qui ait jamais paru, l'homme qui dira son mot (le dernier mot bien souvent) sur chaque incident, et qui, à force de bon sens, de lucidité, de verve, et aussi d'obstination, non seulement forcera la conscience publique à proscrire les abus, les iniquités fondées sur des préjugés qu'elle réprouve (voilà l'effet légitime et heureux de la suprématie de Voltaire); mais encore (en voici maintenant le vice et l'excès) répandra le ridicule à pleines mains sur tout ce qui heurte, ou simplement dépasse son bon sens, en particulier sur les plus nobles elforts de l'homme en quête d'une foi et d'un idéal religieux. C'est ainsi que l'esprit vollairicn est à la fois éclatant et borné, bienfaisant et cruel : c'est une flamme lumineuse, mais sans chaleur. De là les rancunes souvent douloureuses qui poursuivent le nom de Voltaire, et le décri presque généra] dans lequel est aujourd'hui tombée toute une partie de son œuvre
11 ne se doutait pas, en se fixant à Genève, de l'incompatibililé qui allait bientôt se déclarer entre son libertinage d'esprit et les mœurs puritaines de la Rome calviniste. Ce furent d'abord de sourdes défiances, des obstacles apportés à la publication de ses ouvrages; enfin le conflit éclata violemment sur la question du théâtre. Aux yeux de Voltaire, le théâtre était une école de morale, et sou premier soin avait été d'en élever un chez lui, auquel il conviait, outre ses amis do l'aristocratie genevoise,
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quelques jeunes pasteurs friands du fruit défendu. Le consistoire et les conseils de la République, fidèles à l'institution calvinisie, lui firent entendre nettement qu'il eût à ne pas violer sur ce point les règles établies chez eux. D'Alembert fit entendre dans V Encyclopédie les doléances de Voltaire; Rousseau prit éloquoinment fait et cause pour ses concitoyens dans la f. élire su7- les spectacles; l'orage fut déchaîné; bref, Voltaire dut céder. Les Délices n'étant plus pour lui un séjour de pleine liberté, il se procura aux portes mêmes de Genève et en territoire français les deux domaines de Touruey et de Ferney. De cette façon il eut à sa disposition, et comme sous sa main, les presses de Genève, qui lui permettaient de narguer les prohibitions de la librairie française, et en même temps une habitation où il pouvait jouer la comédie tout à l'aise, en dépit des autorités genevoises et devant un public genevois. Protégé par la France contre Genève, il ne l'était pas moins, le cas échéant, par Genève contre la France. Aussi se comparait-il plaisamment à un lapin dont le terrier aurait plusieurs issues.
Genève traverse alors une crise intestine provoquée par les ressentiments de Jean-Jacques exilé. Voltaire saisit cette occasion de jouer au négociateur : c'est une de ses faiblesses. Il y trouve en outre la joie de faire pièce à l'auteur d'Emile, et de .bafouer ces bourgeois et ces ministres qui l'ont pris de si haut avec lui. Voltaire. Son poème burlesque de lâGuen-e de Genève (17î)8). qui ne fait honneur ni à son talent ni à son caractère, est sur cet article l'expression de ses aigres rancunes.
Mais les alTaires de la France l'occupent bien davantage. Le siècle appelé philosophique en est à la moitié, à l'époque décisive de son cours. Jusque vers 1750, la libre pensée, sans cesse grandissante, n'a livré que des escarmouches. Voici la vraie bataille qui s'annonce. L'Encyclopédie commence à paraître. — L'Encyclopédie, c'est un Dictionnaire des sciences et des arts, publié par Diderot et d'Alenibert, avec privilège (du moins au début) et sous le conirôle de la censure ofhcielle. Le titre est innocent ; les collaborateurs sont de tout ordre, de toute provenance et même de toute robe. Rien d'inoffensif, de neutre, au premier aspect, comme ce volumineux répertoire. Au fond, c'est l'arsenal de la science affranchie et de Fesprit critique appliqué à toute matièi'e, y compris la politique et la théologie. Dès lors philosophe et encyclopédiste sont termes synonymes : toutes les forces de l'Église et de l'État se réunissent contre cette manifestation menaçante. La publication de l'Encyclopédie est traversée par
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toutes sortes d'obstacles, de vexations; enfin, en 1759, un arrêt du Conseil révoque le privilège, et c'est seulement en J7G0, et grâce aux faux-fuyants qui tempéraient dans la pratique la rigueur draconienne dos règlements de liljrairie, que Diderot donne à la fois les deux derniers tiers de l'énorme Dictionnaire. A cette date, les Jésuites sont supprimés; les parlements, citadelles du jansénisme, en pleine lutte avec la cour; le ministère aux mains de M. de Choiseul; la philosophie a cause gagnée. Voilà comment les destinées de V Encyclopédie se confondent avec celles mêmes de l'esprit philosophique au xviii" siècle, et comment cet ouvrage indigeste est, dans l'ordre des idées, un événement capital.
Voltaire a donné quelques articles, et de fort jolis, à l'Encyclopédie, mais surtout littéraires. C'est d'une autre façon qu'il on a été l'auxiliaire tout -puissant et, peu s'en faut, le véritalde porje-enseigne, — par une guerre incessante de pamphlets et de satires faite aux parlements, à l'Église et aux écrivains, pour la plupart assez médiocres, qui soutenaient devant le public les principes d'autorité : Fréron, Chaumeix et autres. Dans cette guerre, où sa situation particulière lui assurait une liberté d'action à peu près complète. Voltaire n'a pas mesuré ses coups, et le respect de l'adversaire a toujours été son moindre souci. Mais par la plume ou autrement, quand on se bat, on n'a guère en vue que la victoire, et tous moyens paraissent légitimes.
Aussi bien ce régime suranné, qui mettait le bras séculier au service de la religion d'État, se signalait-il avant de disparaître par d'abominables cruautés, non plus contre des écrivains qu'une incarcération bénigne de quelques mois rendait plus célèbres et plus intéressants, ni contre des écrits dont arrêts de justice et mani'emenls d'évêques ne parvenaient qu'à décupler la vente; mais contre d'inoffensives et déplorables victimes qui payaient de leur vie ou des plus tragiques épreuves, soit des gamineries irréligieuses, soit même leur attachement au culte réformé qui était celui de leurs pères. Tout le monde connaît les noms de Calas, do Sirven, de La Barre. En plein xvni° siècle, après Montesquieu, après l'Encyclopédie, alors que la faculté, sinon le droit, de tout penser et de tout dire était passée dans les mœurs, la défense du catholicisme servait de prétexte à d'horribles supplices, et l'échafaud punissait des crimes imaginaires, que le fanatisme dénonçait sans l'ombre d'une preuve à l'appui. — a Les cruels! s'écriait Voltaire, indigné contre les juges, ils ont oublié qu'ils étaient hommes. Ah ! les barbares ! » Il n'eut
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de cesse avant d'avoir mis en sécurité ceux qui s'étaient dérobés au supplice, de les avoir fait réhabiliter ainsi que les malheureux qui avaient succombé. Il n'y épargna ni son argent, ni sa peine. C'est son plus beau titre d'honneur. La foule ne s'y trompa point, et l'on a souvent cité ce mot d'une brave femme qui, le voyant passer à Paris en 1778, le désignait en disant : c Voilà le défenseur des Calas ». A ce point de vue, et quelques impertinences qu'il se soit d'ailleurs permises envers les choses les dus saintes et vénérables. Voltaire
A fait plus en son temps que Luther et Calvin;
il a grandement servi les idées de justice et de tolérance. Ses procédés frivoles et outrageants de critique religieuse ne sont g-.;ére moins répudiés aujourd'hui par la philosophie que réprouvés par la foi : mais la tolérance légale, conquise grâce à lui. nous est restée, au grand profit de toutes les consciences, pour !e plus grand bien de l'humanité.
Rien de ce qui se passait en France ne le laissait indifférent. Or en ce temps-là tout était matière à discussion : philosophie, polilique. finances, littérature. Voltaire, avec plus ou moins de compétence et de sérieux, mais toujours avec bon sens incisif, a pris parti sur tous les sujets. En prose, en vers, il n'a cessé de combattre; il a même introduit à haute dose resi>rit de propagande dans des genres qui, comme la poésie dramatique, s'en accommodent malaisément; et c'est une des raisons pour lesquol'es ses dernières tragédies ne sont pas, tant s'en faut, les meilleures. Shakspeare. qu'il avait le premier fait connaître en Franco, était en train de s'y acclimater, beaucoup trop même, à son gré, et ses dernières colères ont eu pour objet cette féconde ransfornialion du goût public, dans laquelle il voyait un dançer pour sa propre gloire et un retour à la barbarie.
On peut cependant sans exagération le louer, comme son maître Horace, d'avoir su vieillir. En possession d'une renommée européenne, courtisé par les souverains (ceux de France exceptés)*, et par l'élite intellectuelle de tout pays, il voyait son œuvre assez avancée, le? progrès de la raison assez soutenus, pour ne pas
1. « Je pourrais offrir ma protection en Sibérie et au Kamtschaïka; mais, en France, j'ai besoin de la protection de bien des gens, et même de celle du Roi. » (Lettre à Mme du Deffant, 11 juillet 1770.)
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douter du succès final. Aussi la plupart de ses derniers écrits offrent-ils un peu plus de douceur dans l'ironie.
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage,
a-t-il dit en un jour d'heureuse inspiration; et ce vers résume fidèlement la pensée dominante de ses dernières années. Oui, il a fait du bien, et y a pris franchement plaisir. Châtelain de Kerney, il joue au seigneur de paroisse, mais il en remplit largement tous les devoirs; il répand un peu de prospérité dans le pauvre coin de terre qu'il s'est choisi pour asile ; il y fait naître, il y perfectionne l'agriculture, avec le zèle d'un propriétaire éclairé; il y introduit l'horlogerie, l'industrie delà soie ; il rêve d'y fonder de nouvelles villes, d'intéresser les gouvernants à son entreprise ; bref, il transforme et enrichit ce canton du pays de Gex ; il y attire une population nombreuse, il y fait des heureux.
Dans sa maison même, ce vieux célibataire goûte les joies d'un bon père de famille. Le voilà devenu une façon de patriarche. En 1760, il entend dire qu'une petite-nièce de Corneille est dans le dénuement ; il l'appelle à lui, d'abord, il est vrai, dans la pensée de jouer un bon tour, de faire crier Fréron ; puis il s'attache à elle de tout son cœur, l'adopte, la fait instruire, la marie en lui donnant pour dot le produit du Commentaire sur les œuvres du grand poète dont elle porte le nom, et la traite, elle et son mari, comme ses propres enfants. Sa bonté pour ses nièces est exquise, et quelquefois méritoire, car l'une d'elles, la fameuse Mme Denis, est d'humeur fort capricieuse et tyrannique. Il en pâtit, il en gémit souvent, mais il la comble et, quand il renonce à la garder auprès de lui, n'épargne rien pour qu'elle puisse mener à Paris le grand train où elle se complaît. Cet homme emporté, rageur, terrible, a des côtés charmants, de véritables tendresses, un besoin d'amitié et de bienfaisance dont nulle déception n'a pu le dégoûter. Il a même souvent pardonné d'assez vilaines peccadilles, quand elles ne s'adressaient qu'à sa personne. Sur les fautes de caractère, on aurait plutôt Heu de le trouver trop coulant; les «haines généreuses» ne sont pas du tout son fait. C'est dans les querelles littéraires qu'il s'est montré féroce : contre Desfontaines, contre Fréron, contre Pompignan, contre les deux Rousseau, Jcan-Daptiste et Jean-Jacques. C'est là chez lui le point irritable: pour peu qu'on l'y touche, ou lui fait perdre tout sang-froid, toute
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dignité. Ses amis mêmes, qu'il fait rougir, ne peuvent rien alors pour l'apaiser.
A cela près, il semblait devoir terminer fort douccnienl sa vie dans ce Fcrney, où tout conspirait à le retenir. Mais il n'avait jamais accepté sans arriére-pensée l'interdiction implicite de résider à Paris. Ses ennemis le trailaient de banni ; il n'en voulut jamais convenir ; et. supposant enfin que le débonnaire Louis XYl tolérerait son retour, Iiarcelé d'ailleurs par les instances de Mme Denis, il entreprit, à qualro-vin{;t-quatre ans, en plein hiver, un voyage de cent cinquante lieues. Son arrivée fut triomphale; l'hôtel de Yilletle, où il était descendu, assailli de visiteurs: Franklin lui amena son pelit-fils à bénir; chacune de ses sorties était saluée d'acclamations. Sa santé n'y résista pas. Au bout de quelques semaines il dut s'aliter, avec les symptômes les plus inquiétants; Tronchin, son médecin, le renvoyait à Fcrney ; Mme Denis, pour n'avoir pas à l'y suivre, le retint quand même. Remis sur pied, il reprit sa vie d'agitations, parut à l'Académie, au théâtre où l'on donnait Irène, sa dernière tragédie; tout cela le môme jour. 11 vit couronner son buste sur la scène, au milieu du délire des assistants : « Vous voulez, leur disait-il, me faire mourir de plaisir. » Fièvre de gloire, fièvre de travail, c'en était trop pour sa frêle machine, que chaque jour depuis vingt ans il disait prête à succomber. Celle fois le moribond ne se releva plus ; une dernière crise de diï-buit jours le mit au tombeau (30 mai 1778).
VOLTAIRE PROSATElK
On Irouvora dans ce 'o'iime des exU'aits empruntés aux divers ouvi-ages en prose de Voltaire. Nous les partageons en cinq groupes principaux. Les quatre premiers (\° histoire \ 1" mélanges, contes, dialogues, facéties, de; Z" critique littéraire: i° philosophie morale, politique) représentent les œuvres données par Voltaire de son vivant*, celles qui l'ont fait si célèbre et si puissant sur l'opinion. Le cinquième contient les extraits de la Correspondance. Nous renvoyons à la fin de cette introduction les indications chronologiques et bibliograpliicjues.
Nous nous proposons, dans les pages qui suivent, de déterminer l'aspect particulier sous lequel nous apparaît le talent de l'auteur dans chacune de nos cinq divisions.
1° Histoire. — Le Charles XU (1731) est la première œuvre historique de Voltaire; la dernière est V Histoire du Parlement de Pari>t (1709). Nous ne citerons cette Histoire du Parlement que pour mémoire : c'est une œuvre de combat contre une institution que Voltaire, comme presque tous les encyclopédistes, poursuivait de sa haine : le coup d'État de Maupeou qui suivit do. I)rè3 (1771) en dénonce sunisanimcnt l'intention. Nous laisserons égaleuicut dans l'ondireles Annales de l'Empire, véritable corvée accomplie [lar complaisance envers la duchesse de Saxe-Gotha, et {'Histoire de l'Empire de liussie sous Pierre le Grand, autre travail de commande, qui confine par le sujet au Charles XU, et qui ne s'en distingue par aucune qualité nouvelle.
Il faut mettre à part et en lumière ce (Charles XII, le Siècle de Louis XIV (1751) avec le Précis du Siècle de Louis XV (17(58) ipù y fait suite, et l'Essai sur les Mœurs et l'Esprit des nations
1. Sauf quelques exeeptioiis que no:is avons signalée? plus loin, il.ns uolie uolico bibliogiapliiqnc.
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(1756). — C/est là que Voltaire a donné toute la mesure de son talent en histoire.
Le Charles XII est depuis longtemps classique. Ce qu'on v admire en général, c'est la vivacité, l'aisance du récit, aussi agréable à suivre qu'un roman- Charles Xil y est représenté tel qu'il était, jiioitié héros, mojtié fou : c'est une figiu'e à souliait pour un ]ieintre, un original dans toute l'acception du tei-me. Mais en même temps ce personnage étrange appartient à l'histoire, il a été engagé contre Pierre le Grand dans un duel militaire des plus mémorables, il a détourné l'altention de la thplomatie européenne vers des contrées nouvelles, vers cette Russie qui prend alors pour la première fois le contact des puissances occident^iles. Pour Voltaire, c'était lliistoire de la veille; il connnençait son livre dix ans après la moi't de Ciiarlos XII, trois ans après colle du Czar. Il était dillicile de voir clair et de parler juste sur des événements aussi récents : l'historien, connue le peintre, a besoin de n'être pas trop iirès de l'objet qu'il regarde, pour en bien saisir l'ensemble et les jiroportions. Mais en revanche [et c'est là que Voltaire allait se révéler grand historien) les sources d'information abondaient ; le tout était de les bien choisir, de s'adresser aux j'elations de première main, orales ou écrites, de les comparer et de les juger. Il eut le bonlieur de rencontrer ces autorités sûres, et le discei-nement nécessaire pour en bien apprécier la valeur. « On a composé cette histoire, dit-il', sur des récits de personnes connues, qui ont passé plusieurs années auprès de Charles XII et de Pieri-e le Grand, empereur de Moscovie, et qui, s'étant retirées dans un pays libre, longtemps après la mort de ces princes, n'avaient aucun intérêt de déguiser la vérité.... On n'a pas avancé un seul fait sur lequel on n'ait consulté des témoins oculaires et irrérochables. » Ainsi dès ce premier ouvrage historique. Voltaire f'élermine et applique les règles fondamentales de la saine hié- Ihode; il rompt avec les procédés de riiistoriograiihie ol'ilcielie, du panégyrique déguisé et payé, comme avec les traditions de l'histoire a priori, composée d'après des informations vagues, uniquement en vue de l'clfet littéraire. Sans doute il lui est arrivé qiielquefois de faire fausse route dans l'usage de celle méthode, le plus souvent par excès de déllance et de pyrrhonisme; en cela comme en tout, il se prononce trop vite, et cède trop