Dixc. aiir lllist. de Charles XII
VOLTAIRE PROSATEUR. xxiii
volontiers à la tentation de renverser les opinions reçnes. Mais il était dans la bonne voie: il avait le sentiment exact des nécessités de riiistoire et du danger que lui faisait courir le débordeaient des « mensonges imprimés ».
Chartes XII répond encore par un autre mérite à la conception moderne du geiu^e historique. En racoutjfflît la vie, les exploits, les extravagances d'un vrai héros d'aventures, Voltaire ne se laisse pas captiver par l'intérêt unique de son principal personnage. Il n'oublie pas que l'histoire doit avoir surtout pour objet la vie des peuples. C'est la Suéde, c'est la Russie qu'il nous ^ montre aux prises : climat, mœurs, institutions, tout ce qui donne aux peuples belligérants leur caractère distinctif, tout ce qui expti(iue les origines, les péripéties, les résultats de la lutte engagée entre les deux grands capitaines, tout ce qui est, dans cette lutte, d'intérêt vraiment moral et humain, il y insiste avec développement et s'en enquiert avec scrupule. Cette vérité banale aujourd'hui, que les princes ne vaudraient pas la peine ({u'on parlât d'eux s'ils n'étaient des chefs d'États, Voltaire est le premier depuis les grands historiens de la Renaissance, les Machiavel et les Guichardin, qui l'ait mise en pleine lumière et ({ui s'en soit inspiré.
Ces deux qualités nouvelles et éminentes, la recherche de documents originaux et le souci de faire aux peuples dans l'histon-e leur pari légitime, qui est la principale, se retrouvent au plus haut degré dans le Siècle de Louis XIV, véritable chefd'œuvre de Voltaire historien.
Cette fois encore, le sujet était presque conte'^'pcrain : Voltaire eu avait eu l'idée fort jeune, et les témoignages oraux étaient les premiers qu'il eût recueillis. 11 a du reste pris soin de mettre en relief le lien qui rattache son siècle à celui qui l'a précédé : dans la liste des artistes et des écrivains, il range ceux de sou temps, les Montesquieu, les Bouchardon, parmi les Corneille, les Racine, les i'oussin et les Puget. Na-t-il pas connu Kinon, Caumartin, Villars? Fontenelle, le Cydias de La Druyère, n'est-il pas encore là'? Entre lui. Voltaire, et l'auteur de Cinna, n'y a-t-il pas connnunication directe au moyen de quel([ues « bons vieillards » dont les récits ont amusé son enfance? Rien ne sera donc plus naturel, quelques années plus tard, que « d'ajouter » au Siècle de Louis XIV un Précis du siècle de Louis XV.
Trente ans d'études, lecture de mémoires inédits et d'une autorité décisive, consultation des archives de la Guerre, con-
XXIV INTRODrCTION".
fidences des survivants les mieux renseignes : telles sont les garanties de véracité quollrait ici Voltaire. Le lilre, qu'il prend soin d'expliquer dès le début, annonce ce que sera le livre : « Ce n'est pas seulement la vie de Louis MY qu'on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais^. » Le plus éclairé, sans excepter celui qui suit, si lier de ses « lumières » et qui n'est pas habitué à ce qu'on lui conteste cet avantage. Mais Voltaire l'entend bien ainsi : pour les sciences, le dix-huitième siècle n'est que le continuateur et le disciple du précédent; pour les lettres et les aris, son héritier très indigne. C'est bien notre avis aujourd'hui; on 1751, c'était un hardi, un généreux paradoxe. L'esprit de dénigrement qui avait rabaissé la figure de louis XIV n'a pas eu de prise sur Voltaire : il n'absorbe pas la gloire du siècle dans celle du souverain; il les met en regard l'une de l'autre, et rend à Louis XIV toute la justice qui lui est due, sans la refuser aux grands hommes de guerre, d'État, de lettres, que le monarque, très grand honnre l li-mème, a découverts, e nployés et soutenus. C'est, sur ce point, une œuvre de haute et complète impartialité. Ajoutez l'art d'embrasser une immense matière et de la dominer; d'indiquer rapidement le nécessaire, de développer seulement l'essentiel; d'exiLquer la politi(jue, de peindre les batailles; de reçue l'ir et de grouper ces menus traits de mœurs, ces anecdolcs. connue il J^s appelle, trop dédaignées par les historiens des rois, ces faits sans éclat, sans conséquences apparentes, et qui paraissent appartenir à la chronique, qui cependant nous font connaître sur le vif un homme, une cour, une société, une époque; de doimer enfin toute son importance au mouvement des idées, au.\ grandes querelles i-eligieuses, que malheureusement Voltaire n'a vues que do lexléricur, sans en saisir le principe ni la portée.
En tout le reste, le Siècle de Louis XI V est écrit dans im esprit de vive sympathie; l'impartialité n'y perd rien, l'intelligence des faits y gagne beaucoup ; l'historien en cfTet peiiU les hommes, et pour comprendre l'homme, il faut, suivant la belle parole de Térence, ne point le regarder connue un étranger, se transformer en lui. s'identifier à lui. Tite-Live disait qu'il devenait un ancien en racontant l'ancienne histoire de