‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 249 sur 259 · Les yeux bandés · texte numérisé non relu

Les yeux bandés

2. Une lettre dans laquelle d'A- Icmhert racontait que, l'Académie des sciences ayant demandé pour lui la pen>ion devenue vacante jiar la mort de Claiiaul, le ministre Saint-Florentin n'avait pas doiuié de réponse.

La pluport des lettres sont ouvertes à la poste; les vôtres l'ont été depuis longtemps. Il y a quelques mois que vous m'écrivites : « Que dites-vous des ministres, vos protecteurs, ou plutôt vos protégés? » et l'article n'était pas à leur louange. Un ministre m'écrivit quinze jours après : « Je ne suis pas honteux d'être votre protégé, mais, etc. » ; ce ministre paraissait très irrité. On prétend encore qu'on 0 vu une lettre de vous à l'impératrice de Russie, dans

C laquelle vous disiez : « La France ressemble à une vipère : tout en estbon, hors la tète* ». On ajoute que vous avez écrit dans ce goût au roi de Prusse. Vous sentez, mon cher philosophe, combien il a été inutile que je vous aie rendu justice, et que j'aie écrit à ceux qui se i)laignaient ainsi de vous, « que vous êtes l'homme qui a fait le plus d'honneur à la France ». La voix d'un pauvre Jean criant dans le désert, et surtout d'un Jean persécuté, ne fait pas lui grand elTet. Voilà donc où vous en êtes. C'est à vous à tout peser; voyez si vous voulez vous transplanter à votre ;"ige, et s'il faut que Platon aille chez Denys-, ou que Platon reste en (irèce. Votre cœur et votre raison sont pour la Grèce. Vous examinerez si, en restant dans Athènes, vous devez rechercher la bienveillance des Périclès'. Je suis persuadé que le ministre, qui n'a rien répondu sur votre pension, ne garde ce silence que parce qu'un autre ministre lui a parlé. On est fâché contre vous depuis la Vision'^. Je sentis

1. Le failesi exact. — Lett.ded'.A- Jemherl à Calherinell. tojuin 1761.

2. Chez le roi de Prusse icf. p.537i, qui oMrait à d'Alemlierl la itrésideuce de l'.Aeadt'Hiie de Pierlin.

ô. Le duc lie Clioiseul, miuisire donl il esl question plus haut.

X. Lu Vision de Palissol ill60\ daus laquelle Morellet s'attaquait

à Mme de Robecq, née Montuiorency, amie de M. de Clioiseul. et prolectrice de la comédie des Philus 'phes :

la Vixion parlait d'une « trrande (lame mourante ». par allusion h la princesse, qui en elTet ne survécut que de quelques jours. Morellet avait été, pour ce fait, mis à la Ba;tille.

CORRESPONDANCE. 305

cruellement le coup que cette Vision porterait aux philosophes ; je vous le mandai, vous ne me crûtes pas ; mais j'étais très instruit. Mme la princesse de Robecq n'apprit qu'elle était en danyer de mort que par cette brochure. Jugez quel effet elle dut faire. Depuis ce temps, des trésors de colère se sont amassés contre nous tous, et vous ne l'ignorez pas. J'ai cru apercevoir, au travers de ces nuages, qu'on vous estime comme on le doit, et qu'on aurait désiré votre estime.

Je sais bien que vous ne ferez jamais de démarche qui répugne à la hauteur de votre âme, mais il vous faut votre pension. Voulez-vous me faire votre agent, quoique je ne !-ois pas sur les lieux? Il y a un homme qui est dans une très grande place, et qui est mécontent de vous. 11 n'est pas impossible que son ressentiment ait influé sur le refus ou sur le délai de la justice qu'on vous doit. Permettezvous que je prenne la liberté de lui écrire"? Je suis sans conséiiuence; je ne compromettrai ni lui ni vous; je lui proposerai une action généreuse. 11 est très capable de la faire, très capable aussi de se moquer de moi ; mais j'en courrai volontiers les risques, et rien ne retombera sur vous. Je ne ferai rien assurément sans avoir vos instructions, que vous pourrez me faire parvenir en toute sûreté par la voie dont vous vous êtes déjà servi.

On crie contre les philosophes, on a raison ; car si l'opinion est la reine du monde, les philosophes gouvernent celte reine. Vous ne sauriez croire combien leur empire s'étend. Votre Destruction^ a fait beaucoup de bien. Bonsoir; je suis las d'écrire; je ne le serai jamais de vous lire et de vous aimer.

1. \' Histoire de In destruction | ouvrage n'était ilt; pour déplaire à des Jésuites, par d'Alembert. — Cet | M. de Clioisetil.

593 EXTRAITS E>" PIIUSE DE VUI.TAIHE.

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