‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 29 sur 259 · Commis en duel · texte numérisé non relu

Commis en duel

i. En 17*0.

b. Le dernier contrôleur des linauces sous Louis XIV ^1708-171o).

qui laissait du loisir au gouvernement, un prince et un peuple amoureux des nouveautés.

11 établit d'abord une banque en son propre nom, en 1716. Elle devint bientôt un bureau général des recettes du royaume. On y joignit une compagnie du Mississipi', compagnie dont on faisait espérer de grands avantages. Le public, séduil par ra£pàt du gain, s'empressa d'acheter avec fureur les actions de celte Compagnie et de cette banque réunies. Les richesses, auparavant resserrées parla déliance, circulèrent avec profusion. Les billets doublaient, quadruplaient ces richesses. La France fut très riche en efletparle crédit. Toutes les professions connurent le luxe, et il passa cliez les voisins de la France, qui eurent part à ce commerce.

La banque fut déclarée banque du roi en 1718. Elle se chargea du commerce du Sénégal. Elle acquit le privilège ^ de l'ancienne Compagnie des Indes, fondée par le célèbre Colbert, tombée depuis en décadence, et qui avait abandonné son commerce aux négociants de Saint-Malo. Enfin, elle se chargea des fermes générales du royaume. Tout fut donc entre les mains de l'Ecossais Lass, et toutes les finances du royaume dépendirent d'une Compagnie de commerce.

Cette Compagnie paraissant être établie sur de si vastes fondements, ses actions augmentèrent vingt fois au delà de leur première valeur. Le duc d'Orléans fit sans doute une grande faute d'abandonner le public à lui-même. Il était aisé au gouvernement de mettre un frein à celte frénésie; mais l'avidité des courtisans et l'espérance de profiter de ce désordre empêchèrent de l'arrêter. Les variations fréquentes dans le prix de ces etTets produisirent à des honmies inconnus des biens immenses : plusieurs, en moins de six mois, devinrent beaucoup plus riches que beaucoup

i. On d(.>6 liides occiileiiLaJe^.

de princes. Lass, séduit lui-même par son système, et ivre de l'ivresse publique et de la sienne, avait fabriqué tant de /billets que la valeur chimérique des actions valait, en 1719, [ quatre-vingts fois tout l'argent qui pouvait circuler dans le royaume. Le gouvernement remboursa en papier tous les re iitiers de l'État.

Le régent ne pouvait plus gouverner une mactiine si inmiense, si compliquée, et dont le mouvement rapide l'entraînait malgré lui. Les anciens llnanciers et les gros banquiers réunis épuisèrent la bainpie royale, en tirant sur elle des sommes considérables. Chacun chercha à convertir ses billets en espèces; mais la disproportion était énorme. Le crédit tomba tout d'un coup : le régent voulut le ranimer par des arrêts qui l'anéantirent On ne vit plus que du papier; une misère réelle commençait à succéder à tant de richesses fictives. Ce fut alors qu'on doima la place de contrôleur général des finances à Lass, précisément dans le temps qu'il était impossible qu'il la remplit; c'était en 17^20, époque de la subversion de toutes les fortunes des particuliers et des finances du royaume. On le vit, en peu de temps, d'Écossais devenir Français, par la naturalisation ; de protestant, catholi(iue; d'aventurier, seigneur des plus belles terres; et de banquier, minisLi'e d'Étal. Je l'ai vu arriver dans les salles du Palais-Royal, suivi de ducs et pairs, de maréchaux de France et d'évèques. Le désordre était au comble. Le parlement de Paris s'opposa, autant qu'il le put, à ces innovations, et il fut exilé à Ponloise. Enfin, dans la même année, Lass, chargé de l'exécration publique, fut obligé de fuir du pays (pi'il avait voulu enrichir et qu'il avait bouleversé. Il partit dans une chaise de poste que lui prêta le duc de Uourbon-Condé*, n'emportant avec

1. Le pelit-fils du grand Condé, 1 li'c à la iiioil du lùgoul (1723colui qui devint premier iiiiuis- | 1726).

lui que àeu\ mille louis, presque le seul reste de son opulence passagère.

Les libelles, de ce temps-là accusent le régent de s'être emparé de tout l'argent du royaume pour les vues de son ambition, et il est certain qu'il est mort endetté de sept inijlions. exigibles. On accusait Lass d'avoir fait passer pour son profit les espèces de la France dans les pays étrangers. Il a vécu quelque temps à Londres des libéralités du marquis de Lassey, et est mort à Venise en 1729, dans un état à peine au-dessus de l'indigence. J'ai vu sa veuve à Bruxelles, aussi humiliée qu'elle avait été fière et triomphante à Paris. De telles révolutions ne sont pas les objets les moins utiles de l'histoire'.

{Précis du siècle de Louis A' F, chnp. ii. )

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