‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 30 sur 259 · X. — PIERRE ILE GRAND · texte numérisé non relu

X. — PIERRE ILE GRAND

Pierre Alexiowitz, czar de Russie, s'était déjà rendu redoutable par la bataille qu'il avait gagnée sur les Turcs en 1697-, et par la prise d'Azof, qui lui ouvrait l'empire de la mer Noire. Mais c'était par des actions plus étonnantes que des victoires qu'il cherchait le nom de grand. La Moscovie, ou Russie, embrasse le nord de l'Asie et celui de l'Europe, et, depuis les frontières de la Chine, s'étend l'espace de quinze cents lieues jusqu'aux confins de la Pologne et de la Suède. Mais ce pays immense était à peine connu de l'Europe avant le czar Pierre. Les Moscovites étaient moins

1. Voltaire effleure le lieu coni- 1 2. En 169o, sur les bords du Don; mun, sans le développer. i la prise d'Azov est de 1696.

ZS EXTRAITS EN TROSE DE VOLTAIRE.

civilisés que les Mexicains quand ils furent découverts par Cortès; nés tous esclaves de maîtres aussi barbares qu'eux, ils croupissaient dans rignorance, dans le besoin de tous les arts, et dans l'insensibilité de ces besoins qui étoufl'ail toute industrie. Une ancienne loi, sacrée parmi eux, leur défendait, sous peine de mort, de sortir de leur pays sans la permission de leur patriarche'. Cette loi, faite pour leur ôler les occasions de connaître leur joug, plaisait à un(; nation qui, dans l'abîme de son ignorance et de sa misère, dédaignait tout commerce avec les nations étrangères.

L'ère des Moscovites commençait à la création du monde; ils complaient 7207 ans au commencement du siècle passé, sans pouvoir rendre raison de celte date. Le premier jour de leur année revenait le 13 de notre mois de septembre. Ils alléguaient, pour raison de cet établissement, qu'il était vraisemblable que Dieu avait créé le monde en automne, dans la saison où les fruits de la terre sont dans leur maturité. Ainsi, les seules apparences de connaissances qu'ils eussent étaient des erreurs grossières : personne ne se doutait parmi eux que l'automne de Moscovie pût être le printemps d'un autre pays dans les climats opposés. Il n'y avait pas longtemps cjue le peuple avait voulu brûlera Moscou le secrétaire d'un ambassadeur de Perse, qui avait prédit une éclipse de soleil. Ils ignoraient jusqu'à l'usage des oliillres; ils se servaient, pour leurs calculs, de petites boules enfilées dans des filsd'arcbal. Il n'y avait pas d'autre manière de compter dans tous les bureaux de recettes et dans le trésor du czar.

Leur religion était et est encore celle des chrétiens grecs,

1. Ils npparicnaicnt depuis le x" sic'i'le, comme il esl dit plus loin, fi l;i religion grecque; mais ils

avaient obtenu, en ISSSjun^patriarclie spécial, qui était après le c/.ar le premier personnage de rEm])ire.

mais mêlée de snperstilions, auxquelles ils étaient d'autant jikis fortement allachés qu'elles étaient plus extravagantes, et que le joug en était plus gênant. Peu de Moscovites osaient majniger du pjgeon, parce que le Saint-Esprit est peint en forme de colombe. Ils observaient régulièrement quatre carêmes par an; et, dans ces temps d'abstinence, ils n'osaient se nourrir ni d'œufs ni de lait. Dieu et saint Nicolas étaient les objets de leur culte, et, immédiatement après eux, le czar et le patriarche. L'autorité de ce dernier était sans bornes, comme leur ignorance. Il rendait des arrêts de mort, et infligeait les supplices les plus cruels, sans qu'on pût appeler de son tribunal. 11 se promenait .T"] cheval deux fois l'an, suivi de tout son clergé en cérémonie : j le çzarj àj3ied, t^enait la bride du cheval; et le peuple j se prosternait dans les rues comme les Tartares devanj^' leur grand lama*. La confession était pratiquée; mais ce n'était que dans le cas des plus grands crimes : alors l'absolulion leur paraissait nécessaire, mais non le repentir. Ils se croyaient purs devant Dieu avec la bénédiction de leurs papas-. Ainsi ils passaient sans remords de la confession au vol et à l'homkide; et ce qui est un frein pour d'autres chrétiens était chez eux un encouragement à l'iniquité. Ils faisaient scrupule de boire du lait un jour de jeûne; mais les pères de famille, les prêtres, les femmes, ^y les tilles s'enivraient d'cau-de-vie les jours de fête. On disputait cependant sur la religion en ce pays comme ailleur^^ la plus grande querelle était pour savoir si les laïquesl devaient faire le signe de la croix avec deux doigts ou avec^l trois. Un certain Jacob Nursufl', sous le précédent règne, avait excité une sédition dans Astracan au sujet de cette

1. Le grand lama, cliof île la religion cliez les |»eu|ilos du Tliibet, et regardé comme un dieu.

2. Papas ou popes : c'est le nom donne aux prêtres dans l'Eglise grecque.

dispule. Il y avait même des fanatiques, comme parmi ces nations policées chez qui tout le monde est théologien; et Pierre, qui poussa toujours la justice jusqu'à la cruauté, lit périr par le feu quelques-uns de ces misérables qu'on nommait vusko-jésuiies*.

Le czar dans son vaste empire avait beaucoup d'autres sujets qui n'étaient pas chrétiens. Les Tartares. qui habitent le nord occidental de la mer Caspienne et des Palus-Méotides*, sont mahomélans. Les Sibériens, les Osliaques, les Samoïèdes, qui sont vers la mer Glaciale, étaient des sau-

"^ages, dont les ims étaient idolâtres, les autres n'avaient pas même la connaissance d'un dieu : et cependant les Suédois envoyés prisonniers parmi eux ont été plus con-

. tents de leurs mœurs que de celles des anciens Mosco-

Ivites.

Pierre Alexiowitz avait reçu une éducation qui tendait à augmenter encore la barbarie de cette partie du monde. Son naturel lui lit d'abord aimer les étrangers, avant qu'il sût à quel point ils pouvaient lui être utiles. Le Fort^ fut le premier instrument dont il se servit pour changer depuis la face de la Moscovie. Son puissant génie, qu'une éducation barbare avait retenu et n'avait pu détruire, se développa presque tout h coup. Il résolut d'être homme, de commander à des hommes, et de créer une nation nouvelle. Plusieurs princes avaient avant lui renoncé à des couronnes par dégoût pour le poids des affaires; mais aucun n'avait cessé d'être roi pour apprendre mieux à régner ; c'est ce que lit Pierre le Grand.

11 quitta la Russie en 1698, n'ayant encore régné que

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