‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 4 sur 259 · Cliap. 1", Inlvodiicdon · texte numérisé non relu

Cliap. 1", Inlvodiicdon

VOLTAIRE PROSATEUR. xxv

Rome II n'y a guère, au dix-luiiliùnic siècle, que Montesquieu, qui ait eu le dou de s'attacher aux choses du passé pour ellesmêmes, et sans autre pensée que de les bien pénétrer, car le bon Rollin y cherche surtout des spectacles vertueux. Par malheur Voltaire, comme ses amis de l'Encyclopédie, croyait que l'avènement de la raison sur terre était de date toute récente, que la fui chrétienne avait retardé cet avènement, que le moyen agi' en particulier était une époque de ténèbres, et qu'en deçà du quinzième siècle, Ihistoii'e n'était que le tableau des « sottises humaines ». Il fallait attendre Augustin Thierry et llichelet pourvoir en France des esprils libres rendre une justice éclairée, c'est-à-dire bienveillante, aux temps où parurent saint Louis et Jeanne d'Arc.

L'Essai sur les Mœurs et l' Esprit des Nations on sur l' Histoire Qénérale est manifestement, dans Ii pensée de Voltaire, destiné à effacer le Discours où « l'illuslrc Bossuet » a écrit « une parlie de l'Histoire universelle ». Bossuet met l'histoire au service de l'idée chrétienne; cette idée, Voltaire aurait le droit de s'en alfrancliir (piand il s'agit de recherches historiques; mais il la combat, il l'avilit à plaisir par le moyen de riiistoirc; en quoi il fait œuvre de sectaire. Bossuet s'est arrêté à Charlemague et n'a voulu considérer en Orient que les Juifs et les peuples mêlés à riiistoire du peuple de Dieu : son dessein purement tliéologique s'acconmiodait de cet horizon limité. Voltaire prend Ciiirlemagnc au contraire conune point de départ et, pour faire \)\i.'-t à Bossuet, amplifie arbitrairement dans l'histoire générale l'imporlance de l'Inde, de la Chine et du Japon : c'est une gageure. Son érudition, sur une i)ériode de près de dix siècles, ne peut être qu'insuffisante; elle est d'ailleurs considérable par l'elfort dont elle témoigne; mais ce qui la stérilise, c'est la courte vue qui détermine Voltaire à rejeter, comme entaché d'ignorance ou d'imposture, tout document empreint de naïveté. C'est fort bien à lui de porter foule son élude sur les faits ipii mettent en relief l'esprit de chaque génération, et d'en cherclwr ainsi le trait caractérisliipie au point de vue moral; mais ç(}i esprit des hommes d'autrefois, il eu faudrait découvrir le 1 jnd, en reconstituer la synthèse et la logique, tandis qu'il n'eu .qiorçoit d'ordinaire et n'en signale que lapparenfe absurdité. Ce qui choque son rationalisme, il le traite de monstre : c'est précisément le contraire d'une interpréfalion scienlitlque. En approchant des temps où il voit poindie l'esprit moderne, tout

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à coup son jugement s'éclaircit, son dédain se relâche; mais qu'est-ce en histoire, sinon 1 errem' tant reprocliée, au nom même de l'histoire, à la critique littéraire de Boileau? « Enfin Malherbe vint.... » Cette antipathie violente de Voltaire pour des temps où riiomnie lui parait si niiséraljle, et misérable beaucoup par sa faute, d'où procéde-t-ellc au fond? D'un sentimeni haineux? Contre l'Église, assurément. Mais cette haine de l'Église, qu'il rend responsable de tous les mau.\ endurés par l'homme dans des siècles où elle exerçait l'empire des âmes, c'est la conséquence de l'inlérét qu'il porto au genre humain; j'entends à un honnnc abstrait, idéal, conçu à la ressemblance d'un jibilosophe du dix-huitième siècle. Tout ce qui heurte sa raison lui parait, d'une manière absolue, déraisonnable, et par suite odieux. Le présent lui dérobe la vue du passé. Ce ti'avers est celui de son tenqis; et voilà comment le dix-huitième siècle, tout savant qu'il était, n'a jxis eu le sens de i histoire. A la veille de la Révolution, c'est' pour notre pays une infériorité grosse de conséquences. Naturellement Voltaire a conuncncé par faire école, en histoire, surtout par ses défauts. Mais c'est vraiment un maître, et les grands historiens français do notre siècle, ses disciples, ne l'ont peut-être pas assez reconnu. Il a mené de front l'art du récit et l'amour do la recherche; il a élevé l'histoire au rang des sciences morales; s'il n'a pas toujours été juge équitable, c'est déjà beaucoup do l'avoir tenté, d'avoir montré qu'on n'était un véritable historien qu'à ce prix. Enfin s'il a parfois pratiqué la criti(pie avec intempérance, il a péché par l'excès contraire à celui de ses prédécesseurs; le premier chez nous il a prouvé, répété sans relâche, que la criticpie est la seule base solide, la condition essentielle de l'histoire, et fourni l'exemple à l'appui.

'■1" Mâlanges [contes, dialogues, facclirs, clc.). — Sous ce litre un peu confus et bigarré, la seconde division de notre recueil contient des morceaux puisés en divers endroits de l'œuvre de Voltaire, mais qui offrent entre eux ce trait commun, de traduire des pensées plus ou moins sérieuses et profondes, sous une forme plaisante. C'est ici le lieu de rechercher en quoi consiste la plaisanterie de Voltaire, qui n'est pas la j)arlic la moins célèbre ni la moins sévèrement jugée de son talent.

Voltaire n'est jamais triste. Il s'indigne, s'irrite, voit le mal, en soutire sincèrement, et le signale avec une rare vigueur, mais, qu'on l'en blâme ou qu'on l'en loue, il faut reconnaître

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que le mal ne lui a jamais produit ce genre d'impression grave et recueillie, que nous appelons tristesse. Parti pris ou impuissance, cette noie chez lui ne se rencontre nulle part. Et ce tour d'esprit est d'autant plus singulier que, le plus souvent, quand il s'égaie et veut nous égayer, c'est sur des sujets en réalité graves ou même affligeants. Nous nous amusons à le lire ; mais le livre fermé, quelquefois même avant, nous faisons nos rétlexions, et, de sens rassis, nous éprouvons une certaine gène, parfois une certaine houle, du plaisir que nous y avons pris, faute sans doute de pouvoir nous en défendre. Nous dirions volontiers comme Figaro : « Je me hâte d'en rire, de peur d'être obligé d'en pleurer.» Il semble que l'auteur ait usé de surprise, et que sa malice ait séduit notre cœur et notre raison.

A la vérité, tous les grands rieurs, j'entends ceux qui ont du génie et dont le comique ne se borne pas à un enjouement frivole, nous produisent un peu le même effet. Voyez Molière : n'est-ce pas do lui cjue Musset a pu dire, répétant à peu prés le mot de Figaro :

Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer!

Au fait le devrait-on? La question vaut qu'on la propose. — Oui, si l'on lire des comédies de Molière leurs conclusions extrêmes, si l'on en dégage la conception de Ihumanité siu* laquelle elles reposent, conception que Molière a fort habilement reculée loin des regards ; en un mot, si l'on chicane son plaisir. Non, si l'on entre simplement, et coinmc le bon public, dans le sens direct de l'œuvre; si, selon le vœu même de Molière, on « se laisse prendre par les entrailles ». Alors on rit franchement et sans remords, et la seconde fois encore plus que la première; aussi dit-on couramment que chez lui le rire est sain. On peut pousser au noir ses comédies, à la condition de pénétrer jusqu'au fond de son âme ; mais c'est user du droit à la rigueiuet jusqu'à l'excès : jus utendi el abulendi. A foixe de disserter, on altère ainsi le sens et le véritable caractère de l'œuvre d'art, qu'il faut, pour la bien goûter, comprendre et non presser. Si la tristesse est au fond de l'œuvre de Molière, c'est un secret qu'on ne lui arrache qu'en la torturant.

Chez Voltaire, la gaieté n'est visiblement qu'une apparence, une feinte. Il raille bien plutôt qu'il ne rit : cela ne va pas sans

xsviii IXTRODICTION.

une légère grimace, qui, pour être liabiluello. et par conséquent à demi naturelle, ne peut cependant pas se confondre avec le franc rire, épanoui, communicatif et reposant. Il n'y a pas lieu de creuser Lien profondément pour trouver chez lui, non pas (je l'ai dit la tristesse, mais l'ironie, l'amertume, sans laquelle il n'y aurait plus à ses badinage' ni sel ni sens. De là le malaise qu'il cause à certaines gens, malaise sincère, incontestable : ce genre d'esprit, plus que tout autre, a ses réfraclaires.

11 est assurément diflicile à défendre, n'étant pas tout à fait ce qu'il parait être. Toutefois, quand on consent à s'y laisser aller, ou ne tarde pas à y trouver un charme des plus délicats.

Voici, je pense, comme on pourrait l'expliquer. — Étant données les sottises humaines, qui sont ici-bas le mal par excellence, puisque des autres maux la sagesse parvient encore à tirer un peu de bien, Démocrile a meilleure grâce à en rire de propos délibéré qu'Heraclite à en pleurer (celte justificalion est de Voltaire! : si ces sottises, en effet, sont fatales, inévitables, il est philosophe, il est fier de les traiter par le mépris; si, au coniraire, elles sont corrigibles en une certaine mesure (et cela. Voltaire le croit), une raillerie un peu forte, à l'emporlepiéce, est encore le plus sûr moyen de les corriger. Ainsi pensent lous les saliri(|ues, dont quelques-uns, connue I!oile;;u sont de fort bonnes gens. Et puis, pourrait-on dire encore, si ce rire de Voltaire est voulu, s'il faut un peu d'initiation pour se rendre conq)te de ce qu'il signifie, c'est un plaisir exquis que de s'y associer sans cependant eti être dupe, et de discerner, à travers les boutades, les idées vraies exagérées à dessein. De prime abord, les facéties de Voltaire peuvent sembler un peu violentes : c'est pourlaut à des raffinés qu'elles s'adressaient. Ne nous arrêtons donc pas à la lellre; il y a là un jeu. partant des conventions, qu'il faut connaître : si nous nous récrions, si nous fuyons ell'arouchés, c'est que les conventions nous échappent ou nous déplaisent, et que le jeu dont il s'agit n'est pas lait pour nous.

Ce que je dis là s'applique surtout aux romans de Voltaire. Que ce titre au moins ne nous fasse pas illusion. Ces romans n'ont jamais pour but d'émouvoir : ils ont si peu l'air de la vérité! On y est en pleine fiction allégorique. En fait d'invraisemblance, cela vaut les Mille cl une yiiits, dont Voltaire aime d'ailleurs à emprunter le coloris oriental pour en revêtir des personnagci et des aventures toutes modernes. Ainsi nous

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Fomnies nvpiiis : tout cola n'est qu'un déguisement. Jlais quelle fantaisie ! Ouelle imag-inalion intarissable et pourtant loujours conicnue! Oucl art de lancer au passage les plus fortes audaces! Quel talent d equilibriste entre la plaisanterie outrée et la philosophie la plus fine en même temps que la plus humaine ! Je vois, pour ma part, beaucoup de bonne grâce dans l'exécutiou de ce tour d'adresse, et non pas le « hideux soiu-ire » qui déplaisait tant à l'auteur de Rolla, plus morose apparemment, cette fois, qu'à son ordinaire. Victor Hugo, quand il a appelé Voltaire un «-singe do génie », s'est exprimé, lui aussi, en termes peu obligeants, mais plus vrais, à tout prendre, que ceux de Musset. [| y a bien en effet quelque chose de cela : une malice inOnie, mais très impertinente, et qui ne respecte rien; du ricanement plutôt: que du rire, de la drôlerie plutôt que de la gaieté ; au reste, un dessein d'enseignement fort bien suivi sans trop en avoir l'air, ce qui n'est pas la manière d'enseigner la moins eflicace.

Z" Liltéralitre el critique liitéraire. Le style de Voltaire. — La criti([ue littéraire est un genre modeste : c'est un rôle assurément moins hasardeux et moins brillant de juger que de produire. Mais il faut des qualités spéciales, que possèdent rarement les talents créateurs et originaux. 11 y a là comme une sorte d'incompatibilité :

Miiuus ol oflieium ni! scril)ens ipse docebo,

dit Horace : f enseignerai l'art d'écrire sans être moi-mênic ccrirain. En général, (juand un écrivain de haute marque se commet dans la critique, soyez sûr qu'il y sera tout au moins incomplet ; qu'il nous fera des conlidences précieuses, qu'il nous donnera supérieurement la théorie de ses qualités, mais qu'il taira ou rabaissera, moins encore par envie que par ne les point goûter, celles dont il manque et que ses rivaux possèdent. Voltaire n'a pas échappé à cette loi'.

Ses injustices sont fameuses et criantes. — Le seul de ses contemporains ({u'on puisse mettre en balance avec lui pour l'art d'écrire, c'est J.-J. Rousseau : non seulement Voltaire a combattu

1. Il a (lit lui-iiièiiie: « Un excelionl criliquc sérail uu artiste qui aurait beaucoup de science el de goût, sans préjugés et sans envie. Cela csl dilTicilc à trouver. »

XXX I^•TRODl:cTIO^•.

la plupart de ses idées, qu'il trouvait fausses et qu'on peut on effet contester, mais il a complètement méconnu et nié celte éloquence, cette chaleur, à laquelle nul, même parmi les plus grands ennemis de Rousseau, ne refusait son admiralion. — Le Commentaire sur Corneille, entrepris dans des circonslances où l'excès dans l'éloge eût été presque commandé, à plus forte raison excusable, est le monument de la critique dénigrante et jalouse. Pour l'expression comme pour la pensée, c'est une mutilation. A supposer que de bomie foi l'on comprit aussi peu les motifs d'une gloire si grande, la plus simple prudence (autant dire, une sorte de pudeur) défendrait de le publier : il y aurait lieu de croire que l'on n'a pas la clef de l'œuvre, et que l'on doit se récuser connue incompétent. Mais la gloire de Corneille olfusquait Vollaire : il n'admettait pas que le roi de la tragédie fut, avec Racine, un poète si dépourvu d'exacte bienséance, de saine philosophie, d'aisance égale et soutenue dans le style, et, pour tout dire, si peu semblable à Voltaire. Le Commentaire est la protestation acrimonieuse d'un concurrent. — Encore sur Corneille élail-il obligé de concéder quelque chose à une admiralion déjà traditionnelle en France :

.... le Corneille est joli quelquefois! ...

Sur Shakespeare, qui. de ce coté du détroit, n'avait pas encore droit de cité; sur Shakspeare, dont il avait le premier chez nous prononcé le nom, et qu'à sa suite certains critiques et traducteurs tenlaient de faire agréer comme novateur digne et capable de rajeunir la scène française, Vollaire ne se sent tenu de garder aucune mesure. Shakspeare n'est plus pour lui qu'un Ijatleur d'esli'atle, un Cilles de la foire, abject et répugnant ; et si quelques Français réclament en sa faveur, ce sont des Welches, des barbares. La palinodie, l'aveuglement, la jalousie inquiète et passionnée, voilà les moindres défauts de cette campagne contre Shakspeare, qui constitue à la charge de Voltaire une des erreurs les plus lourdes et les plus compromettantes qu'ait jamais commises un homme de lettres.

Bien d'autres de ses jugements ont été réformés. Il n'a mis à leur i\nng comme écrivains, ni Montesquieu, ni Bulfon, dont il a cru faire justice avec un bon mot; au contraire, il a célébré les louanges d'un Marmontel, d'un La Harpe, ses pâles disciples, et il salue en d'Alembcrt « le premier écrivain du siècle ». Un tel manque de justesse, de proportion, de discernement, et cela

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pendant toute sa carrière, ne permet pas de lui décerner ce qui est pour un critique la consécration suprême, l'autorité.

Cela n'empêche pas que Voltaire n'ait écrit sur la littératiu'e des pages de iiremier ordre. Très insuftisant quand il censure, il reprend en général tous ses avantages quand il loue ou conseille. C'est qu'il loue ce qu'il aime et que, s'il n'a pas le sens de l'admiration très étendu, il l'a du moins très sûr, et qu'il sent vivement un petit nombre de qualités excellentes ; c'est qu'il conseille ce qu'il a pratiqué, c'est-à-dire le respect de la raison humblement servie par un style toujours clair et châtié.

Il fait honneur, nous l'avons dit, à la discipline litléi-aire des jésuites : il a docilement saisi et conservé le sens do leur enseignement ; mais, docile à l'excès sur ce point, il n'en a pas comblé les lacunes. Les humanités ne lui ont pas donné la connaissance intime de l'antique; l'âme grecque surtout et cette « aimable simplicité du monde naissant », si profondément ressentie par Fénelon, lui sont à peu près demeurées lelli'e close. Racine en avait fait connaissance à Port-Royal; à Louis-le- Grand on ne pénétrait pas jusqu'à ces sources vives. On y enseignait du moins, par le moyen des meilleures œuvres latines, beaucoup plus voisines de nous, l'art de composer, d'exprimer des pensées justes avec sobriété, concision, finesse, des sentiments délicats sans enflure et sans diffusion : c'est de Virgile et d'Horace que Voltaire a tiré de la perfection antique une idée très accessible à l'esprit d'un moderne et immédiatement applicable à son usage. C'est à cette perfection de forme et de goût que se borne aux yeux de Voltaire la supériorité des anciens. Pour la pensée il est bien de son temps ; il ne s'est pas rendu compte de l'inlidélilé qu'il commettait envers VEnride en la prenant pour modèle de sa Henriade, et l'on connaît l'e.vclaniation naïve qui lui échappa pendant la représentation de son Oreste : « Courage, Athéniens! C'est du Sophocle. » Sur Homère, il était, au fond, du paiti de Lamotte, avec un peu moins d'irrévérence et un peu plus de tact naturel. Les purs chefs-d'œuvre de la primitive antiquité ne lui ont jamais révélé leurs mystères; il ne les entrevoit qu'à travers le siècle d'Auguste et celui de Louis XIV. Il consent que la Grèce soit la patrie du Goût (qu'il ne distingue pas du Beau), mais il n'en met pas l'âge d'or à l'origine : la grande époque des arts et des lettres, c'est à son avis celle dont il a vu la lin, c'est le di.x-septième siècle.

C'en est même seulement, {)our être exact, la seconde partie,

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avpc Rocinc pour maître du chœur. Il en est l'admirateur résolu, mais non pas enthousiaste : il n'y a pas, selon lui. de louange éclairée sans restriction: et dans le Temple du Goût tel qu'il le décrit, c'est la critique qui fait roflice de grande prêtresse. Mais, sauf quelques réserves, cette pure littérature Louis XIV lui semble très voisine de la perfection, la plus parfaite en tout cas qu'il y ait eu. Elle s'est épanouie sous les yeux d'un public d'élite, lettré sans pédantisme. poli sans afféterie, raisonnable sans froideur, sensible sans mollesse: elle est naturelle, forte et noble. Elle obéit aux règles, mais sans gène et sans raideur: chaque genre y suit son objet propre, à l'aise dans son domaine, sans confusion, sans empiétement; tous les genres enfin, chacun avec ses ressources et suivant sa manière, peignent de préférence ce qu'il y a de plus intéressant au monde, les divers aspects de l'âme humaine. C'est une littérature qui plaît en instruisant, qui fait tantôt rire, tantôt pleurer, sans frivolité: qui donne touj(Hirs à rélléchir. Point de bel esprit, point de faux brillants, point d'emphase: rien qui captive le cœur ou l'imagination en fraude et au mépris de la raison. Aussi cette fête de l'esprit a-t-elle dû, comme toute fête, avoir son lendemain; api-ès celle belle iloraison, les gcjires se sont épuisés, la décadence fatale est venue, cl le dix-huitième siècle n'a plus qu'à glaner dans le domaine de l'art. Cette conviction a rendu Voltaire rigoureux pour ses contemporains ; l'admiration des modèles atteint presque chez lui la limite où elle se tourne en défiance des nouveautés. Son goût n'a été que d'un seul pays et d'un seul temps.

Ce qui lui fait honneur, c'est que sa sévérité s'est exercée d'abord sur lui-même. Malgré sa merveilleuse facilité, il n'a cessé de se surveiller et de se corriger. Toutes les fois qu'il a trouvé le temj)S de se relire, il en a profité jjour retoucher, d'une édition à l'autre, ce qu'il avait écrit. Le travail ne lui était i>as nécessaire; il s'y est contraint par scrupule et par égard pour le lecteur.

Au moment de nous introduire avec lui dans le Temple du (ioût, il éprouve quelque embarras, car « il est plus aisé de dire ce qu'il n'est pas que de faire connaître ce qu'il est ». Il se c.i.îlente de nous en donner une vague idée, et voici comment il s'en tire :

Simple en clail Kt 7inble arcliilccture : diaqup orniMiienl, à sa place arrête, Y seniblail mis parla nécessité;

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L'art s'y cachait sous l'air de la nature ; L'œil satisfait euiltrassait sa structure. Jamais surpris et toujours cncliaiilé.

Avec la iiolilcsse en moins, qu'il garde pour la poésie, et en pocsio pour les grands genres, c'est exacleinent l'impression que nous produit son slyle en prose, et c'est aussi j)ourquoi l'analyse en est si difiicile à faire. En le lisant, on a l'illusion qu'on aurait écrit connue lui, à la seule condition de penser aussi nettement qu'il pense, ce qui, grâce à lui, paraît encore la chose du monde la plus natiu'elle : toute complication, toute obscurité se dissipe avec lui comme par miracle. 11 entre en propos; quel que soit le sujet, il le prend au début d'un ton si simple, qu'on le suit sans ell'ort d'attention et sans se douter qu'on va peut-être voir beaucoup de pays. Il a l'air de causer, on l'écoute: mentalement on lui domie la réplique, on achève ce qu'il dit; ou est avec lui de plaiu-pied. Peu à peu le récit s'accélère et s'anime; la discussion devient plus serrée; l'esprit jaillit, mais un esprit qui ne doit rien aux mots, qui réside tout entier dans le simple et libre mouvement de la pensée. A peine a-t-on eu le temps de le remarquer, qu'il s'elî'ace et s'éclipse : mais le trait pénètre et demeure, parti on ne sait d'où. Rien de monotone ni d'abstrait; et cependant nul souffle oratoire, nul signe d'émotion. Rien non plus qui ébranle fortement l'imagination : mouvements, figures, tout ce qui donne au style sa variété, son coloris, est discret, fugitif, imperceptible.

L'inipressiou se fait ; mais comment se fait-elle?...

Dans ces phrases courtes et alertes, aucun effet ne se prolonge, aucune intention littéraire ne perce. Aulle part on n'est transporté; mais aussi nulle part on n'a lieu de se délier, de résister à l'évidence continue. Voltaire a vraiment fait du style l'instrument accompli de la propagande et de la polémique, une arme légère, rapide, invisible, dont ou ne peut ni pressentir ni parer le coup. Son mérite éminent, son génie, est la clarté : les qualités qu'il possède, celles même qui lui manquent y conspirent. Il n'a ni haleine, ni grandeur, ni pathétique. Et qu'en ferait-il? Il ne veut ni émouvoir, ni élever notre âme, mais seulement nous donner des choses la vue souvent superficielle, toujours nette et précise, qu'il eu a.

Étonnez-vous après cela qu'il se soit formé de la poésie uno

voLT.\mE. e

sxsn^ INTRODUCTION.

idée trop terre à terre, qu'il nait rien conçu au delà de la prose rythmée et ruinée ! Entre lui et les vrais poètes (et j'entends par là tous ceux qui. même par le moyen de la prose, nous procurent l'impression piofonde des réalités insaisissables) il y a tout l'intervalle qui sépare les deux termes extrêmes de la littérature. Ces deux termes, l'esprit français les a touchés : nous avons Voltaire, mais nous avons aussi Pascal et Rousseau. Il ne faudrait donc pas définir l'esprit fi'ançais par celui de Voltaire; ce serait le mutiler cruellement.

4" Phi/osopkic*, morale et politique. — Ce qne Voltaire appelait philosophie, c'étaient tout uniment les sciences. Tel n'est pas, on le sait, le sens ordinaire de ce mot, qui implique une interprétation générale des phénomènes physiques et moraux, couronnée par la métaphysique. Or, sur ce terrain, nous voyons les ])lus grands esprits de tous les temps travailler sans relâche, sans jamais parvenir à s'accorder. C'est le domaine éternel de la controverse. Eternel en effet, car il est peu probable (pic l'homme se lasse de la métaphysique. Si elle ne satisfait pas, elle trompe du moins un des besoins les plus nobles de notre nature. 11 ne nous suffit point de regarder la scène du monde eu simples spectateurs : nous en voulons visiter les dessous, démonter jusqu'en ses derniers éléments et l'cconstruirc ensuite le grand tout qui nous enveloppe et nous contient. C'est le rocher de Sisyphe : personne n'est parvenu à le pousser jusqu'au sommet, et pourtant, après chaque insuccès, de nouveaux travailleurs s'offrent à tenter l'aventure. C'est à faire, non certes à tous les hommes, mais à une petite élite, particulièrement tournée vers la spéculation, que l'obscurité des problèmes attire au lieu de l'intimider, et qui préfère, illusion pour illusion, conquérir chèrement et coordonner la sienne, au lieu de s'en tenir à la demi-connaissance des choses, rudimentaire et incohérente, que l'instinct nous procure, et dont le vulgaii'e se contente pour vivre.

Très frappé du désaccord entre tant de systèmes et de la témérité qu'il y a, de la part de l'homme, à poursuivre une sorte d'omniscience que seule l'intelligence divine parait comporter,

1. Voy. V Introduction crErnost Bersot en tèlo des extraits qu'il a publiés sous ce litre : La plUlos»phie de Voltaire (1848).

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Yoltaire s'est résolument détourné de la métaphysique. Ce sont là, dit-il,

Des secrets réserves po.ir les peuples des cieus.

Il n'est pas pour cela sceptique, car le scepticisme est encore un système, l'un des plus violents pour la nature, et des plus malfaisants, si Ion tente, Lien en vain, de l'observer à la rigueur. Il est « douteur », ce qui est très différent; non pas même douteur à la façon de Descartes, qui ramène toutes ses idées à leur premier principe, et n'en reconstruit l'édilice qu'après l'avoir provisoirement ruiné. Non, Voltaire embrasse à la fois et au même tilre, comme pourvus d'une égale certitude et constituant pour l'homme les éléments nécessaires de sa vie morale, un certain nombre de dogmes sur lesquels reposent toute l'activité, toute la religion et toute la morale naturelles : dogmes qu'il ne s'inquiète pas d'ailleurs de concilier entre eux logiquement, ni de ramener à un point de vue supérieur et plus rompréhensif. Ces principaux dogmes sont l'existence de l'âme et celle de la matière, celle de la liberté, du devoir, do Dieu. Ce sont, on le voit, ceux que le bon sens nous impose, auxquels on ne se soustrait que par une réaction artificielle, si tant est qu'on puisse s'y soustraire réellement et vivre en état de raison comme si l'on n'y croyait pas. Mais ces vérités une fois admises en qualité d'axiomes, Voltaire ne se met pas en peine de les approfondir davantage, tant il est convaincu que sa raison ne trouverait rien de plus et que même elle courrait le risque de s'égarer. Tous les métaphysiciens, depuis Platon jusqu'à Leibniz, lui paraissent à tout le moins des rêveurs, et c'est pour ne pas domier de consistance à des rêveries comme les leurs, qu'il aime mieux, au delà de la simple et primitive évidence, douter ou ne pas chercher. « J'ai examiné sincèrement, dit-il, et avec toute l'attention dont je suis capable, si je peux avoir quelques notions de l'âme humaine ; et j'ai vu que le fruit de toutes mes recherches est l'ignorance. Je trouve qu'il en est de ce [iriiicipe pensant, libre, agissant, à peu près comme de Dieu même : ma raison me dit que Dieu existe; mais celte même raison me dit que je ne puis savoir ce qu'il est.... Le monde est un ouvrage admirable ; donc il y a un artisan plus admii'able : la raison nous force à l'admetlre; la démence entreprend de le définir. »

Cette défiance instinctive des systèmes lui ava t fait goûter

r.::xvi OTR0DrCTI0>'.

vivement, lors de son exil en Angleterre, la prudente philosophie de Locke, qui se bornait à la pure psychologie, à l'hisloirc naturelle de l'esprit humain. Il est lui-même fort bon observateur en CCS matières, quand il s'en mêle : il y applique une vue nette et malicieuse. Mais il ne sp dissimule pas que. celle philosophie purement descriptive ne saurait gufllre auxplus stricts besoins de l'homme, et notamment ne fournit aucnnc base à la morale, qui est l'indispensable pour l'individu comme pour la société. Dans la patrie de Locke, la Bible, si fortement implantée, ne laissait pas trop apercevoir cette insuffisance; la foi simplifiait la lâche de la philosophie. Mais Voltaire n'avait aucun goût pour une morale d'i)rigine religieuse; il ressentit d'autant plus vivement le besoin d'affermir autour de lui les données du sens commun. C'est la morale qu'il s'agissait, à ses yeux, de ne pas laisser en souffrance; et c'est par là qu'il fut conduit (si stérile que lui semblât ce travail pris en lui-même) à répondre par des explications plus ou moins concluantes, et plutôt évasives que décisives, aux objections dont étaient l'objet, comme incohérents et contradictoires, les principes qui avaient dans sa pensée l'avantage d'assurer les pas de l'homme à travers la \'ie : primo vivcre, delnclc phi/osop/iari. « Je ramène toujours, autant ^ue je peux, dit-il, la ut tapliysique à la morale. » Sa prétendue nélaphysique (il fallait bien lui donner ce nom) n'était pas du (ont, comme on l'entend d'ordinaire, la recherclie désintéressée de l'absolu, mais le moyen pralique de maintenir les affirmations primordiales de la raison, pan- le plus grand bien de l'homme cl de la société; en un mot, de la métaphysique utilitaire et défensive.

Voltaii-c repousse donc les objections par des doutes, et le doule sur tout ce qu'il ignore confirme sa sécurité sur le petit nombre de points qu'il tient acquis. Par exemple, l'âme existe, et aussi la matière, et l'une portant l'autre; mais comment'? Personne ne l'a su ni compris, même en se flattant de l'expliquer. Voltaire supprimerait volontiers le problème en admettant (sans résoudre l'énigme, bien entendu) que la matière peut à la fois penser et obéir à la pensée. Il se tient ainsi dans une situation intermédiaire entre le matérialisme et le spiritualisme, rejetant les affirmations gratuites de l'un et de l'antre et les rappelant tous deux à la modestie en présence de Dieu. De même il y a un Dieu : « Un catéchiste aimonce Dieu aux enfants, et ISewIon le démontre aux sages. » Mais de ce que cet Être

VOLTAIRE PROSATEUR. xxxvii

supn'me est et ne pont être que toute intelligence et toute lionlé, nierez-vous que le mal existe sur terre? Avancerez-vous, avec Leibniz et Pangloss, que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles »? Ce serait insulter au bon sens et aux soullrances des misérables, décourager l'effort et condamner le progrès Ici encore Voltaire maintient les deux termes du problème entre roptimisme et le pessimisme : d'une part i' constate l'existence du mal et le comliat dans la mesure de ses forces, de l'autre il rend ce qu'il doit à la bonté divine en espérant le mieux en ce monde cl la perfection dans l'autre :

Le passé u'ost pour nous qu'un tiisle souvonir; Le présent est ad'reux s'il n'est point d'avenir, Si la nuit du tombeau détruit l'èlre qui pense... Humble dans mes soupirs, soumis dans ma soulTraiicc, Je ne m'élève point eonlre la Providence... Je ne sais que soull'rir, et non jias murmurer.

Il ne murmure en effet, mais avec emportement, que contra les prétendus sages qui lui interdisent la douleur, aiguillon du travail, et principe de toute pitié. Ou'on le laisse être homme et « cultiver son jardin » !

Sur la nature de celte vie meilleure, sur la possibilité de l'âme immortelle et libre, il se récuse; cela n'est point de son ressort. Seulement il n'entend pas qu'on vienne se donner pour plus insiruit que lui, et dés qu'il se trouve on face d'mie aflirmalion oulrecuidanle, il en prend résolument le coniro-pied. De li'i, chez lui, les contradictions les plus flagranles siu' ces questions. Un fin criti(iue', qui l'a fort malmené, dit de lui : « Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires ». Sans doule, mais n'allons pas mettre à son compte des théories de circonstance et de polémique. Le vrai, c'est que ses idées claires, celles auxquelles il lient, sont simplement juxtaposées, non enchaînées, et que ce dont il a le plus hori'eiu". c'est un système d'idées obscures. En dépit de la philosophie, il ne s'embarrasse pas de savoir comment le nécessaire est possible. Dieu lui répond de tout.

Ahisi voilà Dieu qui remplit un grand rôle dans la philosophie de Voltaire. Il est l'explication, la sanction suprême, et le gage de toute certitude : « Dans le système qui admet un Dieu, on n'a que de grandes diflicuitcs à surmonter; et dans tous les

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