É^MLE Faglet {Dix-hidlicme siècle, p
xxxvm INTRODUCTION.
autres systèmes on a des absurdités à dévorer. » Comment se fait-il qu'il soit, avec cela, si peu religieux? C'est que 1' « Être suprême » ne parle qu'à sa raison, et nullement à son cœur; qu'il est aperçu par lui, démontré, non senti. L'existence de Dieu Lieu et dûment établie, Voltaire ne s'y arrête plus qu'en cas de besoin : c'est comme une proposition fïéométrique qu'on tient pour sûre et sur hniuelle on continue déraisonner sans l'approfondir chaque fois à nouveau. Les dieux d'Epicure étaient hors du monde; celui de Voltaire en est au contraire l'intelligence créatrice et directrice; mais en fait, sinon en théorie, cela l'^evient à peu près au même. Voltaire ne pense pas à Dieu, n'eu est pas troublé, ne l'adore pas; il lui suflit d'être ce que prescrit la loi divine et naturelle (car c'est la même), c'est-à-dire d'observer la morale :
Uu dieu n'a p.TS liosoin de nos soins assidus: Si l'on peut l'offenser, c'est par des injustices;
Il nous juge sur nos verlus.
El non pas sur nos sacrifices.
Telle est sa profession de foi dès I7"'2; elle est bien froide, bien négative; il ne s'en est guère départi. Il ne s'est animé pour la cause de Dieu que lorsqu'il a combattu les athées, non connue impies (il se soucie bien de piété!), mais comme insensés et pernicieux.
Sa morale s'en est ressentie. Elle est modérée, bienfaisanio, avisée; mais elle manque d'élan, de fermeté, de tendresse :
Soyez juste, il suffit ; le reste est superllu.
Sans doute le mot de justice doit être entendu dans son plus large sens ; mais au fond, c'est bien encore de l'épicurisme : une indulgence extrême pour le plaisir, une confiance aveugle dans la bonne nature, le tout sous la sauvegarde de l'Auteur des choses. Un pas de plus, et le Dieu de Voltaire sera le Dieu de Déranger, le plus aimable des bons vivants.
Certes la conscience de Voltaire est for! acconuuodaule. cl ses passions ont exercé sur lui uu terrible empire. Du moins en a-t-iî eu dans le nombre quelques-unes d'assez belles; et à tout pi-endre, sa vie, surtout dans les vingt dernières années, est plus haute et plus réconforlanle que sa morale. Malgré de cruels dédains envers les sots et même envers les simples, malgré des mots cyniques dont ses ennemis ont peut-être abusé
VOLTAIRE rnOSATEUR. xxxix
contre lui, Yollniro a vraiment aimé ses semblables. Les mœurs publiques, nous l'avons dit, et la vie sociale lui ont d'immenses obligations; et si la condition do l'homme s'est grandement améliorée pendant le dix-liuiliéme siècle (ce qui n'est guère contestable), Voltaire y est pour beaucoup. Ce que i)ensaient en tous pays les gens éclairés sur la tolérance, sur les garanties de la justice, sur la proportion des délits et des peines, sur l'iniquité des anciennes lois tiscalcs, nul ne l'a exprimé plus fortement que lui. avec plus d'à-propos et plus de persévérance. Dans les questions d'ordre politique comme dans les autres, le point de vue abstrait n'était pas son affaire, et la Dcrlaralion des droits de l'homme ne lui doit absolument rien. L'idée même de droit lui est fort étrangère. II secouait les préjugés et la routine, mais ne se mettait pas en peine de leur substituer un idéal préconçu : là conume partout, il fuyait les systèmes. Laissons à Rousseau et à ses disciples les mérites comme les erreurs de cet ordi'e. Voltaire est l'homme des résultats : la vue du mal lui suggère l'ambition, l'impatience du mieux. C'est une œuvre accomplie au jour le jour, non d'après un programme, mais bien selon un même esprit de vérité et de justice. Si l'on veut le voir, contre son habitude, franchement ému; si l'on veut atteindre jusqu'à son cœur, il faut lire ses menus écrits en faveur des malheureux qu'il avait pris sous sa protection. Dans un passage célèbre des Discours sur l'Homme, il rappelle le grand précepte chrétien : 'x Aimez Dieu, mais aimez les mortels. » Il n'en a, quant à lui, pratiqué que la moitié, je veux dire la seconde; mais, dans ses bons jours, il y a jnis toute son àme.
5" Correspondance. — De tous les ouvrages de Voltaire, le plus précieux, le plus intéressant pour l'histoire, mais aussi le plus incomparable aux yeux de la critique, c'est sa Correspondance.
On s'explique sans peine quelle peut être la valeur d'un pareil document, où nous est représentée, non pas sous forme de récit, mais directement et au vif, l'existence d'un homme qui a vécu quatre-vingt-quatre ans, qui dès vingt-cinq était célèbre, qui devient bientôt le premier homme de lettres de son temps, (jui ne se confme pas dans sa profession ni parmi les gens de lettres, mais qui met la main à toutes sortes d'all'aires, qui fait son siècle à son image, entre en relations avec tout ce qui dans toute
XL IMROnrCTlON.
l'Europe possède un nom et une puissance, souverains, ministres, favorites, princes de l'Église, grands seigneurs; avec tout ce qui, dans la société, brille par l'esprit, exerce quelque influence, et qui trouve encore le loisir de faire avec sa famille et ses amis proprement dits un échange de lettres tel qu'on n'en trouverait point un second exemple. Il n'y a pas un seul livre qui nous apprenne sur le dix-huitième siècle plus de faits importants, qui nous renseigne mieux sur le caractère général des mœurs et le tour d'esprit de cette étrange époque.
Dirons-nous maintenant combien est exquise, au point de vue du goût, cette correspondance si variée, si naturelle, si spirituelle et cependant, presque dans son ensemble, si négligée, si spontanée? Ces chefs-d'œuvre qui n'étaient pas faits pour nous et que nous possédons par une sorte d'indiscrétion, par droit de conquête, doublent de prix à nos yeux : c'est d'ordinaire le charme des correspondances et ce qui, de notre temps, les fait l'ochercher avec tant de curiosité. Or il n'est point de correspondance qui réunisse au plus haut degré que celle-ci deux mérites généralement peu conciliables : l'intérêt général, historique, philosophique ou moral du fond, et d'autre part l'accent purement intime. Certes les lettres de Mme de Sévigné ont bien des grâces, elles sont d'un sentiment, d'un tour bien délicats; elles renferment même, hâtons-nous de le dire, des maîtresses pages, émues et vibrantes, qu'on ne trouverait nulle part chez Voltaire; mais ce sont des lettres, si je puis dire, oisives, des lettres de cour et de salon, et non. comme celles-ci, la vie même servie, interprétée par la plume. Il ne s'agit, bien entendu, que d'une impression générale, abstraction faite de quelques lettres, et non des moins célèbres, véritables joyaux ciselés par Voltaire pour l'admiration non du destinatiùre en particulier, mais d'un public plus ou moins étendu, et ([u'il appelle lui-même « ostensibles ». On a dit excellemment' combien de sortes d'esprit nous ollVe la correspondance de Voltaire : l'esprit de bon sens, l'art de railler et l'art de louer, l'art de répondre à la louange, puis, outre tout cela, ce « quelque chose qui ne nous apprend rien, et pourtant qui n'est pas de trop ». Et, comme conclusion de cette analyse si pénétrante appliquée à un ouvrage dont la marque dominante est l'absence de tout procédé : « A quoi bon, dit-on, énuméier lourdement des choses si légères? En fait de genres d'esprit, il
1. M. .Nisard, daus sou Uintoiic de la lillérutto'c fvançahe.
VOLTAIRE PROSATEIR. xli
n'est guère plus aisé de trouver celui ([ui niaïKiiie à Yultairc, que de détinir tous ceux qu'il a. »
Mais nous voulons insister sur un point particulier, d'autant plus utile à marquer ici, qu'un choix do lettres, réduit aux proportions d'un livre c'assique, le dissimule forcément : c'est l'immensité de celle correspondance. La dernière édition des Œuvres complètes^ contient 10 072 lettres, dont 0500 environ sont de Voltaire lui-même. Or il s'en faut bien que nous ayons encore tout, et nous ne pourrions ILxer même approximativement la proportion de ce qui nous manque et de ce qu'un avenir pcntèlre prochain nous révélera. Voltaire écrivait à Formont, le 27 juillet 1754 : « Je n'irai pas plus loin, car voilà, mon cher ami, la trentième lettre que j'écris aujourd'hui ». De ces trente lettres (en nombre rond peut-être) il nous en resie deux.
Quand on pense que l'auteur de cette prodigieuse correspondance a d'ailleurs laissé, en tous genres, des œuvres qui forment plus de trcn'e volumes compacts de 500 pages, on en vient à être confondu par une facilité qui, portée à ce degré, rehausse singulièrement tous les autres mérites d'un écrivain, et n'a plus rien de banal. Quel don que de tourner constamment le moindre billet, au courant de la plume, avec tant de désinvolture qu'il vaille la peine d'être lu, qu'il ait son style à lui, sa giàce originale! Quel tridmplie de l'art a écrire que cette muiliiilicité de lettres improvisées de suile, sur le même sujet, sous le coup de la même émotion, et dont chacune a son accent pirticulier, où les nuances sont si hues, qu'on ne trouve de l'une à l'autre ni répétition monotone, ni traces de lassitude! C'est que Voltaire a véritablement le diable au corps : pour son esprit mobile et toujours en éveil, il n'y a pas de matière qui s'use, ni d'impression qui s'émousse; sa pensée est toujours en mouvement, et son style, surtout dans ses lettres, c'est sa pensée même vue à travers une vitre transparente. Aussi, quelque intéressante que soit cette correspondance par échantillons choisis cà et là dans l'ensemble, l'étonnement est bien plus profond quand on en Ht une portion un peu considérable d'une seule haleine et sans rien passer. Le détail est tout d'effets aimables et de menues surprises; et cette petite eau vive qui court, intarissable, sur un sol légèrement accidenté, finit par vous donner le sentiment d'une grande puissance, qui jamais ne s'arrête, ni ne languit.