III. — SINGULIER SOUPER DE CARNAVAL, A VENISE
Candide^ se mit à table avec Martin^ et avec six élrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
Cacambo*,qui versait à boire à l'un de ces six étrangers, s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit : « Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mots, il sortit. Les
1. Nos deux géants inlerrogenl ensuite les liomraes sur leurs divers systèmes de pliilosopiiie.et les trouvent remplis d'outrecuidance. Le conte se termuie par cette leçon de modération qui confond le dogmatisme aiisolu, en l'ait de métaphysique, j)ar un absolu scepticisme :
<> Le Sirien reprit les petites mites; il leur parla encore avec Leaucou]) de lionlé, quoiqu'il fut lui peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. 11 leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement il leur donna ce volume avant son départ : ou le porta à Paris à l'.Acadé-
mie des sciences; mais quand le vieux secrétaire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc :
« Ah! dit-il, je m'en élais bien douté ! »>
2. Ce Candide est « un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son ùme. Il avait le jugement assez droit avec l'esprit le plus simple; c'est, je crois, par celte raison qu'on le nommait Candide. » Il est en train de courir le monde, à la recherche de la belle Cunégonde, sa bienaimée.
3. C'est un savant fort maltraité de la Ibriune, que Candide a pris pour ami et pour compagnon de route.
■l. Aneieu valet de Candide.
iro EXTRAITS EN PROSE DE VOLTAIRE,
convives, étonnés, se regardaient sans proférer une seule parole, lorscju'un antre (loiiiesti(|iie, s'approchanl de son maître, lui dit : « Sire, la tliaise de Votre Majesté est ;i Padoue, et la barque est prête. » Le rnaitre fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet, s'approcliant aussi d'un troisième étranger, lui dit : « Sire, croyez-moi. Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer; » et aussitôt il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne lui une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au (pialrième maitre : « Votre Majesté partira quand elle \oudra. » et sortit comme les autres.
Le cmquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger (pii était auprès de Candide; il lui dit : n Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien ètie coffrés cette nuit, vous it moi; je vais pourvoir à mes affaires : adieu. »
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enlîn Candide le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi ètes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. »
Le inailre de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien : « Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achniet 111; j'ai été grand sultan plusieurs années; j'ai détrôné mon frère, mon neveu m'a détrôné'; on a coupé le cou à mes vizirs; j'acliève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand sultan Mabnioud me permet de voyager