‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 57 sur 259 · Eu · texte numérisé non relu

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quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit : « Je m'appelle Ivan; j"ai été empereur de toutes les Russies, j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m'a élevé en prison*; j'ai quel- ([uefois la permission de voyager, accompagné de ceux (jui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le troisième dit : « Je suis Charles-Edouard, roi d'Angleterre^, mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit ceids de mes partisans, et on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le quatrième prit alors la parole et dit : « Je suis roi des Polaques; le sort de la guerre m'a privé de mes États héréditaires''; mon père a éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan, et le roi Charles-Edouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques*; j'ai perdu mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre État dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la

1. Ivan VI, Ânlonowitcli, ilolrôiié au profit (l'Élisubetli, fillfi de Piorrc lo Gland ; il fut poignardé en 1762, sou* le régne de CaUierino II.

2. Le fameux prétendant Sluart, vaincu à Culloden (17iti). — Son père était le ciievalier de Saint- Georges, et sou grand-père, Jacques II.

3. Frédéric-Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, dépouillé (le ses Étals héréditaires par Frédéric 11, en! 7i6.

i. Stanislas Leczinski, roi de Pologne, de 1704. à 1712, puis une seconde fois eu 1753. Le traité de Vienne (1738) lit de lui le duc souverain de Lorraine.

Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise. » Il restait au sixième monarque à parler. « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre; je suis Théodore, on m'a élu roi en Corse*; on m'a appelé Votre Mnjeslé, cl à présent à peine m'appolle-t-on Monsieur; j'ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'État et j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai été longtemps à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu, comme Vos Majestés, passer le carnaval à Venise. »

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises; Candide lui lit présent d'un diamant de deux mille sequins-. « Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant (|ue chacun de nous, et qui le donne? Èles-vous roi aussi, monsieur? — Non, niessieuis, et n'en ai nulle envie. »

Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et (lui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller chercher sa chère Cunégonde à Constantinople.

(Candide, cliap. XXVI.)

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