Genèse, X, 8 el 9. I époque très postérieure
bandeiir del'arc.le vainqueur du lion, devait terrasser tous ses rivaux; mais il devait surtout avoir beaucoup d'esprit, èlre le plus uiai^uiluiue des Iiouuues, le plus vertueux, et posséder la chose la plus rare qui fût dans l'univers entier. Il se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosanle, le pharaon d'Egypte, le shah des Indes, et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour, et le lieu du combat à l'extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l'Euphrate et du Tigre réunies. On dressa autour de la lice un amphithéâtre de marbre qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis l'amphithéâtre était le trône du roi, qui devait paraître avec Formosante accompagnée de toute la cour; et à droite et à gauche, entre le trône etrampliithéàtre, étaient d'autres trônes et d'autres sièges pour les trois rois et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie. Le roi d'Egypte arriva le premier, monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le sistre d'Isis. Il était suivi de deux mille prêtres vêtus de robes de lin plus blanches que la neige, de deux mille eunuques, de deux mille magiciens, et de deux mille guerriers.
Le roi des Indes arriva bientôt après dans un char traîné par douze éléphants. Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillaule (jue le pharaon d'Egypte.
Le dernier (pu parut était le roi des Scythes. H n'avait auprès de liu (jue des guerriers choisis, armés d'arcs et de flèches. Sa mouture était un tigre superbe qu'il avait dompté, el qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse. La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, effaçait celle de ses rivaux; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l'arc de Nembrod.
Les trois princes se prosternèrent d'abord (k-vaut Béliiiet Formosante. Le roi d'Egypte oflVit à la princesse les deux
plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zèbres, deux rais d'Egypte, et deux momies, avec les livres du graud Hermès' qu'il croyait être ce qu'il y avait de plus rare sur la terre.
Le roi des ludes lui offrit cent éléphants qui portaient chacun une cour de bois doré, et mit à ses pieds le Veiclam, écrit de la main de Xaca^ lui-même.
Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire, ni écrire, présenta cent chevaux de bataille couverts de housses de peaux de renards noirs.
La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s'inclina avec des grâces aussi modestes que nobles.
Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui leur étaient préparés. « Que n'ai-je trois filles! leur di(-il, je rendrais aujourd'hui six personnes heureuses. » Ensuite d lit tirer au sort à qui essayerait le premier l'arc de Nem- I)rod. On mil dans un casque d'or les noms des trois prétendants. Celui du roi d'Egypte sortit le premier; ensuite l)arut le nom du roi des Indes. Le roi scylhe, en regardant l'arc et ses rivaux, ne se plaignit point d'être le troisième.
Tandis (pi'on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraîchissements aux spectateurs entre les rangs des sièges. Tout le monde avouait que les dieux n'avaient établi les rois que pour donnel' tous les jours des fêtes, pourvu qu'elles fussent diversifiées; que la vie est trop courte pour en user autrement; que les procès, les intrigues, la guerre, les disputes des prêtres, qui consument la vie humaine, sont des choses absurdes et hor-
1. L'Hermès <lil Trismâgiste, le Tlioutti des Kgypliens, (•onsidérc comme l'initiateur de loute science.
•i. Uu des noms de Bouddlia. —
Le Veidam (on dit aujourd'hui les Védn.t) est le recueil en lanjçue sanscrite des anciens livres sacrés de l'Inde.
ribles; que l'homme n'est né que pour la joie; qu'il n'ailuerail pas les plaisirs passionnément et continuellement, s'il n'était pas formé pour eux; que l'essence de la nalure humaine est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n'a jamais été démentie que par les faits.
Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne* accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l'air de la divinité. Celait, comme on dit depuis, le visage d'Adonis sur le corps d'Hercule; c'était la majesté avec les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beauté inconnu à Babylone, charmèrent l'assemblée; tout l'amphithéâtre se leva pour le mieux regarder; toutes les fennnes de la cour tixèrent sur lui des regards étonnés; Formosante elle-même, qui baissait les yeux, les releva et rougit; les trois rois pâlirent : tous les spectateurs, en comparant Formosante avec l'inconnu, s'écriaient : « 11 n'y a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse. »
Les huissiers, saisis d'étonnement, lui demandèrent s'il était roi. L'étranger répondit qu'il n'avait pas cet honneur, mais (ju'il était venu de fort loin par curiosité pour voir s'il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l'introduisit dans le premier rang de l'amphithéâtre, lui, son valet, ses deux licornes, et son oiseau. 11 salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois, et toute l'assemblée;
1. Animal fnl)u!i'iix, de In pran- 1 une corne Itlanclie; il figure sur deur d'un cheval, porlaiil au Iront I l'écusson d'Angleterre.
112 EXTRAITS EN PROSE DE YOIJAIItE.
puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couclièi'enl à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à côté de lui.
Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d'or l'arc de Nemhrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages, et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d'Egypte, qui le fil bénir par ses prêtres; et l'ayaul posé sur la tète du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire. Il descend au milieu de l'arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l'amphithéâtre, qui font même sourire Formosante.
Son grand aumônier s'approcha de lui : « Que Votre Majesté, dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n'est que celui des muscles et des nerfs; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d'Ûsiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d'esprit, et vous avez deviné des énigmes; elle doit épouser le plus vertueux; vous l'êtes, puisque vous avez été élevé par les prêtres d'Egypte ; le plus généreux doit l'emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta; vous possédez le bœuf Apis et les livres d'Hermès, qui sont la chose la plus rare de l'univers; personne ne peut vous disputer Formosante. — Vous avez raison, » dit le roi d'Egypte ; et il se remit sur son trône.
On alla mettre l'arc entre les mains du roi des Indes. Il en eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en présumant que le roi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui.
Le Scythe mania l'arc à son tour. Il joignait l'adresse à la force; l'arc parut prendre quelque élasticité entre ses mains; il le fit un peu plier, mais jamais il ne put venir à
))Out de le tendre. L'amphithéâtre, à qui la bonne mine de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succès, et jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée.
Alors le jeune inconnu descendit d'un saut dans l'arène, et s'adressant au roi des Scylhes : « Que Voire Majesté, lui dit-il, ne s'étonne point de n'avoir pas entièrement réussi. Ces arcs d'ébène se font dans mon pays ; il n'y a qu'un certain four à donner; vous avez beaucoup plus de mérite à l'avoir fait plier que je n'en peux avoir à le tendre. » Aussitôt il prit une flèche, l'ajusta sur la corde, tendit l'arc de Nembrod,et fit voler la flèche bien au delà des barrières. Un million de mains applaudit à ce prodige. Babylone retentit d'acclamations.
Il tira ensuite de sa poche une petite lame d'ivoire, écrivit sur celle lame avec une aiguille d'or, attacha la tablette d'ivoire à l'arc, et présenta le tout à la princesse avec une grâce qui ravissait tous les assistants. Puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entière était dans la surprise; les trois rois étaient confondus, et l'inconmi ne paraissait pas s'en apercevoir.
Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d'ivoire attachée à l'arc ces petits vers en beau langage chaldéen :
L'arc do Nombrod est celui de la guerre ; L'arc do l'amour est celui du honlieur; Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur Est devenu le maître de la terre.
Trois rois puissants, trois rivaux aujourd'hui, Osent prétendre à l'iionneur de vous plaire : Je ne sais pas qui votre cœur préfère. Mais l'univers sera jaloux de lui.
Ce petit madrigal ne fâcha point la princesse; il fut crt-
ticiiié par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent (|u'autrei'ois dans le bon temps on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment*. Ils dirent que l'étranger n'avait point d'imagination, et qu'il s'écartait des règles de la véritable poésie; mais toutes les dames trouvèrent les vers fort galants. Elles s'émerveillèrent qu'un homme qui bandait si bien uu arc eût tant d'esprit. La dame d'honneur de la princesse lui dit: « Madame, voilà bien des talents en pure perte. De quoi serviront à ce jeune homme son esprit et l'arc de Bélus? — A le l'aire admirer, répondit Formosante. — Ah ! dit la dame d'honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait bien être aimé. »
Cependant Délus, ayant consulté ses mages, déclara qu'aucun des trois rois n'ayant pu bander l'arc de Nembrod, il n'en fallait pas moins marier sa fdle, et qu'elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d'abattre le grand lion qu'on nourrissait exprès dans sa ménagerie. Le roi d'Egypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu'il était fort ridicule d'exposer un roi aux bêles pour le marier. 11 avouait que la possession de Formosante était d'un grand prix; mais il prétendait que, si le lion l'étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de l'Égyptien ; tous deux conclurent aue le roi de Babylone se moquait d'eux; qu'il fallait faire venir des armées pour le punir ; qu'ils avaient assez de sujets qui se tiendraient lort honorés de mourir au service de leurs maitres, sans qu'il en coûtât un cheveu à leurs tètes sacrées; qu'ils détrôneraient aisément le roi de Babylone, et qu'ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante.