C'est une parodie de cerlaiues images bibliques
MÉLAISGES 115
Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent cliacun dans leur pays un ordre exprès d'assembler une armée de trois cent mille lionnnes pour enlever Formosante.
Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l'arène le cimeterre à la main. 11 n'était pas éperdument épris des charmes de Formosante; la gloire avait été jusque-là sa seule passion; elle l'avait conduit à Babylone. Il voulait fah^e voir que, si les rois de l'Inde et de l'Egypte étaient assez prudents pour ne se pas compromettre avec les lions, il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu'il réparerait l'honneur du diadème. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. 11 s'avance seul, légèrement armé, couvert d'un casque d'acier garni d'or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige.
On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes del'Anti-Liban. Ses terribles grilles semblaient capables de déchirer les trois rois à la lois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux rugissements faisaient retentir l'amphithéâtre. Les deux fiers champions se précipitent l'un contre l'autre d'une course rapide. Le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion; mais la pointe rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les flancs du monarque.
Le jeune inconnu, touché du péril d'un si brave prince, se jette dans l'arène plus prompt qu'un éclair; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu'on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des tètes de maures ou des bagues.
Puis, tirant une petite boite, il la présente au roi scythe, en lui disant : « Votre Majesté trouvera dans cette petite
116 EXTRAITS IN IHIOSE DE VOLTAIHE.
boite le véritable dictnme, qui croit dans mon pays. Vos glorieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard seul vous a empêclié de triompher du lion; votre valeur n'en est pas moins admirable. »
Le Scythe, plus sensible à la reconnaissance qu'à la jalousie, remercia son libérateur; et, après l'avoir tendrement embrassé, rentra dans son quartier pour appliquer le dictame sur ses blessures.
L'inconnu donna la tête du lion à son valet : celui-ci, après l'avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessous de l'aniphithéàtre, et en avoir fait écouler tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion, et mit à leur place quarante diamants d'une égale grosseur.
Son maître, avec sa modestie ordinaire, se mit à sa place; il donna la tète du lion à son oiseau : « Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds de Formosante ce faible hommage. » L'oiseau part tenant dans une de ses serres le terrible trophée; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou, et en s'aplatissant devant elle. Les tpiarante brillants éblouuT-nt tous les yeux. On ne connaissait pas encore cette magnificence dans la superbe Babylone : l'émeraude, la topaze, le saphir, le pyrope étaient regardés comme les plus précieux ornements. Bélus et toute la cour étaient saisis d'admiration. L'oiseau qui ollVait ce présent les surprit encore davantage. Il était de la taille d'un aigle, mais ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l'aigle sont fiers et menaçants; son bec était couleur de rose, et semblait tenir quelque chose de la belle bouche de Formosante. Son cou rasseml)lait toutes les couleurs de l'iris, mais plus vives et plus brillantes. L'or en mille nuances éclatait sur son plumage. Ses pieds paraissaient un mélange d'argent et vie pourpre:
et la queue des plus beaux oiseaux qu'on atlela au char de Jtinou n'approcliait pas de la sienne.
L'altenlion, la curiosité, l'élonnement, l'extase de toute la cour, se partageaient entre les quarante diamants et l'oiseau. Il s'était perché sur la balustrade entre Bélus et sa fdle Formosanle; elle le ilatlait, le caressait, le baisait. Il semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mêlé de respect. Quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait avec des yeux attendris. 11 recevait d'elle des biscuits et des pistaches, qu'il prenait de sa patte purpurine et argentée, et qu'il portait à son bec avec des grâces inexprimables.
Bélus, qui avait considéré les diamants avec attention, jugeait qu'une de ses provinces pouvait à peine payer un présent si riche. 11 ordonna qu'on préparât pour l'inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui étaient destinés aux trois monarques. « Ce jeune liomine, disait-il, est sans doute le tils du roi de la Chine, ou de cette partie du monde qu'on nomme Europe, dont j'ai entendu parler, ou de l'Afrique, qui est, dit-on, voisine du royaume d'Egypte. ))
11 envoya sur-le-champ son grand écuyer complimenter l'inconnu, et lui demander s'il était souverain d'un de ces empires, et pourquoi, possédant de si étonnants trésors, il était venu avec un valet et un petit sac.
Tandis que le grand écuyer avançait vers l'amphithéâtre pour s'acquitter de sa commission, arriva un autre valet sur une licorne. Ce valet, adressant la parole au jeune homme, lui dit : « Omar, votre père, touche à l'extrémité de sa vie, et je suis venu vous en avertir. » L'inconnu leva les yeux au ciel, versa des larmes et ne répondit que par ce mot : « Partons. >)
Le grand écuyer, après avoir fait les compliments de
Bélus au vainqueur du lion, au donneur des quarante diamants, au maiire du bel oiseau, demanda au valet de quel royaume était souverain le père de ce jeune héros. Le valet répondit : « Son |>ère est un vieux berger qui est fort aimé dans le canton. »
Pendant ce court entretien, l'inconnu était déjà monté sur sa licorne. Il dit au grand écuyer : « Seigneur, daignez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille. J'ose la supplier d'avoir grand soin de l'oiseau que je lui laisse : il est unique comme elle. « En achevant ces mots, il partit comme un éclair; les deux valets le suivirent, et on le perdit de vue.
Formosante ne put s'empêcher de jeter un grand cri. L'oiseau, se retournant vers l'amphithéâtre où son maître avait été assis, parut très al'tligé de ne le plus voir; puis, regardant fixement la princesse, et frottant doucement sa belle main de son bec, il sembla se vouer h son service.
Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire était le fils d'un berger, ne put le croire. Il fil courir après lui ; mais bientôt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes couraient ne pouvaient être atteintes, et qu'au galop dont elles allaient, elles devaient faire cent lieues par jour.
Tout le monde raisonnait sur cette aventure étrange, et s'épuisait en vaines conjectures : « Comment le fils d'un berger peut-il donner quarante gros diamants? pourquoi est-il monté sur une licorne?... » On s'y perdait; et Formosante, en caressant son oiseau, était plongée dans une rêverie profonde.
La princesse Aidée, sa cousine issue de germain, très bien faite, et presque aussi belle que Formosante, lui dit : « Ma cousine, je ne sais pas si ce jeune demi-dieu est le fils d'un berger, mais il me semble qu'il a rempli toutes les conditions attachées à votre mariage : il a bandé l'arc de Nendjrod, il a vaincu le lion, il a beaucoup d'esprit, puisqu'il a fait pour vous un assez joli impromptu; après les quarante énormes diamants qu'il vous a donnés, vous ne pouvez nier qu'il ne soit le plus généreux des hommes ; il possédait, dans son oiseau, ce qu'il y a de plus rare sur la terre; sa vertu n'a point d'égale, puisque pouvant demeurer auprès devons, il est parti sans délibérer, dès (in'il a su que son père était malade. L'oracle est accompli dans tons ses points, excepté dans celui qui exige qu'il terrasse ses rivaux ; mais il a fait plus, il a sauvé la vie du seul concurrent qu'il pouvait craindre; et, quand il s'agira de battre les deux autres, je crois que vous ne doutez pas qu'il n'en vienne à bout aisément.
— Tout ce que vous dites est bien vrai, répondit Formosante; mais est-il possible que le plus grand des hommes, et peut-être même le plus aimable, soit le fils d'un berger? »
La dame d'honneur, se mêlant à la conversation, dit que très souvent ce mot de berger était appliqué aux rois; qu'on les appelait bergers parce qu'ils tondent de fort près leur troupeau; que c'était sans doute une mauvaise plaisanterie de son valet; que ce jeune héros n'était venu si mal accompagné que pour faire voir combien son seul mérite était au-dessus du faste des rois, et pour ne devoir Formosante qu'à lui-même. La princesse ne répondit qu'en donnant à son oiseau mille tendres baisers.
On préparait cependant un grand festin pour les trois rois et pour tous les princes qui étaient venus à la fête. La fille et la nièce du roi devaient en faire les honneurs.
On portait chez les rois des présents dignes de la magnificence de Babylone. Bélus, en attendant qu'on servit, assembla son conseil sur le mariage de la belle Formosante; et voici comme il parla en grand politique :
« Je suis vieux; je ne sais plus que faire, ni à qui donner ma fille. Celui qui la méritait n'est qu'un vil berger; le roi des Indes et celui d'Egypte sont des poltrons; le roi des Scythes me conviendrait assez, mais il n*a rempli aucune des conditions imposées. Je vais encore consulter l'oracle; en attendant, délibérez, et nous conclurons suivant ce que l'oracle aura dit; car un roi ne doit se conduire que par l'ordre exprès des dieux immortels'. »
{La Pri)icessc de Babylone.)
1 . Le berger est originaire du pays des Gaiigarides; son merveilleux oiseau est un phénix. Le nVil conlinue par les avenlures du l)el Aniazan (c'est le nom du berger) et de Forniosanle, qui courent le monde à la recherche l'un de l'autre. C'est un moyen pour Vollaire de conduire le lecteur, sons l'orme allégorique, à travers les principaux Élals de l'Europe : tinssie, Suède, Pologne, Allemagne, Angleterre. Venise, Rome. France, Esjkigne. Tout se termine enfin, comme lie rigueur, par le mariage de nos deux amants : « L'invincible et généreux Amazan, reconnu pour hé-
ritier du royaume de Bahylonc. entra dans la villeeu lriom])he avec le phénix, en présence de ccnl rois Irihulaires. La fêle de son mariage surpassa en lout celle que le roi bélus avait doimée. On servit à tahle le hfpuf Apis rôti. Le l'oi d'Egypte et celui des Indes donnèrent à hoire aux deux époux, et ses noces lurent célébrées par cniq cents grands jjoètes de Babylone. » Le kan des Scythes avait épousé la princesse Aidée, cousine de Formosante, et s'était déclaré spontanément le vassal d'Amazan. Ainsi sont accomplies toutes les pi'édictions de l'oracle