‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 68 sur 259 · Le duc d'Orléans, régent · texte numérisé non relu

Le duc d'Orléans, régent

digieusement dans une cour pour oser dire la vérilé. L'homme vertueux est bien plus à son aise dans une réjiublique;il n'a personne à flatter*.

— Dans cpiel État, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre? dit le conseiller. — l'arloul ailleurs que chez moi, dit son compagnon ; et j'ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans et de Turcs qui eu disaient autant. — Mais, encore une fois, dit l'Européen, quel Etat choisiriez-vous? » Le brame répondit : d Celui où l'en n'obéit qu'aux lois. — C'est une vieille réponse, dit le conseiller. — Elle n'en est pas plus mauvaise, dit le brame. — Où est ce pays-là? ) dit le conseiller. Le brame dit : (( Il faut le chercher, d

[Dtct. pliilos.. Etats, GonvERNiiMENTS.)

VII. — LES ANCIENS ET LES MODERNES, OU LA TOILETTE DE MADAME DE POMPADOUR^

Madame de Pompadour. — Quelle est donc cette dame au nez aquilin, aux grands yeux noirs, à la taille si haute et si noble, à la mine si fière et en même temps si coquette, qui entre à ma toilette sans se faire annoncer, et qui fait la révérence en religieuse?

TuLLiA. — Je suis Tullia, née à Rome, il y a environ dixhuit cents ans; je fais la révérence à la romaine, et non à la française : je suis venue je ne sais d'où pour voir votre pays, votre personne et votre toilette.

1. Sauf le peuple môme. C'est 1 2.Voy.f»/rof/..p. xiv — l.csdamos l'affaire des déiiiaKosues. recevaient alors à leur toilette.

Madame de Pojipadour. — Ali ! madame, faites-moi l'honneur de vous asseoir. Un fauteuil à Mme Tullia.

TiLLiA. — Oui? moi, madame, que je m'asseye sur cette espèce de petit trône incommode, pour que mes jambes pendent à terre, et deviennent toutes rouges !

Madame de Pomi-adoir. — Comment vous asseyez-vous donc, madame?

Tullia. — Sur un bon lit, madame.

Madame de Pojipadour. — Ah! j'entends, vous voulez dire sur un bon canapé. En voilà un sur leqtiel vous pouvez vous étendre fort à votre aise.

TuLLL\. — J'aime à voir que les Françaises sont aussi bien meublées (pie nous.

Madame de Pompadour. — Ah! ah! madame, vous n'avez point de bas, vos jambes sont nues ! vraiment elles sont ornées d'un ruban fort joli, en forme de brodequin.

TiLLiA. — Nous ne connaissons point les bas; c'est une invention agréable et commode que je préfère à nos brodequins.

Madame de Pompadour. — Dieu me pardonne! madame, je crois que vous n'avez point de chemise!

TuLLiA. — Non, madame, nous n'en portions point de notre temps.

Madame de Pompadour. — Et dans quel temps viviez-vous, madame?

TuLLL\. — Du temps de Sylla, de Pompée, de César, de Caton, de Catilina, de Cicéron, dont j'ai l'honneur d'être la fille; de ce Cicéron qu'un de vos protégés' a fait parler en vers barbares. J'allai hier à la Comédie de Paris; on y jouait Catilina et tous les personnages de mon temps; je n'en

1. Voltaire garde un souvenir 1 par M"" de Pompadour au vieux cuisant de la protection accordée | Crébillon. Voy. intrud.,[i. mv.

reconnus pas un. Mon père m'exhortait à faire des avances à Catilina, jefusbien surprise. Mais, madame, il me semble que vous avez là de beaux miroirs, votre chambre en est pleine. Nos miroirs n'étaient pas fa sixième partie dos vôtres. Sont-ils d'acier?

Madame de Pompadour. — Non. madame, ils sont faits avec du sable, et rien n'est si commun parmi nous.

Tullia. — Voilà un bel art; j'avoue que cet art nous mampiait. Ah! le joli tableau que vous avez là!

Madame de Pompadour. — Ce n'est point un tableau, c'est une estampe, cela n'est fait qu'avec du noir de fumée; on eu tire cent copies en un jour, et ce secret éternise les tableaux que le temps consume.

Tullia. — Ce secret est admirable : nos Romains n'ont jamais rien eu de pareil.

Un savait, qui assisUiil à la toilelle, prit alors la parole, et (lit à Tullia en tirant un livre de sa poche. — Vous serez bien plus étonnée, madame, quand vous saurez que ce livre n'est point écrit à la main, qu'il est imprimé à peu près comme ces estampes, et que cette invention éternise aussi les ouvrages de l'esprit.

(L* savaiil présenta son livre à Tullu» ; c'était un recueil de vers pour Mme la nianiuise : Tullia en lut une jiagc, admira les caractères, et dit à l'auteur :)

TuLiiA. — Monsieur, l'impression est une belle chose; et si elle peut immortaliser de pareils vers, cela me parait le plus grand etfort de l'art. Mais n'auriez-vous pas du moins employé celte invention à imprimer les ouvrages de mon père?

Le SAVANT. — Oui, madaiTie; mais on ne les lit plus. J'en suis fâché pour monsieur votre père; mais aujourd'hui nous ne connaissons guère uue son nom.

126 EXTRAITS EN l'ROSE DE VOLTAIRE.

(Aloi-s on apporta du cliocolal. du Ihé, du café, des glaces. Tullia fut élonnée de voir en été de la crème et des groseilles gelées. On lui dit que ces l)oissous ligécs avoieni été composées en six miuules par 1« moyen du salpêtre dout on les avait entourées, et que c'était avec du mouvement (|u'on avait ])roduit cette fixation et ce froid glaçant. Elle demeura interdite d'admiration. La noirceur du chocolat et du café lui inspira quelque dégoût; elle demanda comment ces liqueurs étaient extraites des plantes du pays. Un duc et pair qui se trouva là lui répondit :)

Les fruits dont ces boissons sont composées viennent d'un autre inonde, et du fond de l'Arabie.

Tullia. — Pour l'Arabie, je la connais, mais je n'avais jamais entendu parler de ce que vous appelez café; et pour l'autre monde, je ne connais que celui d'oii je viens; je vous assure qu'il n'y a point de chocolat dans ce monde-là.

M. LE DUC. — Le monde dont on vous parle, madame, est nu continent nommé l'Amérique, presque aussi grand que l'Asie, l'Europe et l'Afrique ensemble, et dont on a des nouvelles beaucoup plus certaines que de celui d'où vous venez.

TuLLu. — Comment! nous qui nous appelions les mailres de l'univers, nous n'en aurions donc possédé que la moitié ! cela est humiliant.

Le savant, piqué de ce que Mme Tullia avait trouvé ses vers mauvais, lui répliqua brusquement : — Vos Romains, qui se vantaient d'être les maîtres de l'univers, n'en avaient pas conquis la vingtième partie. Nous avons à présent au bout de l'Europe un empire qui est plus vaste lui seul que l'empire romain*; encore est-il gouverné par une femme (jui a plus d'esprit que vous, qui est plus belle que vous, et qui porte des chemises. Si elle lisait mes vers, je suis si!tr qu'elle les trouverait bons.

(Mine la niarquisç fit taire le savant qui manquait de respect à une dame romaine, à la fille de Cicéron. M. le duc explicjua comment on avait dé-

\. L'Empire russe, alors gouverné par la grande Catherine.

BIÉLAKGES. 1'27

coiivcrl l'Ainéiique; cl, tirant sa inoulrc à laquelle pcndail galanunont une pclilc Ijoussole, il lui fil voir que c'était avec une aiguille qu'on était arrivé dans un autre liéniisplièi'e. La surprise de la Romaine redoublait à chaque mol qu'on lui disait et à chaque chose qu'elle voyait; elle s'écria enfin ;)

TuLUA. — Je commence à craindre que les modernes ne l'emporlenl sur les anciens ; j'étais venue pour m'en éclaircir, et je sens que je vais rapporter de tristes nouvelles à mon père.

Voici ce que bu répondu M. le duc : — Consolez-vous, madame; nul homme n'approche parmi nous de votre illustre père, pas même l'auteur de la Gazette ecclésiastique*, ou celui du Journal chrétien^; nul homme n'approche de César, avec qui vous avez vécu, ni de vos Scipions qui l'avaient précédé. Il se peut que la nature forme aujourd'hui, comme autrefois, de ces âmes sublimes ; mais ce sont de beaux germes qui ne viennent point à maturité dans un mauvais terrain.

Il n'en est pas de même des arts et des sciences; le temps et d'heureux hasards les ont perfectionnés. 11 nous est plus aisé, par exemple, d'avoir des Sophocles et des Euripides que des personnages semblables à monsieur votre père, parce que nous avons des théâtres, et que nous ne pouvons avoir de tribune aux harangues. Vous avez sifflé la tragédie de Calilina : mais quand vous verrez jouer Phèdre, vous conviendrez peut-être que le rôle' de Phèdre, dans Racine, est prodigieusement supérieur au modèle que vous connaissez dans Euripide. J'espère que vous conviendrez que notre Molière l'emporte sur votre Térence'. J'aurai l'honneur, si vous le permettez, de vous donner la main à l'Opéra, et

1. Organe fort décrié du parti jan- I 3. Sur la manière dout Voltaire iéniste. juge la littérature aucieuue, voy,

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