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Ils le sentent d'instinct

CRITIQUE ET LÎTTÉUATURE. 105

plus de temps pour se former. Un jeune homme sensible, mais sans aucune connaissance, ne distingue point d'abord les parties d'un grand chœur de musique; ses yeux ne distinguent point d'abord dans un tableau les gradations, le clair obscur, la perspective, l'accord des couleurs, la ce • rection du dessin; mais peu à peu ses oreilles apprennen' à entendre, et ses yeux à voir; il' sera ému à la première représentation qu'il verra d'une belle tragédie; mais il n'y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n'entre ni ne sort sans raison, ni cet art encore plus grand qui concentre des intérêts divers dans un seul, ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n'est qu'avec de l'habitude et des réflexions qu'il parvient à sentir tout d'un coup avec plaisir ce qu'il ne démêlait pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n'en avait pas, parce qu'on y prend peu à peu l'esprit des bons artistes. On s'accoutume à voir des tableaux avec les yeux de Le Brun, du Poussin, de Le Sueur. On entend la déclamation notée des scènes de Quinault, avec l'oreille de LuUi; et les airs et les symphonies, avec celle de Rameau. On lit les livres avec l'esprit des bons auteurs.

Si toute une nation s'est réunie, dans les premiers temps ■ de la culture des beaux arts, à aimer des auteurs pleins de défauts, et méprisés avec le temps, c'est que ces auteurs avaient des beautés naturelles que tout le monde sentait, et qu'on n'était pas encore à portée de démêler leurs imperfections. Ainsi Lucilius fut chéri des Romains avant qu'Horace l'eût fait oubher; Régnier fut goûté des Français avant que Boileau parût; et si des auteurs anciens, qui bronchent à chaque pas, ont pourtant conservé leur grande réputation, c'est qu'il ne s'est point trouvé d'écrivain pur et châtié chez ces nations, qui leur ait dessillé les yeux, comme il

s'est trouvé un Horace chez les Romains, un Boileau chez les Français.

On dit qu'il ne faut point disputer des goûts; et on a raison, quand il n'est question que du goût sensuel, de la répugnance qu'on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu'on donne à une autre : on n'en dispute point, parce qu'on ne peut corriger un défaut d'organes. Il n'en est pas de même dans les arts ; comme Us ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige souvent le défaut d'esprit qui donne un goùl de travers*. Il y a aussi des âmes froides, des esprits faux, qu'on ne peut ni échaudér ni redresser; c'est avec eux qu'il ne faut point disputer des goûts, parce qu'ils n'en ont point.

Le goût est arbitraire dans plusieurs choses, comme dans les étoffes, dans les parures, dans les équipages, dans ce qui n'est pas au rang des beaux-arts : alors il mérite plutôt le nom de fantaisie : c'est la fantaisie plutôt que le goût qui produit tant de modes nouvelles.

Le goût peut se gâter chez une nation; ce malheur arrive d'ordinaire après les siècles de perfection. Les artistes, craignant d'être imitateurs, cherchent des routes écartées; ils s'éloignent de la belle nature, que leurs prédécesseurs ont saisie : il y a du mérite dans leurs elTorts; ce mérite couvre leurs défauts. Le public, amoureux des nouveautés, court après eux; il s'en dégoûte, et il en parait d'autres (pii font de nouveaux efforts pour plaire; ils s'éloignent de la nature encore plus que les premiers : le goût se perd :

1. Volt:iire est ici \o disciple ili' La Bruyèrp : voy. Ouvrages de l esprii, 10 : « Il y a ilans l'art un point (li> perfection, comme de bonté ou do maturité dans la nature. Celui qui le seut et qui l'aime

a le goût parfiiil; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. 11 y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goùls avec fondement. »

on est entouré de nouveautés qui sont rapidement, effTacées les unes par les autres; le public ne sait plus où il en est, et il regrette en vain le siècle du bon goût, qui ne peut plus revenir : c'est un dépôt que quelques bons esprits conservent encore loin de la foule'.

11 est de vastes pays où le goût n'est jamais parvenu : ce sont ceux où la société ne s'est point perfectionnée; où les liommes et les femmes ne se rassemblent point ; où certains arts, comme la sculpture, la peinture des êtres animés, sont défendus par la religion. Quand il y a peu de société, l'esprit est rétréci, sa pointe s'éinousse, il n'a pas de quoi se former le goût. Quand plusieurs beaux-arts manquent, les autres ont rarement de quoi se soutenir, parce que tous se tiennent par la main et dépendent les uns des autres. C'est une des raisons pourquoi les Asiatiques n'ont jamais eu d'ouvrages bien faits presque en aucun genre, et que le goût n'a été le partage que de quelques peuples de l'Europe.

Section II. — Y a-t-il un bon et un mauvais goût? oui, sans doute, quoique les hommes diffèrent d'opinions, de mœurs, d'usages.

Le meilleur goût en tout genre est d'imiter la nature avec plus de fidélité, de force et de grâce.

Mais la grâce n'est-elle pas arbitraire? non, puisqu'elle consiste à donner aux objets qu'on représente de la vie et de la douceur.

Entre deux hommes dont l'un sera grossier, l'autre délicat, on convient assez que l'un a plus de goût que l'autre.

Avant que le bon temps fût venu, Voiture, qui, dans sa manie de broder des riens, avait quelquefois beaucoup de

1. C'est à la littérature de son 1 siècle du bon goût est celui de temps que pense ici Voltaire : le I Louis XIV. Voir plus loin, p. 253.

délicatesse et d'agrément, écrit au grand Condé sur sa maladie ;

Commencez doncqucs à songer Qu'il importe d'être et de vivre • Pensez mieux à vous ménager.

Quel charme a pour vous Je danger.

Que vous aimiez tant à le suivre'?

Si vous aviez, dans les combats, It'Amadis i'armure enchantée, Comme vous en avez le bras Et la vaillance tant vantée, De votre ardeur précipitée.

Seigneur, je ne me plaindrais i)as.

Mais en nos siècles où les charmes Xe font pas de pareilles armes ; Qu'on voit que le plus noble sang.

Fût-il d'Hector ou d'Alexandre, Est aussi facile à répandre Que lest celui du plus bas rang; Que d'une force sans seconde La mort sait ses traits élancer ; Et qu'un peu de plomb peut casser La plus belle tète du monde; Qui l'a bonne y doit regarder.

Mais une telle que la vôtre Ke se doit Jamais hasarder.

Pour votre bien et pour le nôtre, Seigneur, il vous la faut garder....

Quoi que votre esprit se propose.

Quand votre course sera close.

On vous abandonnera fort.

Et, seigneur, c'est fort peu de chose Qu'un demi-dieu quand il est mort.

[Epilre à Mgr Je Prince, sur son retour d'Allemagne, en 1645.)

Ces vers passent encore aujoiu-d'hui pour être pleins de goût, et pour être les meilleurs de Voiture. Dans le même temps, l'Estoile, qui passait pour un génie,

l'Estoile, l'un des cinq auteurs qui travaillaient aux tragé. dies du cardinal de Richelieu, l'Estoile, l'un des juges de Corneille, faisait des \ers qui sont imprimés à la suite de ilalherbe et de Racan :

Que j'aime en tout temps la taverne!

Que librement je m'y gouverne!

Elle n'a rien d'égal à soi. • J'y vois tout ce que j'y demande; Et les torchons y sont pour moi De fine toile de Hollande.

11 n'est point de lecteur (pii ne convienne que les vers de Voilure sont d'un courtisan qui a le bon goût en partage, et ceux de l'Estoile d'un homme grossier et sans esprit.

C'est dommage qu'on puisse dire de Voiture : « Il eut du goût cette fois-là. » 11 n'y a certainement qu'un goût détestable dans plus de mille vers pareils à ceux-ci :

Quand nous fûmes dans Ètampe, Kous parlâmes fort de vous ; J'en soupirai quatre coups, Et j'en eus la goutte crampe.

Etampe et crampe vraiment Riment admirablement.

Nous trouvâmes, près Sercote (Cas étrange et vrai pourtant) Des bœufs qu'on voyait broutant Dessus le liaut d'une motte, Et plus bas quelques cochons Et bon nombre de moutons, l^c. (VoiTUEtE, Chanson sur l'air du « branle de Metz t>.)

La fameuse Lettre de la carpe au brochet, et qui lui lit tant de réputation, n'est-elle pas une plaisanterie trop poussée, trop longue, et en quelques endroits trop peu naturelle?

n'est-ce pas un mélange de finesse et de grossièreté, de vrai et de faux? Fallait-il dire au grand Condé, nommé le brochet dans une société de la cour, qu'à son nom « les baleines du Aord suaient à grosses gouttes», et que les gens de l'empereur pensaient le frire et le manger avec un grain de sel?

Est-ce un bon goût d'écrire tant de lettres, seulement pour montrer un peu de cet esprit qui consiste en jeux de mots et en pointes?

îS'est-on pas révolté quand Voiture dit au grand Condé, sur la prise de Dunkerque : « Je crois que vous prendriez la lune avec les dents? »

11 semble que ce faux goût fut inspiré à Voiture par le Mariui' qui était venu en France avec la reine Marie de Médicis. Voiture elCostar-le citent très souvent dans leurs lettres comme un modèle. Ils admirent sa description de la rose, fille d'avril, vierge et reine, assise sur un trône épineux, tenant majestueusement le sceptre des fleurs, ayant pour courtisans et pour ministres la famille lascive des zéphyrs, et portant la couronne d'or et le manteau d'écarlate.

^ Voiture cite avec complaisance dans sa trente-cinquième lettre à Costar l'atome sonnant du Marini, la voix emplumée , le souffle vivant vêtu de plumes, la plume sonore, le chant ailé, le petit esprit d'harmonie caché dans de petites entrailles, et tout cela pour dire un rossignol.

Balzac avait un mauvais goût tout contraire; il écrivait des lettres familières avec une étrange emphase. Il écrit au cardinal de la Valette que, ni dans les déserts de la Libye

1. C'est son Adone {Kiô). plein do coucetti. qui mit ces faux bril- Jants à la ruode sous Louis XIIL

2. Il défendit la réputation posthume de Voiture sou ami. contre les critiques jalouses de Balzac.

ni dans les abimes de la mer, il n'y eut jamais un si furieux monstre que la sciatique ; et que si les tyrans dont la mémoire nous est odieuse eussent eu tels instruments de leur cruauté, c'eût été la sciatique que les martyrs eussent endurée pour la religion.

Ces exagérations emphatiques, ces longues périodes mesurées, si contraires au style épislolaire, ces déclamations fastidieuses, hérissées de grec et de latin, au sujet de deux sonnets assez médiocres qui partageaient la cour et la ville' et sur la pitoyable tragédie d'Héiode infanticide^ : tout cela était d'un temps où le goût n'était pas encore formé. Ciuna même et les Lettres provinciales, qui étonnèrent la nation, ne la dérouillèrent pas encore.

Les connaisseurs distinguent surtout dans le même homme le temps où son goût était formé, celui où il acquit sa perfection, celui où il tomba en décadence. Quel homme d'un esprit un peu cultivé ne sentira pas l'extrême différence des beaux morceaux de Cinna, et de ceux du même auteur dans ses vingt dernières tragédies?

Dis-moi donc, quand Othon s'est offert à Camille, A-t-ii été contraint'.' a-t-ellc été facile? Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet 7 Comment l'a-t-eile pris, et comment l'a-t-il fait?

Est-il parmi les gens de lettres quelqu'un qui ne reconnaisse le goût perfectionné de Boileau dans son Art poétique, et son goût non encore épuré dans sa Satire sur les embarras de Paris, où il peint des chats dans les gouttières'.''

1. Los sonnols île Bnisorado. sur Jol), et (le Voilure, sur l'ranie.

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