‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 100 sur 207 · Iliade, liv. XIII, vers · texte numérisé non relu

Iliade, liv. XIII, vers

■ÀV2 VOLTAIRE

place ; il fallait les faire sauter comme des chèvres, ou les fondre comme de la cire.

L'ode, dans tous les temps, a été consacrée à l'exagération. Aussi plus une nation devient philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n'apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.

De tous les genres de poésie, celui qui charme le plus les esprits instruits et cultivés, c'est la tragédie. Quand la nation n'a pas encore le goût formé, quand elle est dans ce passage de la barbarie à la culture de l'esprit, alors presque tout dans la tragédie est gigantesque et hors de la nature.

Rotrou, qui, avec du génie, travailla précisément dans le temps de ce passage, et qui donna dans l'année 1636 son Hercule mourant, commence par faire parler ainsi son héros (acte I", scène i") :

Père de la clarté, grand astre, ame du monde,

Quels termes n'a franchis ma course vagabonde?

Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés

Où ces bras triomphants ne se soient signalés?

J'ai porté la terreur plus loin que ta carrière,

Plus loin qu'où tes rayons ont porté ta lumière;

J'ai forcé des pays que le jour ne voit pas,

Et j'ai vu la nature au delà de mes pas.

Neptune et ses Tritons ont vu d'un œil timide

Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide.

L'air tremble comme l'onde au seul bruit de mon nom,

Et n'ose plus servir la haine de Junon.

Mais qu'en vain j'ai purgé le séjour où nous sommes!

Je donne aux immortels la peur que j'ôte aux hommes.

On voit par ces vers combien l'exagéré, l'ampoulé, le forcé, étaient encore à la mode; et c'est ce qui doit faire pardonner h Pierre Corneille.

Il n'y avait que trois ans que Mairet avait commencé à se rapprocher de la vraisemblance et du naturel dans sa Sophonisbe^. 11 fut le premier en France qui non seulement fit une pièce régulière, dans laquelle les trois unités sont exactement

1. Ln. Sophonisbe de Mairet est de 1620; celle de Corneille de 1663; Voltaire a publié une Sophonisbe en 1770.

observées, mais qui connut le langage des passions, et qui mit de la vérité dans le dialogue. Il n'y a rien d'exagéré, rien d'ampoulé, dans celte pièce. L'auteur tombe dans un vice tout contraire : c'est la naïveté et la familiarité, qui ne sont convenables qu'à la comédie. Cette naïveté plut alors beaucoup. ' La première entrevue de Sophonisbe et de Massinisse charma toute la cour. La coquetterie de celte reine captive, qui veut plaire à son vainqueur, eut un prodigieux succès. On trouva même très bon que de deux suivantes qui accompagnaient Sophonisbe dans cette scène, l'une dît à l'autre, en voyant Massinisse attendri : Ma compagne, il se prend. Ce trait comique était dans la nature, et les discours ampoulés n'y sont pas; aussi celle pièce resta plus de quarante années au théâtre. L'exagération espagnole reprit bientôt sa place dans l'imitation du Cid que donna Pierre Corneille, d'après Guillem de Castro et Baptista Diamante, deux auteurs qui avaient traité ce sujet avec succès à Madrid. Corneille ne craignit point de traduire ces vers de Diamante :

Su sangre senor que en humo,

Son sang sur la poussière écrivait mon devoir.

Ce saug qui, tout sorti, fume eucor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous.

Le comte de Gormaz ne prodigue pas des exagérations moins fortes, quand il dit :

Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille. Mon nom sert de rempart à toute la Castille.

Le prince, pour essai de générosité, Gagnerait des combats marchant à mon côté •.

Non seulement ces rodomontades étaient intolérables, mais elles étaient exprimées dans un style qui faisait un énorme

1. Voltaire cite Ici l'édition antérieure à 1664, qui donne ainsi que les suit .ntes :

I.e prince, à mes côtés, ferait dans les combats r/essai de son courage à l'ombre de mon bras.

contraste avec les sentiments si naturels et si vrais de Chimène et de. Rodrigue,

Toutes ces images boursouflées ne commencèrent à déplaire aux esprits bien faits que lorsque enfin la politesse de la cour de Louis XIV apprit aux Français que la modestie doit être la compagne de la valeur; qu'il faut laisser aux autres le soin de nous louer ; que ni les guerriers, ni les ministres, ni les rois, ne pai^ent avec emphase, et que le style boursouflé est le contraire du sublime.

On n'aime point aujourd'hui qu'Auguste parle de l'empire absolu qu'il a sur tout le monde, et de son pouvoir souverain sur ta terre et sur l'onde; on n'entend plus qu'en souriant Emilie dire à Cinna :

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose.

Jamais il n'y eut en effet d'exagération plus outrée. Il n'y avait pas longtemps que des chevaliers romains des plus anciennes familles, un Septime, un Achillas, avaient été aux gages de Ptolémée, roi d'Egypte. Le sénat de Rome pouvait se croire au-dessus des rois; mais chaque bourgeois de Rome ne pouvait avoir cette prétention ridicule. On haïssait le nom de roi à Rome, comme celui de maître, dominus; mais on ne le méprisait pas. On le méprisait si peu que César l'ambitionna, et ne fut tué que pour l'avoir recherché. Octave luimême, dans cette tragédie, dit à Cinna :

Bien plus, ce même jour je te donne Emilie, Le digne objet des vœux de toute l'Italie, Et qu'out mise si haut mon amour et mes soins, Qu'eu te couronnant roi je t'aurais donné moins.

Le discours d'Emilie est donc non seulement exagéré, mais entièrement faux.

Le jeune Ptolémée exagère bien davantage, lorsqu'on parlant d'une bataille qu'il n'a point vue, et qui s'est donnée à soixante lieues d'Alexandrie, il décrit « des fleuves teints de sang, rendus plus rapides par le débordement des parricides ; des montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes, que la

Page 1