‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 123 sur 207 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

Le génie de cette langue est la clarté et l'ordre : car chaque langue a son génie, et ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, et étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques et latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule manière, « Plancus a pris soin des afîaires de César; » voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles : exprimez cette phrase en latin : Res Cxsaris diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières, sans faire tort au sens et sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires, qui allongent et qui énervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Les verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, et enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l'italien et l'anglais; mais cette gène et cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie et à la comédie qu'aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples; et le génie de la nation, se mêlant au génie de la langue, a produit plus de livres agréablement écrits qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.

La liberté et la douceur de la société n'avant été long-

temps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression et une finesse pleine de naturel qui ne se trouvent guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse, mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot et de Montaigne : en effet, on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles et énergiques; et sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on Ta dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, et que la langue a été fixée. Quelques changements que le temps et le caprice lui préparent, les bons auteurs du xvii" et du xviii^ siècle serviront toujours de modèles.

Songeons à conserver dans sa pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.

Ne commence-t-on pas à la corrompre? N'est-ce pas corrompre une langue que de donner aux termes employés par les bons auteurs une signification nouvelle? Qu'arriverait-il si vous changiez ainsi le sens de tous les mots? On ne vou> entendrait, ni vous, ni les bons écrivains du grand siècle.

Il est sans doute très indifférent en soi qu'une syllabe signifie une chose ou une autre. J'avouerai même que si on assemblait une société d'hommes qui eussent l'esprit et l'oreille justes, et s'il s'agissait de réformer la langue; qui fut si barbare jusqu'à la naissance de l'Académie, on adoucirait la rudesse de plusieurs expressions, on donnerait de l'embonpoint à la sécheresse de quelques autres, et de l'harmonie cl des sons rebutants. Oncle, ongle, radoub, perdre, borgne. plusieurs mots terminés durement, auraient pu èlre adoucis. Ëpieii, lieu, dieu, moyeu, feu, bleu, peuple, nuque, plaque, porche, auraient pu être plus harmonieux. Quelle différence du mot Thcos au mot Dieu, de populus à peuple, de locm à lieu !

Quand nous commençâmes à parler la langue des Romains

nos vainqueurs, nous la corrompîmes. D'Augustus nous fimes aoust,août; de pavo, paon; de Cadomum, Caen; de Juniiis, iinn; d'iinclus, oint; de 'pur'pura, pourpre; de pretium, prix. C'est une propriété des barbares d'abréger tous les mots. Ainsi les Allemands et les Anglais firent d'ecdesia, kirk, church; de foras, furth; de condemnare , damn. Tous les nombres romains devinrent des monosyllabes dans presque tous les patois de l'Europe; et notre mot vingt, pour viginti, n'atteste-t-il pas encore la vieille rusticité de nos pères? La plupart des lettres que nous avons retranchées, et que nous prononcions durement, sont nos anciens habits de sauvages : chaque peuple en a des magasins.

Le plus insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos terminaisons en om ; coin, soin, oint, groin, foin, point, loin, marsouin, tintouin, pourpoint.il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands charmes pour l'aire pardonner ces sons, qui tiennent moins de l'homme que de la plus dégoûtante espèce des animaux.

Mais enfin , chaque langue a des mots désagréables que les hommes éloquents savent placer heureusement, et dont ils ornent la rusticité. C'est un très grand art; c'est celui de nos bons auteurs. Il faut donc s'en tenir à l'usage qu'ils ont fait de la langue reçue.

Il n'est rien de choquant dans la prononciation d'om quand ces terminaisons sont accompagnées de syllabes sonores. Au contraire, il y a beaucoup d'harmonie dans ces deux phrases : « Les tendres soins que j'ai pris de votre enfance. Je suis loin d'être insensible à tant de vertus et de charmes. » Mais il faut se garder de dire, comme dans la tragédie de Nicomède (acte II, scène m) :

Non; mais il m'a surtout laissé ferme en ce point, D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.

Le sens est beau; il fallait l'exprimer en vers plus mélodieux : les deux rimes de pomf choquent l'oreille. Personne n'est révolté de ces vers dans VAndromaque :

Nous le verrions encor nous partager ses soins;

Il m'aimerait peut-être : il le feindrait du moins. Adieu, tu peux partir; je demeure en Épire. Je reuonce à la Grèce, à Sparte, à son empire, A toute ma famille, etc..

{Andi-oma'jiie, acte V, scène m.)

Voyez comme les derniers vers soutiennent les premiers, comme ils répandent sur eux la beauté de leur harmonie.

On peut reprocher à la langue française un trop grand nombre de mots simples auxquels manque le composé, et de termes composés qui n'ont point le simple primitif. Nous avons des architraves, et point de traves; un homme est implacable, et n'est point placable; il y a des gens inaimables, et cependant inaimable ne s'est pas encore dit.

C'est par la même bizarrerie que le mot de garçon est très usité, et que celui de garce est devenu une injure grossière. Vénus est un mot charmant, vénérien donne une idée alfreuse.

Le latin eut quelques singularités pareilles. Les Latins disaient possi6/e, et ne disaient pas impossible. Ils avaient le \eThe providere, et non le substantif ^^rovidenfta; Cicéron fut le premier qui l'employa comme un mot technique.

Il me semble que, lorsqu'on a eu dans un siècle un nombre suffisant de bons écrivains, devenus classiques, il n'est plus guère permis d'employer d'autres expressions que les leurs, et qu'il faut leur donner le même sens, ou bien dans peu de temps le siècle présent n'entendrait plus le siècle passé.

Vous ne trouverez dans aucun auteur du siècle de Louis XIV que Rigault ait peint les portraits au parfait, que Benserade ait perdflé la cour, que le surintendant Fouquet ait eu un goiît décidé pour les beaux-arts, etc.

Le ministère prenait alors des engagements, et non pas des errements. On tenait, on remplissait, on accomplissait ses promesses; on ne les réalisait pas. On citait les Anciens, on ne faisait pas des citations. Les choses avaient du rapport les unes aux autres, des ressemblances, des analogies, des conformités; on les rapprochait, on en tirait des inductions, des conséquences : aujourd'hui on imprime qu'un article d'une

déclaration du roi a trait à un arrêt de la cour des aides. Si on avait demandé àPatru, à Pellisson, àBoileau, à Racine, ce que c'est qn avoir trait, ils n'auraient su que répondre. On recueillait ses moissons; aujourd'hui on les récolte. On était exact, sévère, rigoureux, minutieux même; à présent on s'avise d'être st^nct. Un avis était semblable à un autre; il n'en était pas différent ; il lui était conforme ; il était fondé sur les mêmes raisons, deux personnes étaient du même sentiment, avaient la même opinion, etc., cela s'entendait : je lis dans vingt mémoires nouveaux que les États ont eu un avis parallèle à celui du parlement; que le parlement de Rouen n'a pas une opinion parallèle à celui de Paris, comme si parallèle pouvait signifier conforme , comme si deux choses parallèles ne pouvaient pas avoir mille différences.

Aucun auteur du bon siècle n'usa du mot de fixer que pour signifier arrêter, rendre stable, invariable.

Et, fixant de ses vœux l'incoustance fatale, Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.

{Phcdre, acte I, scène i.)

C'est à ce jour heureux qu'il fixa son retour. Égayer la chagrine, et fixer la volage.

Quelques Gascons hasardèrent de dire : J'ai fixé cette dame pour : je l'ai regardée fixement, j'ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire : Fixer une personne. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot : j'ai rendu celte personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend: je l'ai observée, j'ai fixé mes regards sur elle. Voilà un nouveau sens attaché à un mot reçu, et une nouvelle source d'équivoques.

Presque jamais les Pellisson, les Bossuet,"les Fléchier, les Massillon, les Fénelon, les Racine, les Quinault, les Boileau, Molière même et La Fontaine, qui tous deux ont commis beaucoup de fautes contre la langue, ne se sont servis du terme vis-à-vis que pour exprimer une position de lieu. On disait ; L'aile droite de l'armée de Scipion vis-à-vis l'aile

gauche d'Annibal. Quand Ptolémée fut vis-à-vis de César, il trembla.

Vis-à-vis est l'abrégé de visage à visage; et c'est une expression qui ne s'employa jamais dans la poésie noble, ni dans le discours oratoire.

Aujourd'hui l'on commence à dire : « Coupable vis-à-vis de vous, bienfaisant vis-à-vis de nous, difficile vis-à-vis de nous, mécontent vis-à-vis de nous, » au lieu de coupable, bienfaisant envers nous , difficile avec nous , mécontent de nous.

J'ai lu dans un écrit public : Le roi mal satisfait vis-à-vis de son parlement. C'est un amas de barbarismes. On ne peut être mal satisfait. Mal est le contraire de satis, qui signifie assez. On est peu content, mécontent; on se croit mal servi, mal obéi. On n'est ni satisfait, ni mal satisfait, ni content, ni mécontent, ni bien, ni mal obéi, vis-à-vis de quelqu'un, mais de quelqu'un Mal satisfait est de l'ancien style des bureaux. Des écrivains peu corrects se sont permis cette faute.

Presque tous les écrits nouveaux sont infectés de l'emploi vicieux de ce mot vis-à-vis. On a négligé ces expressions si faciles, si heureuses, si bien mises à leur place par les bons écrivains, envers, pour, avec, à l'égard, en faveur de.

Vous me dites qu'un homme est bien disposé vis-à-vis de moi ; qu'il a un ressentiment i;is-à-i'is de moi ; que le roi veut se conduire en père vis-à-vis de la nation. Dites que cet homme est bien disposé pour moi, à mon égard, en ma faveur; qu'il a du ressentiment contre moi; que le roi veut se conduire en père du peuple; qu'il veut agir en père avec la nation, envers la nation : ou bien vous parlerez fort mal.

Quelques auteurs qui ont parlé allobroge en français, ont dit élogier au lieu de louer, ou faire un éloge ; par contre au lieu d'au contraire; éluquer pour élever, ou donner de l'éducation ; égaliser les fortunes pour égaler.

Ce qui peut le plus contribuer à gâter la langue, à la replonger dans la barbarie, c'est d'employer dans le barreau, dans les conseils d'État, des expressions gothiques, dont on se servait dans le siv^ siècle : « Nous aurions reconnu; nous

aurions observé; nous aurions statué; il nous aurait paru aucunement utile. »

Hé, mes pauvres législateurs ! qui vous empêche de dire : «Nous avons reconnu; nous avons statué; il nous a paru utile? »

Le sénat romain, dès le temps des Scipions, parlait purement, et on aurait siftlé un sénateur qui aurait prononcé un solécisme. Un parlement croit se donner du relief en disant au roi qu'il ne peut obtempérer. Les femmes ne peuvent entendre ce mot, qui n'est pas français. Il y a vingt manières de s'exprimer intelligiblement.

C'est un défaut trop commun d'employer des termes étrangers pour exprimer ce qu'ils ne signifient pas. Ainsi de celata, qui signifie un casque en italien, on fit le mot salade dans les guerres d'Italie; de bowling-green, gazon où l'on joue à la boule, on a fait boulingrin; roa%t-heef, bœuf rôti, a produit chez nos maîtres d'hôtel du bel air des bœufs rôtis d'agneau, des bœufs rôtis de perdreaux. De l'habit de cheval riding-coat on a fait redingote; et du salon du sieur Devaux à Londres, nommé vaux-hall, on a fait un facs-hall à Paris- Si on continue, la langue française si polie redeviendra barbare. Notre théâtre l'est déjà par des imitations abominables ; notre langage le sera de même. Les solécismes , les barbarismes, le style boursouflé, guindé, inintelligible, ont inondé la scène depuis Racine, qui semblait les avoir bannis pour jamais par la pureté de sa diction toujours élégante. On ne peut dissimuler qu'excepté quelques morceaux d'Electre, et surtout de Rhadamiste, tout le reste des ouvrages de l'auteur est quelquefois un amas de solécismes et de barbarismes, jeté au hasard en vers qui révoltent l'oreille.

Il parut, il y a quelques années, un Dictionnaire néologique dans lequel on montrait ces fautes dans tout leur ridicule. Mais malheureusement cet ouvrage, plus satirique que judicieux, était fait par un homme un peu grossier qui n'avait ni assez de justesse dans l'esprit, ni assez d'équité pour ne pas mêler indifféremment les bonnes et les mauvaises critiques. Il parodie quelquefois très grossièrement les morceaux les

plus fins et les plus délicats des éloges des académiciens, prononcés par Fontenelle ; ouvrage qui en tout sens fait honneur à la France. Il condamne dans Crébillon, fais-toi d'autres, vertus, etc.; l'auteur, dit-il, veut dite, pratique d'autres vertus. Si l'auteur qu'il reprend s'était servi de ce mot pratique, il aurait été fort plat. Il est beau de dire : Facere de necessitate virtutem; d'où nous est venu le proverbe, faire de nécessité vertu. Racine a dit dans Britannicus : \ Qui, dans l'obscurité nourrissant sa douleur, S'est fait une vertu conforme à son malheur.

Ainsi Crébillon avait imité Racine ; il ne fallait pas blâmer dans l'un ce qu'on admire dans l'autre.

Mais il est vrai qu'il eût fallu manquer absolument de goût et de jugement pour ne pas reprendre les vers suivants qui pèchent tous, ou contre la langue, ou contre l'élégance, ou contre le sens commun.

Mon fils, je t'aime encor tout ce qu'on peut aimer.

Tant le sort entre nous a jeté de mystère.

Les dieux ont leur justice, et le trône ses mœurs.

Agéuor inconnu ne compte point d'aïeux.

Pour me justifier d'un amour odieux.

Ma raison s'arme en rain de quelques étincelles

Ces phrases obscures, ces termes impropres, ces fautes de syntaxe, ce langage inintelligible, ces pensées si fausses et si mal exprimées ; tant d'autres tirades où l'on ne parle que des dieux et des enfers, parce qu'on ne sait pas faire parler les hommes ; un style boursouflé et plat à la fois, hérissé d'épithètes inutiles, de maximes monstrueuses exprimées en vers dignes d'elles, c'est là ce qui a succédé au style de Racine ; et pour achever la décadence de la langue et du goût, ces pièces visigothes et vandales ont été suivies de piécf-s plus barbares encore.

La prose n'est pas moins tombée. On voit, dans des livr^'

sérieux et faits pour instruire, une affectation qui indigne tout lecteur sensé.

« Il faut mettre sur le compte de l'amour-propre ce qu"or» met sur le compte des vertus.

« L'esprit se joue à pure perte dans ces questions où l'on a fait les frais de penser.

« Les éclipses étaient en droit d'effrayer les hommes.

M Épicure avait un extérieur à l'unisson de son ame

« L'empereur Claudius renvia sur Auguste.

« La religion était en collusion avec la nature.

« Sa philosophie n'est point parlière.

« Son amant ne veut pas mesurer ses maximes à sa toise, et prendre une ame aux livrées de la maison. »

Tels sont les excès d'extravagance où sont tombés des demi-beaux esprits qui ont eu la manie de se singulariser. •

On ne trouve pas dans RoUin une seule phrase qui tienne de ce jargon ridicule, et c'est en quoi il est très estimable, puisqu'il a résisté au torrent du mauvais goût.

Le défaut contraire à l'affectation est le style négligé, lâche et rampant, l'emploi fréquent des expressions populaires et proverbiales.

« Le général poursuivit sa pointe.

« Les ennemis furent battus à plate couture.

« Ils s'enfuirent à vauderoute.

« 11 se prêta à des propositions de paix, après avoir chanté victoire.

« Les légions vinrent au-devant de Drusus par manière d'acquit.

M Un soldat romain se donnant à dix as par jour, corps et ame. »

La différence qu'il y avait entre eux était, au lieu de dire dans un style plus concis, la différence entre eux était. Le plaisir qu'il y a à cacher ses démarches à son rival, au lieu de dire le plaisir de cacher ses démarches à son rival.

Lors de la bataille de Fontenoi, au lieu de dire dans le temps de la bataille, à l'époque de la bataille, tandis, lorsque l'on donnait la bataille.

Par une négligence encore plus impardonnable, et faute de chercher le mot propre, quelques écrivains ont imprimé : Il l'envoya fane faire la revue des troupes. 11 était si aisé de dire : il l'envoya passer les troupes en revue; il lui ordonna d'aller faire la revue.

11 s'est glissé dans la langue un autre vice; c'est d'employer des expressions poétiques dans ce qui doit être écrit du style le plus simple. Des auteurs de journaux et même de quelques gazettes parlent des forfaits d'un coupeur de bourse condamné à être fouetté dans ces lieux. Des janissaires ont mordu la poussière. Les troupes n'ont pu résister à l'inclémence des airs. On annonce une histoire d'une petite ville de province, avec les preuves et une table des matières, en faisant l'éloge de la magie du style de l'auteur. Un apothicaire donne avis au public qu'il débite une drogue nouvelle à trois livres la bouteille ; il dit qu'il a interrogé la nature, et qu'il l'a forcée d'obéir à ses lois.

Un avocat, à propos d'un mur mitoyen, dit que le droit de sa partie est éclairé du flambeau des présomptions.

Un historien, en parlant de l'auteur d'une sédition, vous dit quil allume le flambeau de la discorde. S'il décrit un petit combat, il dit que ces vaillants chevaliers descendaient dans le tombeau, en y précipitant leurs ennemis victorieux.

Ces puérilités ampoulées ne devaient pas reparaître après le plaidoyer de maître Petit-Jean dans les Plaideurs. Mais enfin, il y aura toujours un petit nombre d'esprits bien faits qui conservera les bienséances du style et du bon goût, ainsi que la pureté de la langue. Le reste sera oublié.

{Dict. phil.)

On ne peut se flatter de connaître une langue qu'à proportion du plaisir qu'on éprouve en lisant ; mais cette facilité ne s'acquiert pas tout d'un coup ; elle ressemble aux jeux d'adresse, dans lesquels on ne se plaît que lorsqu'on j réussit.

J'ai vu plusieurs étrangers à Paris ne pas distinguer si une tragédie était écrite dans le style des Racine et des Voltaire*, ou dans celui des Danchet et des Pellegrin. Je les ai vus acheter les romans nouveaux au lieu de Zaide. Je me suis aperçu que, dans beaucoup de pays étrangers, les personnes les plus instruites n'avaient pas un goût sûr, et qu'elles me citaient souvent avec complaisance ies plus mauvais passages des auteurs célèbres, ne pouvant distinguer en eux les diamants vrais d'avec les faux. J'ai donc cru rendre service à ceux qui voyagent et à ceux qui parlent français dans la plupart des cours de FEurope, en mettant sous leurs yeux des pièces de comparaison tirées des auteurs les plus approuvés qui ont traité les mêmes sujets : c'est, de toutes les méthodes que j'ai employées auprès des jeunes gens, celle qui m'a toujours le plus réussi; mais ces pièces de comparaison seraient inutiles pour former l'esprit de la jeunesse, si elles n'étaient accompagnées de réflexions, qui aident des yeux peu accoutumés à bien observer ce qu'ils voient.

Je lisais, par exemple, il n'y a pas longtemps, avec un jeune comte de l'empire, qui donne les plus grandes espérances, les traductions que Malherbe et Racan ont faites de cette strophe d'Horace (I, 4, 13-14) :

Pallida mors œquo puisât pede pauperum tabernas Regumque turres. 0 béate Sexti^...

Voici la traduction de Racan :

Les lois de la mort sont fatales Aussi bien aux maisons royales Qu'aux taudis couverts de roseaux.

Tous nos jours sont sujets aux Parques; Ceux des bergers et des monarques Sont coupés des mêmes ciseaux.

Celle de Malherbe est plus connue :

Le pauvre en sa cabane', où le chaume le couvre, Est sujet à ses lois;

Page 1