‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 125 sur 207 · LANGAGE · texte numérisé non relu

LANGAGE

Le moyen le plus sûr et presque le seul d'acquérir une connaissance parfaite des finesses de notre langue, et surtout de ces exceptions qui paraissent si contraires aux règles, c'est de converser souvent avec un homme instruit. Vous apprendrez plus dans quelques entretiens avec lui que dans une lecture qui laisse presque toujours des doutes. Nous avons beau lire aujourd'hui les auteurs latins, l'étude la plus assidue ne nous apprendra jamais quelles fautes les copistes ont glissées dans les manuscrits, quels mots impropres Salluste, Tite-Live, ont employés. Nous ne pouvons presque jamais discerner ce qui est hardiesse heureuse d'avec ce qui est licence condamnable.

Les étrangers sont, à l'égard de nos auteurs, ce que nous sommes tous à l'égard des Anciens. La meilleure méthode est d'examiner scrupuleusement les excellents ou\Tages. C'est ainsi qu'en a usé M. de Voltaire dans son Temple du goût. Je veux entrer ici dans un examen plus approfondi de la pureté delà langue, et j'ai choisi e::prè3 la belle comédie du Misanthrope, de même que M. l'abbé d'Olivet a recherché les fautes contre la langue échappées au grand Racine. Un homme qui saura remarquer du premier coup d'œil les petits défauts de langage dans une pièce telle que le Misaixthrope pourra être sûr d'avoir une connaissance parfaite de la langue. Rien n'est plus propre à guider un étranger; et un tel travail ne sera pas inutile à nos compatriotes.

Et la plus glorieuse a des régals peu chers.

Une estime glorieuse est chère; mais elle n'a point des régals chers. Il fallait dire, des plaisirs peu chers, ou plutôt tourner autrement la phrase. On dit dans le style bas, cela est un régal pour moi; mais non pas, il a des régals pour moi.

Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît.

J'ai quelqu'un que je hais. L'expression est vicieuse. On dit, j'ai une chose à faire; non pas, j'ai une chose que je fais.

Que, pour avoir vos biens, ou dresse uu artifice.

On use d'artifice, on ne le dresse pas; on dresse, on t*Mid un piège avec artifice; on fait jouer des ressorts avec artifice.

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'eu lui treuve.

Il faut remarquer que du temps de Molière on disait encore treuve. La Fontaine a dit. Dans les citrouilles je la treuve; mais l'usage a aboli ce terme.

Mais si sou amitié pour voiis se fait paraître.

Une amitié parait, et ne se fait point paraître. On fait paraître ses sentiments, et les sentiments se font connaître.

Non, ce n'est pas, madame, un bàtou qu'il faut prendre, Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre.

On ne peut pas dire prendre un cœur facile, au lieu d'un bâton; cela est évident. Facile à leurs vœux, est bon; mais tendre à leurs vœux, n'est pas français, parce qu'on est tendre pour un amant, non pas tendre à un amant.

Et ses soins tendent tout

Pour accrocher quelqu'un.

Les soins peuvent tendre à quelque chose, mais non pour quelque chose. Mes vœux tendent à Paris, mais non'pour Paris.

Et son jaloux dépit qu'avec peine elle cache.

En tous endroits sous main contre moi se détache.

Le dépit peut se déchaîner contre quelqu'un, s'attacher à le décrier, éclater, etc. On détache un ennemi, un parti; on se détache de quelqu'un.

On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.

On s'emporte, on se déchaîne, on s'irrite, on crie, on cabale contre une personne, et non sur elle; on se jette, on tire sur elle, on épuise la satire sur elle.

Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir.

On ne ^ent dire, je 7'empUs la place à travailler; il faut dire, en travaillant. Je remplis la place par mon travail. Je remplis la place de monsieur en m'entretenant avec vous.

Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines.

Faire mine de. quelque chose, est une bonne expression dans le style familier. Je fais mine de l'aimer. Je fais mine de l'applaudir. IPaire la mine signifie faire la grimace ; et on ne doit pas dire, je fais la mine d'aimer, la mine de haïr; parce que faire la mine est une expression absolue, comme faire le plaisant, le dévot, le connaisseur.

Oui. toute mon amie elle est, et je la uomme Indigue d'asservir...

Il faut dire, toute mon amie qu'elle est, et non pas toute mon amie elle est; et je la nomme, cet et est de trop ; je la nomme est vicieux ; le terme propre est je la déclare. On ne peut nommer qu'un nom. Je le nomme grand, vertueux, barbare. Je le déclare indigne de mon amitié.

Renverse le bon droit, et tourne la justice.

L'expression, tourne la justice^, n'est pas juste. On tourne la roue de la fortune; on tourne une chose, un esprit même, à

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