VI AVERTISSEMENT
qu'aux épitres, satires ou petits poèmes philosophiques et moraux, délassements de son âge mûr et de sa vieillesse; depuis ses essais de philosophie ou d'histoire jusqu'à ses plus fameux écrits, toutes ses œuvres, depuis le premier jusqu'au dernier jour où il a pensé, écrit, dicté, ont été annoncées, discutées, commentées, corrigées, voire même reniées et désavouées couramment par lui, dans cette correspondance immense et sans égale par l'importance, l'intérêt, la variété et la multitude des sujets qu'elle embrasse, autant que par l'aisance , le naturel , la clarté et la perfection toute française d'un style qui n'a qu'un nom : le style de Voltaire.
Quelque littérateur entreprendra un jour, à propos de Voltaire, un travail qui a été fait pour de grands écrivains anciens et modernes; il rapprochera sa Correspondance de ses œuvres; il eu établira la parfaite concordance, et il montrera l'unité qui, plus encore que ses incomparables qualités, fit la puissance unique au monde de cette vie purement littéraire.
Ce que nous voulons indiquer aujourd'hui, en tête des Extraits en prose de Voltaire que nous publions, c'est que, si sa Correspondance a annoncé et signalé chacune de ses œuvres, d'autre part, ses œuvres sont si nombreuses, si diverses, si universelles, que les extraits qu'on en peut donner en vers ou en prose, en prose surtout, embrassent tous les genres, soit qu'il les ait traités, soit qu'il en ait donné les définitions et les règles, et constituent une véritable encyclopédie littéraire.
Philosophie, Morale, Religion, Histoire ancienne ou moderne, étrangère ou nationale , tous les genres de littérature et tous les sujets qui s'y rattachent : Art dr-^matique. Art poétique. Auteurs, Anciens et Modernes, Académies et Académiciens, Critique et Critiques, Éloquence, Esprit sous toutes les formes. Fable, Imagination, Langue française et Langues, Livres, Lettres, Opéra, Style, Traduction même : tout y figure, soit dans le Dictionnaire philosophique, soit dans ses préfaces, soit ailleurs; et le roman, les contes et les apologues, et ce que nous appelons aujourd'hui Mélanges et Variétés y font encore rentrer sous les formes les plus agréaljles des questions spéciales ou inattendues, bien qu'éternellement actuelles et humaines: Éducation, Politique, Formes de gouvernement, Guerre, Tr.4ités, Science économique, etc., etc.
AVERTISSEMENT vu
Pour annoter Voltaire, il faudrait être universel comme lui; il faudrait être, comme lui, philosophe, poète, auteur dramatique, historien, moraliste, théologien, publiciste, économiste, polémiste, littérateur de premier ordre, pour oser discuter, rectifier, commenter et expliquer dignement chacune de ses œuvres. On l'entreprend naïvement : ou hasarde d'abord une, deux, puis dix, puis cent notes ; on les multiplie sans s'en apercevoir; mais quand elles reviennent de l'imprimerie, en regard du texte, on se hâte de les supprimer, tant on en reconnaît l'inutilité ou l'impertinence.
C'est affaire à l'éditeur d'Extraits de donner le moins possible de passages sujets à controverses ou à rectifications , et c'est affaire à chaque lecteur, s'il enseigne, d'éclairer ses élèves sur les points importants et qui lui sont le plus familiers ; et s'il est élève, de lire sérieusement, d'ouvrir à tout instant et de consulter, selon ses goûts, les excellents et complets dictionnaires de biographie, d'histoire et de littérature dont notre siècle est si riche.
Le facile est de charger une édition de notes de toute sorte copiées partout ; le difficile est de satisfaire le lecteur trop porté à déclarer qu'il ne trouve jamais la note qu'il cherche, et qu'il trouve toujours celles dont il n'a pas besoin. Ce qui revient à dire que l'annotateur met toujours trop ou pas assez de notes; sans compter que, les trois quarts du temps, les élèves, pour qui elles sont faites, n'en lisent aucune. Le mieux est de donner le meilleur de son auteur, et de se tenir silencieusement à l'écart, et de se borner à une divulgation nouvelle d'écrits excellents, peut-être oubliés, inconnus ou méconnus des lecteurs.
Que le jeune lecteur surtout, à quelque catégorie qu'il appartienne, sache bien que lui seul, dès que sou esprit sera étonné, surpris, embarrassé (et il doit lire assez sérieusement pour l'être souvent), lui seul doit faire ses pauses, ses réflexions, ses recherches, et que cette insti'uction personnelle est, de toutes, la plus large, la plus profonde et la plus durable.
S'il lit avec l'attention qu'exige la lecture d'un si grand auteur, il la suspendra de lui-même avaut qu'un chifl're risque d'en arrêter à contretemps, d'en interrompre la marche et l'entraînement, comme ces parents timorés qui ne laissent pas faire un pas à leurs enfants sans leur dire : « prends garde, » <i fais bien atten-
viii AVERTISSEMENT
tion, » et qui contrarient ainsi, plutôt qu'ils ne la facilitent, son allure naturelle, heureuse et libre.
Faudra-t-il, par exemple, au nom de la grammaire, lui faire remarquer que Voltaire écrit pi-êt de au lieu de près de; — le comte avec ses officiers étaient so?'tis; — un discours d'appareil au lieu à'apparat; — lui rappeler que le sens de certains mots change selon l'ordre d'idées dans lesquelles ils se rencontrent, que nomire, nombreux, employés en rhétorique, sont synonymes d'ordre, d'harmonie et d'harmonieux ; que la maison, le domestique, dans l'ancien langage des cours, désignent les princes, l'escorte, les gardes de la personne royale ; lui signaler les néologismes que Voltaire laisse échapper, comme pardonneur, inruinable, etc. ; les mots qui ont disparu : besant, pinte, vice-gérent, etc., ou ceux qui ont changé de terminaison : menterie, ckarlatanerie..., etc., etc.?
En histoire, faudra-t-il davantage couper le beau récit d'une bataille ou d'une campagne pour rectifier une distance, la place d'un régiment, l'orthographe du nom d'un chef de corps?
En philosophie, en religion, entamer une discussion, protester, selon qu'on est d'une école ou d'une confession plutôt que d'une autre, ou encore, comme on le faisait autrefois, signaler par des foi'mules exclamatives les passages qui emportent d'emblée l'admiration des lecteurs les plus distraits ou les plus prévenus : tels que cette méditation religieuse qui peut soutenir la comparaison avec les plus belles pages de Pascal, de Bossuet ou de Fénelon : " Je méditais cette nuit; j'étais absorbé par la contemplation de la nature... le cœur a partout les mêmes devoirs, sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône; et au fond de l'abîme, s'il est un abîme ' » ?
En littérature, est-il besoin d'opposer à une dissertation de Voltaire, aujourd'hui un peu démodée, sur le théâtre ancien, la critique savante de nos jours ; ou à son parti pris contre Shakespeare, qu'il a essayé d'imiter à sa façon, l'évolution du goût français en faveur du grand tragique anglais? Deraandera-t-on aussi, à propos de chaque nom cité, des notices biographiques, bibliographiques, etc., qu'on peut trouver partout?
i. Pa!?e 63.
AVERTISSEMENT ix
Eafin, si nous arrivons au conte moral, économique, etc., opposerons-nous le Code Napoléon, nos lois municipales et liscales actuelles aux usages et aux mœurs de la fin du x\n<^ et du xvui^ siècle ?
A ce compte, il faudrait publier autant d'éditions spéciales d'un auteur qu'il peut entrer de questions dans chaque étude particulière qu'on en peut faire; ou faire rentrer toutes les questions particulières dans l'édition générale qu'on en donne. — Des essais de ce genre ont été tentés; il a paru, pour les classes, des éditions de nos grands écrivains où les notes de toutes sortes et les plus étrangères au genre qu'ils ont traités, ont été entassées les unes sur les autres. Ces annotations ne sont pas faites pour encourager. On en voit aisément les inconvénients, dont le premier est de présenter l'auteur qui en est l'objet sous trop d'autres aspects que celui qui le signale à l'étude et à l'admiration de la postérité. Et l'on reconnaîtra, je crois, que ce n'est peut-être pas une bonne méthode que de vouloir enseigner tout à propos de tout.
Laissons libre, n'entravons pas la lecture des grands écrivains ; laissons ces fleuves puissants suivre leur course rapide et superbe, emporter dans leur sein, soulever, remuer, refléter toutes les idées qu'ils rencontrent sur leur passage et sur leurs rives, et gardons-nous d'j' planter nos poteaux et nos petits piquets indicateurs dont ils se rient, et qui ne peuvent que détourner et fausser en route les grandes impressions du voyageur enthousiaste qui s'y livre.
Un genre de notes désirable, — et encore faudrait-il n'en pas abuser non plus, — ce sont les rapprochements qu'un lecteur encore jeune et trop peu instruit ne saurait faire de lui-même, et qui montrent comment les esprits de tous les temps et de tous les pays, soit force des choses, soit réminiscence inconsciente, soit lutte franchement engagée avec leurs devanciers, se rencontrent dans leurs idées et dans l'expression de ces idées, quand les mêmes circonstances et les mêmes sujets se représentent, comme il arrive inévit Mbloment dans le cours éternellement le même des choses humaines, rapprochements qui montrent la continuité non interrompue, la reproduction invariable des sentiments et des idées qui sont le fonds de l'humanité.