‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 66 sur 207 · u Ce n'était pas la place de tout cela... i · texte numérisé non relu

u Ce n'était pas la place de tout cela... i

-1. ic Cil et là, apparaissent quelques naufragés qui nagent dans le goufTre immense. »

3. « Quand les beautés dominent, brillent partout dans un poème, je ne me laisse pas oiïusquer par deux ou trois taches. » {Horace, Art poit.)

Quand j'ai fait ces critiques , j'ai tâché de rendre raison de cliaque mot que je critiquais. Les satiriques se contentent d'une plaisanterie, d'un bon mot, d'un trait piquant; mais celui qui veut s'instruire et éclairer les autres, est obligé de tout discuter avec le plus grand scrupule.

Plusieurs hommes de goût, et entre autres l'auteur du Télémaqiie, ont regardé comme une amplification le récit de la mort d'Hippolyte dans Racine. Les longs récits étaient à la mode alors. La vanité d'un acteur veut se faire écouter. On avait pour eux cette complaisance; elle a été fort blâmée. L'archevêque de Cambrai prétend que Théramène ne devait pas, après la catastrophe d'Hippolyte, avoir la force de parler si longtemps; qu'il se plaît trop à décrire les cornes menaçantes du monstre, et ses écailles jaunissantes, et sa croupe qui se recourbe; qu'il devait dire d'une voix entrecoupée : « Hippolyte est mor.t : un monstre l'a fait périr; je l'ai vu. »

Je ne prétends point défendre les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe; mais en général cette critique souvent répétée me paraît injuste. On veut que Théramène dise seulement : « Hippolyte est mort : je l'ai vu, c'en est fait. »

C'est précisément ce qu'il dit, et en moins de mots encore... « Hippolyte n'est plus. » Le père s'écrie; Théramène ne reprend ses sens que pour dire :

... J'ai vu des mortels périr le plus aimable ;

et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée :

Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable.

La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l'une après l'autre.

Le père attendri demande k quel dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine...? » Et il n'a pas le courage d'achever; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal: le public l'attend de même. Théramène doit répondre; on lui demande des détails, il doit en donner.

Était-ce à celui qui fait discourir Mentor et tous ses personnages si longtemps, et quelquefois'] usqu'à la satiété, de fermer la bouche à Théramène? Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre? ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les circonstances de la mort d'Hippolyte ? qui voudrait même qu'on en retranchât quatre vers? Ce n'est pas là une vaine description d'une tempête inutile à la pièce, ce n'est pas là une amplification mal écrite ; c'est la diction la plus pure et la plus touchante; enfin c'est Racine.

On lui reproche le héi'os expiré. Quelle misérable vétille de grammaire ! Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit : il est expiré; il a expiré? Il faut remercier Racine d'avoir enrichi la langue à laquelle il a donné tant de charmes, en ne disant jamais que ce qu'il doit, lorsque les autres disent tout ce qu'ils peuvent.

Boileau fut le premier qui fit remarquer l'amplification vicieuse de la première scène de Pompée:

Quand les dieux étonnés semblaient se partager,

Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.

Ces fleuves teints de sang, et rendus plus rapides

Par le débordement de tant de parricides ;

Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,

Sur ces champs empestés confusément épars

Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,

Que la nature force à se venger eux-mêmes,

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents .

De quoi faire la guerre au reste des vivants, etc.

Ces vers boursouflés sont sonores : ils surprirent longtemps la multitude, qui, sortant à peine de la grossièreté, et, qui plus est, de l'insipidité où elle avait été plongée tant de siècles, était étonnée et ravie d'entendre des vers harmonieux ornés de grandes images. On n'en savait pas assez pour sentir l'extrême ridicule d'un roi d'Egypte qui parle, comme un écolier de rhétorique, d'une bataille livrée au delà de la mer Méditerranée, dans une province qu'il ne connaît pas, entre des étrangers qu'il doit également haïr. Que veulent dire des dieux qui n'ont osé juger entre le gen-

dre eX le beau-père, et qui cependant ont jugé par l'événement, seule manière dont ils étaient censés juger? Ptolémée parle de fleuves près d'un champ de bataille où il n'y avait point de fleuves. Il peint ces prétendus fleuves rendus rapides par des débordements de parricides, un horrible débris de perches qui portaient des figures d'aigles, de charrettes cassées (car on ne connaissait point alors les chars de guerre), enfin des troncs pourris qui se vengent et qui font la guerre aux vivants. Voilà le galimatias le plus complet qu'on pût jamais étaler sur un théâtre. Il fallait cependant plusieurs années pour dessiller les yeux du public, et pour lui faire sentir qu'il n'y a qu'à retrancher ces vers pour faire une ouverture de scène parfaite.

L'amplification, la déclamation, l'exagération, furent de tout temps les défauts des Grecs, excepté de Démosthène et d'Aristote.

Le temps même a mis le sceau de l'approbation presque universelle à des morceaux de poésie absurdes, parce qu'ils étaient mêlés à des traits éblouissants qui répandaient leur éclat sur eux ; parce que les poètes qui vinrent après ne firent pas mieux ; parce que les commencements informes de tout art ont toujours plus de réputation que l'art perfectionné; parce que celui qui joua le premier du violon fut regardé comme un demi-dieu, et que Rameau n'a eu que des ennemis; parce qn'en général les hommes jugent rarement par eux-mêmes, qu'ils suivent le torrent, et que le goût épuré est presque aussi rare que les talents.

Parmi nous aujourd'hui la plupart des sermons, des oraisons funèbres, des discours d'appareil, des harangues dans de certaines cérémonies, sont des amplifications ennuyeuses, des lieux communs cent et cent fois répétés. Il faudrait que tous ces discours fussent très rares pour être un peu supportables. Pourquoi parler quand on n'a rien à dire de nouveau? Il est temps de mettre un frein à cette extrême intempérance, et par conséquent de finir cet article.

{Dictionnaire philosophique.)

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