ANCIENS
ANCIENS (qu'il FAUT ÉTUDIER LES).
Ne voit-on pas évidemment que le mépris des anciens modèles, la négligence à les étudier, et l'indocilité à s'y conformer, mènent nécessairement à Terreur et au mauvais goût? et n "est-il pas aussi nécessaire de faire remarquer aux jeunes gens qui veulent faire de bonnes études les fautes où sont tombés les détracteurs de l'Antiquité, que de leur faire observer les beautés anciennes qu'il doivent tâcher d'imiter? Je ne sais par quelle fatalité il arrive que les poètes qui ont écrit contre les Anciens, sans entendre leur langue, ont presque toujours très mal parlé la leur, et que ceux qui n'ont pu être touchés de l'harmonie d'Homère et de Sophocle, oat toujours péché contre l'harmonie, qui est une partie essentielle de la poésie.
On n'aurait pas hasardé impunément devant les juges et sur le théâtre d'Athènes un vers dur, ni des termes impropres. Par quelle étrange corruption se pourrait-il faire qu'on souffrît parmi nous ce nombre prodigieux de vers dans lesquels la syntaxe, la propriété des mots, la justesse des figures, le rhythme, sont éternellement violés?
Il faut avouer qu'il y a peu de pages dans VÉlectre de M. de Crébillon où les fautes dont je parle ne se présentent en loule. La même négligence qui empêche les auteurs modernes de hre les bons auteurs de l'Antiquité, les empêche de travailler avec soin leurs propres ouvrages. Us redoutent la critique d'un ami sage, sévère, éclairé, comme ils redoutent la lecture d'Homère, de Sophocle, de Virgile et de Cicéron. Par exemple, lorsque l'auteur d'Electre fait parler ainsi Itys à Electre (I, m) :
Eufiu, pour vous forcer à vous donner à moi, Vous savez si jamais j'exigeai rien du roi;
Il prétend qu'avec vous uu nœud saci'é m'uuisse;
Ne m'en imputez point la cruelle iujustice.
Au prix de tout mon sang je voudrais être à. vous,
Si c'était votre aveu qui me fît votre époux.
Ah! par pitié pour vous, princesse infortunée,
Payez l'amour d'itys par un tendre hyménée.
Puisqu'il faut l'achever ou descendre au tombeau,
Laissez-en à mes feux allumer le flambeau.
Régnez donc avec moi; c'est trop vous en défendre...
Je suppose que l'auteur eût consulté feu M. Despréau.x sur ces vers, je ne dis pas sur le fond (car ce grand critique n'aurait pas pu supporter une déclaration d'amour à Electre), je dis uniquement sur la langue et sur la versification; alors M. Despréaux lui aurait dit sans doute : « Il n'y a pas un seul de tous ces vers qui ne soit à réformer. »
Enfin, pour vous forcer à vous donner à moi, Vous savez si jamais j'exigeai 7'ien du roi.
« Ce rien n'est pas français, et sert à rendre la phrase plus barbare; il fallait dire : « Vous savez si jamais j'exigeai du roi qu'il vous forçât à m'épouser. »
Il prétend qu'avec vous un nœud sacré m'uuisse; Ne 7n'en imputez point la cruelle injustice.
« Cet 671 n'est pas français, et la cruelle injustice n'est pas raisonnable dans la bouche d'itys; il ne doit point regarder comme cruel et injuste un mariage qu'il ne veut faire que pour rendre Electre heureuse. »
Au prix de tout mon sang je voudrais être à vous, Si c'était votre aveu qui me fit voti'e époux.
« Au prix de tout mon sang veut dire au prix de ma vie; et il n'y a pas d'apparence qu'on se marie quand on est mort. Si c'était votre aveu qui me fît est prosaïque, plat et dur, même dans la prose la plus simple. »
Ah! par pitié pour vous, princesse infortunée, Payez l'amour d'itys par un tendre hyménée.
AiNClEiNS 23\
« Ces termes lâches et oiseux de princesse infortunée et de tendre hyménée, affaibliraient la meilleure tirade ; il faut éviter soigneusement ces expressions fades. Par jritié pour vous n'est pas placé; il fallait dire : « Tout est à craindre, M si vous n'obéissez pas au roi; faites par pitié pour vous ce « que vous ne faites pas par amour, par bienveillance, par « condescendance pour moi. »
Puisqu'il faut l'achever ou descendre au tombeau ; Laissez-CTi à mes feux allumer le flambeau, Régnez donc avec moi; c'est trop vous en défendre.
« Vous devez sentir vous-même, aurait continué M. Despréaux, combien ces mots, puisqu'il faut... laissez-en à mes feux; régnez donc avec moi, ont à la fois de dureté et de faiblesse, combien tout cela manque de pureté, de noblesse et de chaleur : reprenez cent fois le rabot et la lime. »
Il n'est que trop vrai, et il faut l'avouer à la honte de notre littérature, que dans la plupart de nos auteurs tragiques on trouve rarement six vers de suite qui n'aient de pareils défauts; et cela, parce qu'ils ont la présomption de ne consulter personne , et l'indocilité de ne profiter d'au^ cun avis. Le peu de connaissance qu'ils ont eux-mêmes des langues vivantes, de la noble simplicité des Anciens, de l'harmonie de la tragédie grecque, les leur fait mépriser. La précipitation et la paresse sont encore des défauts qui les perdent sans ressource *. Xénophon leur crie en vain que le travail est la nourriture du sage, o\ tîôvo'. o'\io'j toTç aYaGoT;. Enivrés d'un succès passager, ils se croient au-dessus des plus grands maîtres, et des Anciens, qu'ils ne connaissent presque que de nom. Une bonne tragédie, ainsi qu'un bon poème, est l'ouvrage d'un esprit sublime, magnse mentit