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PROMENADE DANS ROME AU CLAIR DE LUNE

Du liant (le la Trinili'^ «lu Mont, les clochers et les éilitices lointains iKiraissent comme les ébauches etTacccs d'un peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer. du bord d'un vaisseau à l'ancre....

Rome sommeille au milieu de ces ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où l'on n'entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aus^i déserts que les ])ortiques du riolisée.

<Jue se passait-il, il y a dix-huit siècles, à pareille lieure et aux mêmes lieux? Non seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais l'Italie du moyen âge a disparu. Toutefois, la trace de ces deux Italies est encore bien marquée à Rome : si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et tous ses chefs-d'œuvre, la Rome anrii-nnr lui n|i|in-i' >on l'anlliéou et tous ses débris; si I iiiir r.iil ilc-rrndi-c du (la|iilolo ses consuls et ses emp*-- Miir-. l'aiihr anu'iii' du \;ilir;m |;i longue suite de ses piinlife>. I.c Tibri' ^éjiarc lo^ d<'u\ gloires : assises danla même poussière, Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans les catacombes d'où elle sortie.

152 CIIATEAIDKIANI).

LA CAMPAGNE ROMAINE (lettre a fontanes)

Udiuc, k' lii jiiiivier 18fl'i.

J'arrive de Naplcs, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel vous avez des droits : ([uelques feuilles du laurier du tombeau de Virgile. « Tenet nunc ParUienope. » Il y a longtemps que j'aurais dû vous parler de cette terre classique, faite pour intéresser un génie tel que le vôtre; mais diverses raisons m'en ont empêché. Cependant je ne veux pas quitter Rome sans vous dire au moins quelques mots de cette ville fameuse. Nous étions convenus que je vous écrirais au hasard et sans suite tout ce que je penserais de l'Italie, comme je vous disais autrefois l'impression que faisaient sur mon cœur les solitudes du Nouveau Monde. Sans autre préambule, je vais donc essayer de vous peindre les dehors de Home, ses campagnes et ses ruines.

Vous avez lu tout ce qu'on a écrit sur ce sujet; mais je ne sais si les voyageui's vous ont donné une idée bien juste du taljleau que présente la cauqjagni' de lÀouic Figurez-vous quehpie chose de la désolation de 'i'xi'd de Babylone dont parle TEcriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte de;hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : Venicnl tibi duo hsec subito in die una, sferilitas et viduitas'. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines

1. « Deux choses te vieiKironl à la fois (lan> un ^eul jour. ^Irrilitr cl veuvage. » (Isa'ie.) {Note de Chateaubriand.)

VDY.U.L EN ITALIE. l-w

dans (les Unix où il ne passe plus personne, quelques I races desséchées des torrents de Thiver : ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes Tair de grands chemins Itattus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux: ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons ; je m'en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois, sous ces moissons stériles, vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre lie fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce (le Sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale. cl ([ue ces champs sont tels (lue les a laissés le soc de ( '.incinnulus, ou la dernière cliai-riie rijinaine.

< l'est tlu milieu de ce terrain inculte ([ue domino d qu attriste encore un monument appelé par la voix popu laire le Tombeau de Néron\ que s'élève la grande ombre de la Ville Éternelle. Déchue de sa puissance 1erlestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s'isoler : elle s'est séparée des autres cités de la terre; cl,

1. Le véritable tombeau de Néron était à la porte du Peuple, dans l'enihiiit même où l'on a bâti depuis l'église de Santa-Maria del Popolo. {Notr lie Chateaubriand.)

i:)4 CllATEALBUIAM».

comme une i-eine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

II me serait impossible de vous dire ce qu'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania regna^ et qu'elle a Tair de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnemeat qui saisissaient les prophètes, lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité a laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : Quasi aspectus splendorisK La multitude des souvenirs, Fabondance des sentiments, vous oppressent; votre âme est bouleversée à l'aspect lie cette Rome qui a recueilli deux fois la succession (lu monde, comme héritière de Saturne et de Jacob-.

Vous croirez peut-être, mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y arien de plus alîVeux que les campagnes romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile :

Salve, magna parons friicniin, Saluiiila Icitus. Magna viriun^ !

Si vous les voyez en économiste, elles vous dé>oloioril : si vous les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu'elles lussent autrement. L'aspect d'un champ de blé ou d'un coteau de vignes ne vous donncj'ait i)as d'aussi fortes

1. « C'était comme une vision de splendeur » {Ezéchiel.) (Ibid.).

2. Montaigne décrit ainsi la campagne de Home, telle qu'elle était il y a environ deux cents ans : " Nous avions loin, sur notre main gauche, l'Apennin, le prospect du pays mal plaisant, bossé, loin de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle conduite de gens de guerre en ordonnance : le terroir nu, sans arbres, une bonne partie stérile, le pays fort ouvert tout autour, et plus de dix milles à la ronde ; et quasi tout, de cette sorte, fort peu peuplé de maisons » (Note de Chnteauhrin nd .)

3. « Salut, terre féconde, terre de Saturne, mère di'> gr.iiid< liuMiMie-. " {Note de Chateaubriand.)

VUYAliE EN ITALIE. Im

émotions que la vue de cette terre dont la ciilluro moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent.

Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome ; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages, dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain' cette lumièie i|ui semble idéale et plus belle que nature ■.' eh bien, (■est la luniière de Rome!

Je ne me lassais point de voir à la villd Rorghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont iMarius et sur les pins de la villa Pamphili, plantés par Le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapislazuli et d'opale, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou»

1. Claude Gelée, dit le Lorrain (KiOO-ieS'i), a pa.ssé la plus granJe |i;iitir le sa vie à Rome. On l'avait surnommé le Raphaël di(, paysan'-.

purpurine. Quclquofois de beaux nuages comme des chars légers, portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de rOlympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nos climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s'elTacer, elle se ranime sur quelque autre point de l'horizon ; un crépuscule succède à un crépuscule, et la magie du couchant se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des campagnes, l'air ne retentit plus de chants bucoliques; les l)ergers n'y sont plus : Dulcia Imquinius arva ! mais on voit encore les grandes victimes du Clitumne, des bœufs blancs ou des troupeaux de cavales demi-sauvages, qui descendent au bord du Tibre et viennent s'abreuver dans ses eaux. Vous vous croiriez transporté au temps des vieux Sabins ou au siècle de l'Arcadien Évandre, Tzoïjiàvoç Xawv», alors que le Tibre s'appelait Albula^, cl que le pieux Énée remonta ses ondes inconnues.

Je conviendrai toutefois que les sites de Naples sont peut-être plus éblouissants que ceux de Rome : lorsque le soleil enflammé, ou que la lune large etrougie. s'élève au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé jtar le volcan, la baie de >.aplcs avec ses rivag<.'s bordés d'oi-angers, les montagnes de la Fouille, lile de Capréc, la côte du Pausilippe, Baies, Misene, Cumes, l'Averne, le.; Champs-Elysées, et toute cette terre virgilienne, présentent un spectacle magique ; mais il n'a pas selon moi le grandiose de la campagne romaine. Du moins est-il •certain que l'on s'attache prodigieusement à ce sol

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